LA GAZETTE DE GREENWOOD
     n° 11 (édition du 31 Août 1999)

 SOMMAIRE  :

1 - BIG LUCKY CARTER : "on tour in France"!
récit de ces concerts (Vannes et Paris)

2 - Histoires (drôles) de bluesmen

3 - Terry Anderson... songwriter-chanteur-batteur-guitariste

4 - Rock Sudiste et Blues

5 - Du bon usage des séries économiques : Classic Blues ( ou : « Quand on ne sait pas ce qu’on cherche, on trouve » )

6 - Toute l'Humanité parle de Robert Johnson

7 - Le disque de Bill Deraime: déception blues?
 


BIG LUCKY CARTER : "on tour in France"!
récit de ces concerts (Vannes et Paris)

 
Big Lucky Carter à Vannes (1999) (photo Uncle Lee)
Pour commenter la tournée 1999 de Big Lucky Carter en France, "La Gazette de Greenwood" n'a pas hésité une seconde à envoyer ses journalistes aux différents concerts du bluesman!!

voici donc les compte-rendus de 2 concerts : Vannes et Paris.

Enthousiasme à Vannes, impression plus mitigée à Paris. A vous de juger en écoutant son CD !

Big Lucky Carter à Vannes (le 4 Août 1999)

Date: Jeudi 05 Août 1999
De: Uncle Lee <latailla@club-internet.fr>

ce 4 août 1999, les Dieux du Blues ont été cléments... à moins que ce ne soit une forfanterie de Legba en personne. En partant travailler, je n'aurais sans doute pas dû bruler le feu au carrefour en face de chez moi, car j'ai entendu un grand coup de tonnerre, la nuit est soudain tombée et un sinistre ricanement a résonné...
Je ne sais pas encore si mon âme appartient au diable, mais toujours est-il que, alors que je ne devais théoriquement pas pouvoir me rendre au concert de Big Lucky Carter, je me suis retrouvé le soir à 21h en train d'acheter mon billet d'entrée au Parc de Limur (Vannes). Et ce n'était pas pour visiter ce merveilleux jardin à la française, mais bel et bien pour assister en plein air à un concert de blues!

Je passe rapidement sur la première partie (Rhoda Scott, du blues???) pour vous parler directement de la fin du concert... Car j'ai eu la joie de pouvoir discuter avec Big Lucky Carter et ses musiciens. En fait, je les ai vu par hasard au moment où ils quittaient les lieux, alors que j'étais en train de passer en voiture. J'ai appellé Lee Roy Martin (le guitariste), avec lequel j'avais déjà parlé quand il rangeait sa guitare, pour lui faire écouter la cassette qui passait dans ma voiture: les " groundhogs " (merci Pierrot). Il ne connaissait pas ce groupe (désolé Pierrot) mais il a vu que ça n'était pas du biniou, alors il m'a invité à venir avec eux pour me donner une photo de leur groupe (the Mighty men of Sound) qu'ils ont tous dédicacé!!
Eh bien j'ai pu constater qu'ils étaient tous très sympas, qu'ils n'avaient pas la grosse tête et semblaient même un peu surpris de l'estime que peut leur porter un blanc-bec comme moi ou le public français!

Le concert a démarré à 22h45 et a duré 2 bonnes heures, 17 titres ont été interprétés. Je découvrais totalement ce groupe , n'ayant pas pu me fournir leur disque, et ce fut un choc... Les trois premiers morceaux furent des reprises ("Every Day I have The Blues", "Mojo boogie", "What I'd say") joués sans Big Lucky Carter qui resta assis en arrière plan en sirotant une boisson qui ne devait pas être du lait.

Le batteur Donald Valentine, énorme par sa présence physique et rythmique donne un tempo d'enfer à la musique et chante le blues à merveille. C'est un rigolo, ça se voit et plusieurs fois pendant le set il y eut des échanges de plaisanterie entre lui et Big Lucky. Un professionnel qui sait mettre de l'ambiance!

A la basse (Fender) Melvin Lee: le groove qu'il faut quand il faut! Lui aussi aime s'amuser, ça se voit.
 

Lee Roy Martin, guitariste de Big Lucky Carter, Vannes 1999  (photo Uncle Lee)A la guitare (Epiphone ES quelquechose) et au chant : Lee Roy Martin. Du blues en prise direct dans l'ampli, comme j'aime. Pas de traversée de manche à 250 à l'heure, mais les bonnes notes quand il le faut. Très bon. Il m'a d'abord paru un peu patibulaire (mais presque), mais son visage un peu fermé est sans doute du à de la timidité... car, je vous l'ai dit, je lui ai parlé à la fin du concert et c'est un homme très chaleureux. Et c'est lui qui, sourire enfin aux lèvres, à pousser Big Lucky à remonter sur scène pour le " bonus track " qu'ils ont joué à 2 guitares.

Aux claviers, tout droit sorti de Memphis, dans son superbe costume trois pièces-chapeau jaune vif: Thomas " blue cornes ". Discret mais présent. Sans lui la musique n'aurait sans doute pas eu cet air de "rien à ajouter".

Donc, ce groupe aurait pu à lui seul assurer un concert de blues grandiose, mais c'était sans compter sur Big Lucky Carter qui fit une entrée triomphante en brandissant sa guitare Ibanez de hard rocker! Ses 79 ans ont un peu ralenti ses déplacements, mais n'ont pas altéré sa bonne humeur, son sens de l'humour et son talent du blues. Feutre noir, pantalon, chaussettes et chaussures noirs, chemise ample aux couleurs jaunes chatoyantes et à paillette dans le plus pur style kitch de Memphis: c'est aussi ça ça le blues!
13 morceaux ont été enchaînés, entrecoupés de blague de Big Lucky ou de Valentine qui nous a appris que lui même et son boss avaient été des amis intimes du King Elvis (rire de Lucky Carter) avant d'entamer un medley " Jailhouse rock/blue suede shoes ".

Big Lucky Carter a une voix grave et rauque du style de Lighthin' Hopkins. Par moment il s'écarte du micro pour tousser dans sa main et s'excuser. Les doigts de sa main gauche restent souvent en haut du manche pour donner l'esprit du morceau que ses bambins accompagnent. Il chante ses peines d'amour, il chante la misère, le Mississippi et Memphis. Pour les rythmes plus endiablés, il laisse le micro à Valentine (ennivrante interprétation de " sweet home Chicago ".... encore! diront certains, mais moi j'aime, alors je ne compte pas!) ou à Lee Roy .

C'est Lee Roy martin qui assure la plupart des solos, sous l'oeil bienveillant de son patron. Quand Big Lucky fait un solo, ses doigts semblent caresser le manche de la guitare, effleurer à peine les cordes... ça a l'air si évident à jouer!
Je ne connais pas les titres de ses compositions, mais ça passe du boogie qui swingue au blues lent et poignant (" Aids is killing me... ").
 

Après un rappel bruyant, Big Lucky est donc revenu sur scène avec Lee Roy pour nous interpréter sur leurs 2 guitares un blues à la Lightnin' hopkins. Lucky ponctue son titre de sonores " Lee Roy " auxquels répondent les cris du public et le sourire du guitariste.
Ce fut donc une très très bonne soirée, et tel un chercheur ayant enfin trouvé, je contemple avec émotion la photo dédicacée des mains de ces bluesmen. Dans ma tête, une petite guitare joue impertubablement 12 mesures en boucle...
 
 

Big Lucky Carter à Paris (au "new Morning" le 5 Août 1999)

Date: Vendredi 6 Août 1999
De: " jocelyn richez " <jrichez@hotmail.com>

Un peu comme notre oncle breton, j'ai profité du concert du vétéran Big Lucky Carter au New Morning pour m'enfuir du bureau un peu plus tôt que d'habitude.
La soirée commença par une excellente surprise constituée par la présence du célèbre ethno-musicologue, professeur de l'université de Memphis: David Evans. Celui là même qui a découvert tant de bluesmen dans le delta (R.L. Burnside, Jessie Mae Hemphill, Son Thomas entre autres) et qui leurs a permis d'enregistrer en particulier sur le label "Highwater" dont il est producteur. Il est aussi coproducteur du CD de Big Lucky Carter. Outre son activité de recherche et d'écriture, David Evans est aussi un talentueuxDavid Evans (Paris New Morning Aout 99, photo de Jocelyn Richez) guitariste de country blues qui interprète presqu'avec amour en tout cas avec énormément de conviction les standards des pionniers disparus. Son passage certes éphémère sur la scène en ouverture des deux sets de Big Lucky Carter fut salué par le public connaisseur du New Morning qui au delà de cette honorable prestation montrait toute sa reconnaissance pour l'ensemble de son œuvre à cette figure emblématique de l'histoire du blues. C'était un vrai spectacle que de le voir se transformer en disquaire à l'entracte avec toujours la même passion et le même souci du détail pour aligner les piles de CD. Décidément, 6 jours après la venue de Keith Brown au bottleneck, Paris s'est mis à l'heure de Memphis, Tennessee.

Big Lucky Carter (Paris New Morning Aout 99, photo de Jocelyn Richez)Big Lucky est apparu dans une tenu de scène clinquante (jaune et noire, apparemment la même que la veille, j'ai en effet du mal à imaginer qu'il puisse posséder une collection de chemises de ce style). Sa tenue pour la deuxième partie était plus sobre avec une chemise noire sans col avec juste une large rayure blanche le long des boutons. Très rapidement, j'ai malheureusement constaté que son potentiel vocal avait été largement entamé par une tournée éreintante pour ce presque octogénaire. Il a malheureusement toussé à intervalles réguliers durant tout le spectacle. Si je n'avais lu l'article d'Olivier, j'aurais pensé qu'il avait pris froid la veille lors de passage en Bretagne … Curieusement, il m'a pas interprété le morceau " AIDS is killing me " qui figure sur son CD où là, il tousse volontairement. Il m'a semblé ivre de bonheur, grisé comme un gamin découvrant un nouveau jouet par cette gloire naissante d'autant plus appréciée qu'elle fut tardive, comme fasciné par la salle et son ambiance, par l'intérêt qu'il suscitait auprès des nombreux fans de blues qui avaient délaissé les plages en ce mois d'août pour l'accueillir avec un enthousiasme débordant. Il en a perdu une partie de sa concentration, se retrouvant même par moment comme spectateur de son propre spectacle.

Comme son jeu de guitare reste limité, le spectacle sans être inintéressant fut néanmoins inégal. Heureusement, il n'était pas accompagné d'une bande de "bras cassés", le bassiste Marvin Lee ayant fait partie du groupe d'Albert King, le pianiste Thomas "blue" Carnes ayant accompagné Memphis Minnie en personne. J'ai particulièrement apprécié le jeu de guitare de Lee Roy Martin (souvent en leader) ainsi que le jeu du pianiste qui a vraiment une "gueule " à faire du cinéma ! Le chant fut largement partagé avec Lee Roy Martin et surtout Donald Valentine, le batteur.
Les compositions de Big Lucky Carter sont de qualité, les thèmes abordés parfois graves (du vrai blues !) n'ont jamais altéré son inoxydable bonne humeur. Cependant, son répertoire a montré ses limites lorsqu'il faut occuper une scène comme celle du New Morning pendant presque deux heures. Comme à Vannes, ils ont interprété quelques reprises ("sweet home Chicago", "What I'd say", "Got my mojo workin'" mais ni "mojo boogie" ni "every day I have the blues") et aussi le fameux medley Rock'n'Roll en hommage au king Elvis Presley, gloire incontournable de Memphis, (en ouverture du 2ème set, en l'absence de Big Lucky) commençant avec "Jailhouse rock" enchaînant notamment sur "Blue Suede Shoes" et "Hound dog". Cette interprétation "blues" de ces standards du rock'n'roll ne m'a pas déplue me rappelant même un disque d'Albert King " Blues for Elvis " paru sur le label STAX accompagné par Booker T and the MG's. Cette parenthèse Rock'n'roll n'a semble-t-il pas plu à mon camarade Michel (celui là même dont la femme avait séduit " Gatemouth " Brown le mois dernier - voir l'article de Travel in blues) qui interpella de sa voix puissante Big Lucky à son retour sur scène " we don't want rock'n'roll, we want blues!".
Une série de petits incidents n'ont pas entamé sa bonne humeur, que ce soit le problème technique à la batterie qui les a contraints à stopper au cœur du second set ou la guitare Ibanez de Big Lucky qui s'est soudainement enrouée sur la fin du spectacle. Déjà, en cours de 1ère partie, la chaleur étouffante du New Morning en cette période estivale força Big Lucky Carter à faire un break pour s'abreuver, non pas avec du Jack Daniel, la boisson la plus célèbre du Tennessee ni avec du lait comme à Vannes, mais simplement avec de l'eau.
 

Jacques Perrin (Soulbag) remet le pied 1998 à Big Lucky CarterLors de l'entracte, il a reçu des mains de Jacques Perrin (rédacteur en chef du magazine Soul Bag) le "pied de l'année 1998", une récompense récente décernée par les lecteurs du magazine pour couronner le meilleur disque de l'année écoulée. Pour un premier CD, c'est ce qu'on appelle un coup de maître même si persiste à clamer mon désaccord à l'égard de ce vote dont je n'ai d'ailleurs pas pris part (ce qui n'explique pas ce résultat flatteur pour le sympathique Big Lucky qui en cette circonstance porte parfaitement bien son surnom).

La prestation en demi-teinte de Big Lucky Carter et de son groupe au New Morning a confirmé mon impression mitigée du festival d'Utrecht où j'avais pu apprécier sa véritable voix (il n'avait alors pas de deuxième guitariste, si le batteur a été remplacé, le reste du groupe est inchangé). Il faut de plus reconnaître qu'il a souffert de la comparaison avec malicieux Clarence " Gatemouth " Brown, qui l'avait précédé un mois auparavant sur la même scène et qui avait fait chavirer le public comme un bateau dans le triangle des Bermudes, qui avait véritablement envoûté la salle de son swing endiablé à faire danser même un cul de jatte.
Tout comme Olivier, j'ai ramené de cette soirée quelques souvenirs :
l'affiche du concert (qu'il m'a fort gentiment dédicacée) et une photo de promotion (manquant malheureusement un peu de contrastes) de Big Lucky Carter posant avec ses musiciens (the mighty men of sound) à côté d'une veille cadillac de 1955 devant la façade du Wild Bill's, le bar de Memphis où il se produit habituellement.
Il ne reste plus qu'à attendre les commentaires de René qui lui était à Cognac.
 
 

en savoir plus sur Big Lucky Carter:  http://perso.club-internet.fr/latailla/biglucky/BLCpage.htm

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Histoires (drôles) de bluesmen

Date: Jeudi 5 Août 1999
De: "Frédéric VIGUIER" <fviguier@club-internet.fr>
 

C'est un bluesman qui en rencontre un autre qui n'a qu'une chaussure aux pieds

le premier, étonné, demande à l'autre: "que se passe-t-il, tu as perdu une chaussure?"

Et l'autre de répondre: "non, je n'en ai trouvé qu'une..."




 Date: Mardi 31 Août 1999
 De:  "Franck Bonicatto" <FRANCK.BONICATTO@wanadoo.fr>
 

question: Que se passe t'il quand vous passer un disque de blues a l'envers ?

réponse: Votre femme revient, votre chien ressuscite et vous sortez de tôle.




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Terry Anderson... songwriter-chanteur-batteur-guitariste

Date:Mercredi 11 Août 1999
De Olivier "Mad Shuffle" Duvignac <oduvignac@infonie.fr>
 

Ludovic, judicieuse initiative que de se rensigner à propos de Mr Terry Anderson...
Leçon de rattrapage: Terry Anderson est un songwriter-chanteur-batteur-guitariste originaire de Caroline du Nord, ayant sévi dès la fin des 70's. Ce songwriter d'exception cartonne dans un registre power-rock-jamais-plus-de-3-accords... Il a écrit quelques ritournelles restées dans les mémoires aux States, comme par exemple " Battleship Chains ", rendues célèbres par les extraordinaires Georgia Satellites (voir plus loin), et par les non moins extraordinaires Replacements, ou bien encore " I love you period ", interprétée par Dan Baird, ex-leader des Georgia Sats, qui est resté en 92 n°1 au Billboard pendant 8 semaines, fait extraordinaire pour une chanson purement rock avec pas une once de claviers et de la slide qui joue faux les ¾ du temps...
Terry joue donc maintenant de la batterie avec les Yayhoos, le superband le moins célébre de l'histoire du rock, puisqu'il comprend Dan Baird à la guitare et au chant, Eric Ambel à la lead et Keith Christopher, bassiste de son état. Un album du groupe serait prévu, après quelques pépites sur diverses compils...
Tu as aimé Terry Anderson, tu aimeras donc les Georgia Satellites, le plus grand groupe de rock sudiste des années 80 (je te conseille le Best Of chez Elektra...), les albums solos de Dan Baird chez American Recordings, " Love Songs for the Hearing Impaired " et " Buffalo Nickel ", qui comportent tous deux de nombreuses compos de Terry avec son acolyte Dan Baird, et auusi les 3 albums de Ken McMahan, ancien leader des Dusters...
Olivier " Mad Shuffle "

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Rock Sudiste et Blues

Voici un débat très intéressant à propos du Rock Sudiste et son rapport au blues:
 

Date: Samedi 14 Août 1999

De: " jocelyn richez " <jrichez@hotmail.com>, "René Malines" <Renemalin@aol.com>, "Olivier Mad Shuffle Duvignac" <oduvignac@infonie.fr>

@Jocelyn:
Je profite du message d'Olivier "Mad Shuffle" pour parler un peu de rock sudiste. Généralement, les journalistes, toujours friants de clichés et de caricatures ont eu tendance à opposer Rock Sudiste (musique des blancs racistes et esclavagistes) au Blues (musique des noirs honteusement exploités). Même s'il y a une grande part de vérité dans cette caricature et sans vouloir relancer un débat stérile, il apparaît de manière indéniable que ces deux courants musicaux possèdent des racines communes ne serait ce que par leur origine géographique commune. La filiation blues du rock sudiste est en tout cas bien plus évidente que celle des Beatles. Pour en revenir au message d'Olivier, c'est vrai que la plupart des groupes qui ont marqué l'histoire du rock sudiste (Lynyrd Skynyrd, Allman Brothers, Molly Hatchet, Outlaws, Doc Holliday, Blackfoot, Pointblank) ont connu leur apogée dans les années 70.
Le crash de l'avion de Lynyrd Skynyrd en 1977 (l'année de la mort du king Elvis) fut un véritable tournant pour ce style musical qui eut beaucoup de mal à s'en remettre. En tout cas, cela nous ramène une fois de plus à la route du blues, puisque l'avion s'écrasa dans la campagne du sud du Mississippi non loin de Mac Comb (et non loin d'Hazelhurst, la ville natale de Robert Johnson). Passant dans le secteur en 1997, j'ai recherché vainement un quelconque panneau à la mémoire de Ronny Van Zandt et Steve Gaines. Je suis rentré bredouille et déçu.
Les années 80 ont vu apparaître de nombreux groupes de rock intéressants (les Dusters de Ken Mc Mahan, les Blasters de Dave Alvin, les Beat Farmers, Lone Justice, Calvin Russell, Mason Ruffner …) mais marqua le creux de la vague pour le rock sudiste dont les meilleurs représentants dans les années 80 (en attendant la reformation de Lynyrd Skynyrd) furent effectivement les Georgia Satellites de Dan Baird (d'Atlanta) et les Jason & the Scorchers de Jason Ringenberg (de Nashville). Si les "Jason & the Scorchers" avaient été influencés par la country et le punk (ce qui donna quelques reprises speedées surprenantes de "Lost Highway" d'Hank Williams et de "Take me home country road" de John Denver - aussi une très bonne reprise de " 19 nervous breakdown " des Stones) les Georgia Satellites ont eux un répertoire très Blues-Rock dans la lignée de George Thorogood ou Rory Gallagher voire même parfois Rock & Roll années 60 (voir leur reprise du "Whole Lotta Shackin going on" de Jerry Lee Lewis avec Ian Mac Lagan au piano et le "Hippy Hippy Shake" sur la BO de Cocktail) avec un son très "brut de fonderie" parfois à la limite du hard. Mais, tout comme les Jason & the scorchers, les Georgia Satellites ont composé l'essentiel de leurs morceaux, en particulier leur tube "Keep your hands to yourself". J'ai eu l'occasion d'apprécier leur énergie débordante en 1988 lors d'un concert gratuit sur la grand place de Bruxelles. Quant à Ken Mac Mahan, le guitariste chanteur des Dusters dont nous parle également Olivier, il a joué assez souvent en France, en octobre 91 au New Morning (précédé d'un show case au Virgin mégastore) et en décembre 92 au Passage du Nord Ouest. La première partie de ces concerts était assurée par la charmante chanteuse Susan Marshall qui était justement accompagnée sur scène comme sur disque par les Dusters. Il a ensuite joué pendant deux semaines au Chesterfield café en janvier 95 avec son groupe Stumpy boy.
Jocelyn

@René:
Bravo Jocelyn pour ces précisions sur le Rock Sudiste. Après Philippe Sauret, tu es décidément le mec le plus documenté que je connaisse. Permets-moi cependant une toute petite remarque: les Blasters des frères Alvin (Dave et Phil) était un putain de groupe de Rock'n'Roll pur jus, en droite ligne du rock des pionniers des fifties. Phil, dont nous sommes sans nouvelles, est un superbe chanteur de Rock que même Brian Setzer a mis des années à égaler. Quant au Rock sudiste et particulièrement Lynyrd Skynyrd, le blues est plus qu'une influence dans leur musique, c'est une évidence. Pour preuve, quelques titres acoustiques de pur country blues, particulièrement celui où il est question d'un vieux noir qui aurait tout appris au chanteur (désolé, je n'ai pas les références à l'heure où je tape ces qqs lignes). Merci encore Jocelyn pour ton effort dans l'enrichissement de notre culture " american infuenced".

Demain, je me mets au Coca. Après, j'attaque le McDo. Y a-t-il un médecin dans la liste ?

@Jocelyn:
Eh oui René, il y a le docteur blues !

@Docteur Blues:
Concernant les coktails qui en ont, je vous conseille ma page cuisine dans l'ordonnance du Doc, je vais tester le Schwepps cognac et vous en dire plus sur son effet "boeuf"...
 

@Olivier "Mad Shuffle":
Je reviens en vitesse sur le mail de Jocelyn, très judicieux comme d'habitude!!!
Je partage à 100% ton avis sur l'approche le plus souvent négative que les gens du rock sudiste, voire péjorative... Ce rock est comme tu l'as dit
principalement influencé par le blues, au point que je le considère pour ma part comme un blues-rock au sens premier du terme... Les Allman, Blackfoot, Charlie Daniels, Lynyrd, ont fait de leur musique un véritable hommage au blues tant elle est teintée de tous ses gimmicks; ils l'ont certes blanchi, mais en aucun cas WASPisé comme, tu l'as souligné, d'aucun ont tenté de le faire croire. C'est vrai qu'on a souvent une image du groupe sudiste composée de barbus ventripotents torturant leur Les Paul sous des bannières Confédérées made in Taïwan, mais je crois surtout que le rock sudiste est intéressant dans la mesure où il représente l'essence même de la condition des white-trash des Etats de Sud, à savoir des blancs culturellement imprégnés d'un lourd passé conflictuel avec les Noirs (et par là-même avec le regard que le reste des USA a porté sur eux) mais inscrit dans un processus historique relativement complexe, mais irrésistiblement attirés et fascinés par la culture noire, puisqu'allant à l'encontre de tous les interdits érigés en dogme durant des siécles par la culture WASP. Pour moi, le symbole même de cette névrose est tout simplement ce qu'on pourrait considérer comme le premier disque de Rock: le premier pressage qu'Elvis a fait faire chez Sam Philips pour l'anniversaire de sa mère en 54. Sur la face A, " My Happiness ", une gentille chansonnette pour Maman chanté par le mignon teenager propre sur lui, allant avec enthousiasme à la messe tous les dimanche, et la face B, " That's All Right Mama ", un blues bien cracra d'Arthur Big Boy Croudup, re-boosté à la sauce hillbilly pour le coup et transformé en un spasme salace faisant un gros doigt à la culture blanche des mid-50's...
Bref, pour revenir au Georgia Sats et consorts, je voudrais insister sur la richesse de la scène rock US des années 80: en fait, à une époque culturellement catastrophique, en particulier pour la musique où on est tombé de haut aprés la richesse des anées 50, 60 et 70, les USA ont produits une floppée de groupes qui ont influencé considérablement tout ce que l'on entend aujourd'hui. Je parle de groupes qui ont tous mèlé l'énergie punk au sortir des années 70, pour la mixer avec leur patrimoine musical et leur incroyable érudition en matière de blues et de country: Giant Sand (leadé par Howe Gelb), Green on Red, Lone Justice, les Plimsouls, Rank & File, The True Believers, The Del Fuegos, The Long Ryders, le Gun Club, Jason and The Scorchers, Rain Parade, j'en passe tant ils sont nombreux... Tout le mouvement Lo-Fi d'il y a quelques années, incluant Palace, Mark Eitzman, Uncle Tupelo puis Son Volt et Wilco, ont pillé sans scrupules ce que ces mecs faisaient il y a 15 ans, en mieux évidemment, puisque eux savaient écrire une chanson...
Donc, désolé, je fais un peu long, tout ça pour dire que je trouve que généralement, le blues et la country restent de fabuleux supports pour développer de nouvelles directions musicales, elles ont une universalité qui leur prodigue une incroyable souplesse (cf. par exemple l'oeuvre de Tom Waits, ou bien de la clique australienne de Nick Cave avec Hugo Race ou Kim Salmon...), même si on débouche souvent sur des musiques un peu impures, mais tellement belles lorsque leurs auteurs savent cultiver ce terreau si fertile.

@René:
Eh bé, mais il devient carrément lyrique, le père Mad Shuffle, quand y s'intéresse! Non je galège, ta prose est particulièrement éclairée. Hugh.
Frère Duvignac pas langue fourchue!

@Olivier "Mad Shuffle":
Euh, désolé, mais je vais encore dire 2-3 trucs pour boucler le dossier rock-sudiste-spécial-camionneurs...
Les quelques groupes que j'ai cités dans le mail précédent ne font absolument pas de rock sudiste comme j'aurais pu le laisser croire... Je me suis uniquement référencé à eux pour parler de la scène US des 80's. La plupart de ces groupes sont d'ailleurs plus souvent country que blues, mais ils représentent vraiment ce que le rock à connu de meilleur pendant cette période. Je vous engage vraiment tous à les découvrir, ne serait-ce que pour écouter les fabuleux guitaristes qui ont officié dans leurs rangs (Chuck Prophet, Junior Brown, Warren Hodges, etc...) et leur immense talent de songwriters...
Pour revenir au rock sudiste proprement dit, et aux Georgia Satellites en particulier, j'aime bien dire que les Satellites était le meilleur groupe de rock sudiste précisement parce qu'ils n'en jouaient pas!!! C'est vrai que les groupes tels que les Allman Bros, Blackfoot, Lynyrd Skynyrd (dans une moindre mesure...), ont toujours été tourné vers une sorte de rock à jams, avec solos (désolé pour les latinistes puristes, mais j'ai beaucoup de mal avec " soli "...) interminables, et surtout des compos presque toujours très médiocres... Les Satellites ont quand à eux préservé la lourdeur de ce son, mais ont développé un caractère très incisif dû à la qualité des compos de Mr Dan Baird, au bon goût guitaristique de Rick Richards (désormais ferrailleur en chef aux côté de l'ex-Guns'n Roses Izzy Stradlin), et à leurs influences très rock'n'roll-on-ne-dépasse-jamais-3mn30, à savoir Chuck Berry, les Faces, les Stones, les Beatles, George Jones, etc... C'est vraiment ce croisement entre énergie et son US provenant directement du blues et sens de la mélodie british (par ailleurs découlant lui-aussi de l'assimiliation du blues et de la country US par les rosbeefs...) qui donne à ce groupe ce caractère particulier... Chose que l'on retrouvait chez les Black Crowes à leurs débuts avant qu'ils ne sombrent justement dans le rock à jams typique du Sud, et chez des gens comme Webb Wilder, Shaver (la légende Billy Joe Shaver + le fiston Eddy), Jason and the Scorchers, etc... Bref, on retourne à nos moutons, à savoir le Belouze, mais si vous en avez l'occasion, payez-vous un CD des Georgia Satellites, vous ne le regreterez pas (et comme moi, ça mettra un peu de méthanol dans votre shuffle ;-)...)

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Du bon usage des séries économiques : Classic Blues
ou : « Quand on ne sait pas ce qu’on cherche, on trouve »

  Date: Jeudi 19 Août 1999
  De:  Pierre Mercier <pj_mercier@yahoo.fr>

Ça arrive parfois pendant les vacances : il fait un temps de cochon, on ne sait pas quoi faire, pourtant au lieu de rester à s’abrutir devant la télé, on prend son ciré ou n’importe quoi d’assez étanche et d’assez élégant pour accompagner des espadrilles et on part le nez au vent.
Ainsi un dimanche d’août breton (mais pluvieux), nous nous retrouvons, ma blonde et moi, au milieu du vide-grenier organisé sur le port de Saint-Pierre-Quiberon (Morbihan, 40 km au Sud-Ouest de Greenwood).  Parmi le bric-a-brac humide exposé à la curiosité frileuse des estivants, se remarque une longue table encombrée de caisses pleines de CDs et surveillée par un barbu (britannique mais mouillé).
- Bonjour, qu’est-ce que tu cherches ?
- Euh, du Blues, Monsieur, s-il te plait...
- Du Blues, aow j’ai ça, tiens, et tiens, et celui-ci encore, et Sonny Boy tu aimes, 25 F le CD ?

Etc. (je vous épargne les négociations apres (30 '' pas plus, mais il pleut) pour obtenir un prix de gros).

En bref, je négocie pour le total astronomique de 200 F :
 

Bessie Smith Empress of the Blues cdcd 1030
Sonny Boy Williamson One Way Out cdcd 1070
Jimmy Reed Greatests hits cdcd 1040
John Lee Hooker Boom, Boom cdcd 1038
T.Bone Walker T-Bone's That Way cdcd 1058
Howlin' Wolf Killing Floor cdcd 1041
Muddy Waters Got my Mojo Working cdcd 1039
Elmore James Dust My Broom cdcd 1027

 

plus une compile de Chicago Blues pour faire bon poids...
Les pochettes sont simples, simplistes même mais, pour la plupart, de bon gout. Aucun renseignement dessus quant aux dates ou lieux d’enregistrement, ne parlons pas du personnel. Seule mention « This compilation &Copy; 19xx Charly Records Ltd », ce qui semble sérieux, non ?
Il s’agit bien sur de disques neufs, certains sont même dans le carton du façonnier (français, lui, non mais).  D’autres sont manifestement des invendus avec encore le prix dessus : 76 F, 85 F... Bon 25 F, c’est donné mais 85 F, c’est le jackpot si t’arrives à le vendre !
Bon, il re-pleut et le grand-breton et sa moitié se réfugient avec nous dans l’estaminet adjacent où, autour de quelques verres, nous causons, de tout sauf de la pluie et du beau temps.
Au premier rayon de soleil, John laisse sa bière refroidir et retourne à son commerce. Laissant les épouses débattrent des mérites respectifs du Cocker et du Boxer, je le suis et je refouille un peu dans le stock.
 

Je tombe sur cette horreur : (est-ce assez laid ?)
BLUES LEGENDS
Low Down St Louis Blues
featuring
BESSIE SMITH
LONNIS JOHNSON
LEROY CARR

 
 

Ce mélange de Bessie Smith et de Les Paul m’intrigue... je retourne la pochette, oh oh :
 

BABY WON'T YOU PLEASE COME HOME Bessie Smith
MILKCOW'S CALF BLUES Robert Johnson
MATCH BOX BLUES Blind Lemon Jefferson
AIN'T NO TELLING Mississippi John Hurt
LORD, I JUST CAN'T KEEP FROM CRYING Blind Willie Johnson
LOW DOWN ST LOUIS BLUES Lonnis(sic) Johnson
STORMY NIGHT BLUES Leroy Carr
I BELIEVE I'LL MAKE A CHANGE Josh White
CC RIDER Leadbelly
TRUCKIN' MY BLUES AWAY Blind Boy Fuller
SPREADIN'SNAKES BLUES Big Bill Broonzy
NOTHIN' IN RAMBLIN' Memphis Minnie
YOU CAN'T GET THAT STUFF NO MORE Tampa Red
HIGH SHERIFF BLUES Charlie(re-sic) Patton
FIXING TO DIE BLUES Bukka White
I BELIEVE I'LL MAKE A CHANGE (re-belote) Josh White

Bonté gracieuse !
Inutile de dire que j’oublie instantanément la laideur de la pochette et que j’échange aussi sec (;-) ma banale compile de Chicago Blues contre cette merveille (Classic Blues cdcd 1028).
Nous rentrons déjeuner et écouter un peu tout ça.
Je vous résume : tous les albums sont intéressants (avec une petite réserve pour le T-Bone que je trouve beaucoup trop moderne). J’ai une préférence pour le Sonny Boy et le Muddy Waters. (Le vilain petit canard est évidemment hors concours, bien qu’il souffre d’un léger cafouillage dans la numérotation des morceaux, en 16, par exemple, c’est Memphis Minnie).
L’après-midi, je retourne discuter avec le malicieux John Stratten, qui ne passe pas sa vie dans les brocantes mais importe, distribue et, à l’occasion, produit des CDs (serait même disposé à diffuser mon BLUES A ST-PIERRE si le son était plus correct).
Il me donne en cadeau « The Best of British Blues » dont je vous ai parlé dans le numéro 2 de la Phonothèque.
Intéressante journée, n’est-elle pas ?

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Toute l'Humanité parle de Robert Johnson

Date: Samedi  21 Août 1999
De: Oncle Oli <latailla@club-internet.fr>
 

le Docteur Blues nous l’a annoncé hier: le quotidien « l’ Humanité » (édition du 17 Août 1999) a consacré un article à notre célèbre bluesman de Greenwood: Robert Johnson.
La Gazette de Greenwood ne pouvait laisser passer sous silence un tel évènement! C’est donc sur le site Web de ce journal (http://www.humanite.presse.fr/journal/archives.html) que j’ai été recherché l’article en question.
Une question m’est alors venue à l’esprit: est-ce le rôle de La Gazette de Greenwood d’aller copier un article paru dans un autre média et de l’éditer?
La réponse est claire: non. Les articles qui paraissent dans LGDG sont écrits par les Greenwoodiens, même si il est bien sûr autorisé de faire (abondamment) référence à d’autres sources!  Toutefois, cet article a ceci de particulier: il parle de « notre » bluesman, et il a été publié dans un journal qui n’est en rien une revue spécialisée dans la musique.  Donc, comme pour l’article de Ouest-France du 21 Juin 1999, il m’a paru intéressant de le diffuser ici, dans le but d’ « informer » sur la façon dont le sujet qui nous intéresse (le blues) est abordé auprès du public néophyte.
Mais je me répète: nous devons nous interdire de scanner un article pour l’éditer dans LGDG sans commentaires. Ce genre d’opération ne devrait faire l’objet que d’envois en E-mails privés.
Je pense que la nuance est claire dans l’esprit de chacun, et il est important que LGDG garde son caractère original et soit le fruit du travail ou de la réflexion des greenwoodiens (que c’est beau ce que j’écris, vous avez remarqué?).
Donc, comme toute règle est faite pour être transgressée, voici l’article écrit par Thomas Cantaloube: « La recherche de Robert Johnson ».  C’est au court d’un périple à travers les USA que Thomas Cantaloube a entrepris de voir la tombe de Robert Johnson. On voit dans ce texte que l’auteur a du mal à retrouver la tombe située à Quito, tout comme  dans le livre « La route du blues », ou comme Jocelyn Richez (site http://antipode.le-village.com/routedublues). Personne sur place ne semble se soucier de l’illustre bluesman mort à Greenwood en 1938. Sans doute est-ce mieux ainsi, car cela nous évite le musée, la statue et les magasins de souvenir vendant des souvenirs kitch en plastique made in Taïwan.
L’ambiance du Delta du Mississippi est particulièrement bien décrite (couleur de terre, grisaille,etc), loin de l’image habituellement distillée des Etats-Unis.
Cet article n’apprendra (sans doute) rien de nouveau aux fidèles lecteurs de LGDG, mais c’est une nouvelle vision qui nous est donnée, à nous et à des milliers de lecteurs qui n’ont peut-être jamais entendu parler du Delta du Mississippi et encore moins de Robert Johnson.  Voici donc l’article en question et, pour reprendre la règle rappellée plus haut, sachez que j’ai également une copie du second article dont nous parlait le Doc, intitulé « la mémoire sacrifiée des noirs de Memphis » (L’humanité du 19 Août 1999), que je peux envoyer en E-mail privé à ceux qui en font la demande!
 
 
 
17 Août 1999 - 

      Los Angeles-New York (26) · la recherche de Robert Johnson
 
 

Carnet de route Los Angeles-New York (26). Ancien correspondant de l'Humanité aux Etats-Unis, Thomas
Cantaloube a traversé d'ouest en est le continent. 11 000 km de route entre les quartiers latinos de Los
Angeles et les gratte-ciel de la Grosse Pomme.

La tombe du bluesman mystérieux, guitariste de légende, est soigneusement planquée quelque part dans le
delta du Mississippi.

" I don't care where you bury my body when I'm dead and gone, You may bury my body down by the highway
side, So my old spirit can get a Greyhound bus and ride. "

Me and the Devil Blues, Robert Johnson (1).

Les petites boules blanches dans les champs et le long des routes ne trompent pas. Nous sommes en plein
territoire du coton. En ce mois de novembre, les prémices de l'hiver se font sentir dans le delta du Mississippi
et les plaines alentour demeurent couleur de terre retournée sous un ciel désespérément gris.

Les noms des villages sur les petites routes que j'emprunte me font penser à des titres de chansons de blues :
Eden, Midnight, Silver City, Louise... Autosuggestion ? Mon objectif de la journée est en effet de trouver la
tombe de Robert Johnson, l'inventeur du blues moderne, le créateur de Sweet Home Chicago, Cross Road
Blues, Love in Vain et autres standards, le musicien qui, selon la légende, conclut un pacte faustien avec le
Diable, avant de mourir à vingt-sept ans au cour de l'Etat qui l'a vu naître.

Le delta du Mississippi, n'est pas techniquement un delta, mais une plaine d'alluvions dont la fertilité des terres
évoque celle du Nil (d'où le nom, empruntée à l'Egypte ancienne, de la ville de Memphis, un peu plus au nord).
Au siècle dernier, quand le coton valait de l'or - et les esclaves moins que rien - le Mississippi était l'un des cinq
Etats les plus riches de l'Union. Depuis la fin de la guerre civile, il est devenu le plus pauvre. Et le delta, la
région la plus pauvre de l'Etat. Un bout d'Amérique qu'on ne voit pas dans les séries télé... Après l'abolition, un
grand nombre d'anciens esclaves se sont installés sur ces terres pour continuer à cultiver le coton, toujours
sous la tutelle de propriétaires blancs, mais en échange d'une partie de la récolte. Maigre progrès.

C'est dans les bals du samedi soir, dans les villes des cultivateurs, qu'est né le delta blues : des chansons
plaintives où la musique et la voix se répondent. Ce sont ses initiateurs, Charley Patton ou Son House,
bluesmen itinérants, qui virent surgir de nulle part, au milieu des années trente, un jeune homme qui chantait le
blues comme personne et jouait diaboliquement bien de la guitare. Pendant quelques années, ce dernier
écuma les bals et les bars du delta, montant parfois plus au nord jusqu'à Chicago, au hasard des trains de
marchandises et des voitures de passage. Robert Johnson était ce personnage énigmatique (2), qui séduisait
les femmes, inquiétait les hommes et composait ses propres chansons, qui ne narraient pas seulement la
dureté de la vie dans les champs de coton et la difficulté d'aimer mais lorgnaient souvent vers les métaphores
et les images bibliques.

Après avoir enregistré près de trente chansons, Robert Johnson fut empoisonné en 1938 par un mari jaloux
dans un bouge du delta, à Greenwood, six miles au nord de Quito, où il est enterré. Son irruption soudaine, son
charisme incroyable, ses chansons torturées et sa mort subite donnèrent vie à une légende tenace, colportée
par les autres bluesmen : en échange de son talent unique, Robert Johnson aurait livré son âme au Diable. De
lui, il ne reste plus aujourd'hui qu'une tombe perdue et quelques chansons reprises par d'autres (les Rolling
Stones ou Eric Clapton, pour ne citer que les plus célèbres). Il demeure toutefois la figure majeure de la
naissance du blues et d'une certaine vie dans le delta du Mississippi.

J'entame ma quête en arrivant à Tchula, petite bourgade perdue au milieu des champs de coton. La pauvreté
des lieux saute aux yeux : les voitures sont rafistolées, les maisons et les mobile homes tiennent à peine
debout, et l'inscription " City Hall " sur la mairie, petit bâtiment quelconque en pierres blanches, a été peinte à
la main. Je m'oriente au jugé, à la recherche d'un raccourci qui figure sur ma carte pour rallier Quito. J'emprunte
une route qui part dans la direction souhaitée et commence à rouler à travers les champs de coton. Les
misérables cahutes se succèdent les unes après les autres. Puis surgit une très grande bâtisse blanche avec
des colonnes, entourée d'une pelouse verte et d'une grille en fer forgé. Aucun doute, il s'agit de la maison d'un
planteur. Nous sommes encore loin de la magnificence baroque d'Autant en emporte le vent, surtout que la
construction semble récente, mais le style ne trompe pas. Isolé le long des champs, l'édifice transpire la
prétention. Finalement entre la demeure du planteur et les logements des ouvriers noirs, peu de choses ont
changé depuis le siècle dernier. Ou une chose, alors : ces derniers n'ont plus de chaînes aux pieds...

La route se poursuit et le goudron disparaît peu à peu, pour céder la place à un sentier de terre et à quelques
nids de poule. Je me suis perdu. Comme il n'y a personne aux alentours pour m'aider à retrouver mon chemin,
je continue d'avancer à l'instinct au travers des champs de coton. Au bout de quarante-cinq minutes, j'ai
effectué une grande boucle qui me ramène à Tchula. Je m'arrête sur ce qui ressemble à la place du village et
demande mon chemin à un gros Noir qui fabrique des beignets bien gras dans une cahute en tôle. Il met plein
de bonne volonté pour m'expliquer le chemin de Quito, mais, bien qu'il ait rassemblé la moitié du village autour
de lui, ses renseignements restent confus. Chacun y va de son avis sur la direction à prendre, mais il devient
vite évident que nul ne sait où se trouve vraiment Quito. Je remercie néanmoins tout le monde et regagne ma
voiture. Deux jeunes filles regardent mon véhicule avec circonspection et s'étonnent de ma plaque
d'immatriculation californienne. L'une me demande d'où je viens. Je réponds : de Los Angeles. Elle ouvre en
grand la bouche et pousse un soupir admiratif. Le rêve hollywoodien, toujours. Je reprends le volant, décidé ce
coup-ci à suivre les routes indiquées sur ma carte.

Evidemment, j'ai raté Quito. Aucun panneau sur le bord de la route. · un moment j'ai croisé un hameau, sans
deviner qu'il s'agissait de la ville recherchée. Au bout de 7 miles, je comprends mon erreur et fais demi-tour
pour revenir sur mes pas. Décidément, trouver la tombe de Robert Johnson nécessite de prendre son temps et
de bien fouiller les environs. Peut-être avait-il conclu son pacte avec le Diable afin de disparaître proprement et
ne pas être retrouvé... ?

Je reviens à Quito - mais est-ce bien Quito ? Aucun signe ne l'indique, personne ne traîne dans les rues en
cette journée pluvieuse. Des mobile homes, quelques baraques en bois, une station-service abandonnée, des
engins agricoles. Sous la pluie qui ne cesse de tomber, pas une seule âme n'est présente pour me renseigner.
Une route en goudron sort illico du bourg. J'opte donc pour un chemin de terre semblant se diriger vers
quelques maisons. Au moment où je crois sortir à nouveau du rassemblement de maisons, j'aperçois des
tombes sur ma droite. Serait-ce un cimetière, le Cimetière ? Un vague bâtiment en préfabriqué pourrait bien
tenir lieu d'église. Pas de nom sur la " chapelle ". Je me promène parmi la petite centaine de tombes
dispersées sur la pelouse. J'erre au hasard des plus cossues. Impossible de parcourir méthodiquement les
rangées. Il n'y en a pas. Alors que je m'apprête à rebrousser chemin en me disant que non, ce n'est
décidément pas le bon cimetière, mon regard accroche une stèle posée à même le sol : " Robert Johnson
(1911-1938). Resting in the Blues ". Une guitare est gravée dessus. Quelques pièces de monnaie jonchent la
tombe. Je jette un quarter dessus et repars sous le crachin, heureux d'avoir rendu hommage à l'inventeur du
blues moderne dans ce petit coin de terre, perdu au milieu de nulle part.

Thomas Cantaloube

(1) " Je me moque de savoir où tu enterreras mon corps quand je serai mort, Tu peux l'enterrer sur le bord de la
route, Afin que mon vieil esprit puisse prendre un bus et filer. "

(2) Seules deux photos existent de lui et son histoire ne fut partiellement connue que des années plus tard, par
les témoignages oraux de personnes qui le croisèrent à l'époque.

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Le disque de Bill Deraime: déception blues?

Le dernier disque de notre bluesman national Bill Deraime a sucité quelques réactions de ses fans... Alors, déception? Deux avis nous sont donnés ci-dessous:
 


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Date: Dimanche 22 Août 1999
De: Oncle Oli <latailla@club-internet.fr>

Une fois n’est pas coutume, je vais vous parler d’un disque que je n’aime pas... Ou plutôt d’un disque qui m’a déçu:
Bill Deraime, «Avant la paix »...
En fait, il y a des milliers de disque que je n’aime pas, mais je ne les écoute pas! Hors, celui-là je l’ai acheté car je suis un fan («inconditionnel ») de Bill Deraime. Alors ce disque, le premier du grand Bill depuis de nombreuses années, inutile de vous dire que je me suis précipité pour l’acheter.
Et là... notre bluesman nous avait déjà habitué à quelques virées du côté du reggae, mais là on peut dire que c’est un disque de reggae. Ce n’est bien sûr pas un mal en soit, le reggae est une musique à part entière (!), mais je suis déçu car je m’attendais à retrouver LE blues de Billy.
On retrouve bien la voix de Bill Deraime, à l’intonation et à l’accent braillard et rugueux à souhait (que personne ne pourrait imiter sans paraître ridicule): « je suis victime de ma façon de chanter... », disait-il dans un autre disque. . Les textes sont toujours aussi bien écrits, donnant l’impression que le chanteur est un ami qui nous parle, ou tout au moins voit-on à qui il s’adresse. Même espoir et optimisme dans les paroles.  Donc, on retrouve l’esprit blues de Deraime dans les textes, mais la musique blues a quasiment disparu. Il y a bien la guitare de Mauro Serri qui nous distille quelques solos mémorables, mais elle reste un peu en retrait. Oui, même sur les titres les plus blues, la production a mis la rythmique (batterie et guitare franchement reggaes) en avant, et le son est trop « propre ».
Doit-on voir une confession de Bill Deraime dans la chanson  « le blues de boue qui rit » (dédiée à Muddy Waters, bien qu’on en soit loin):
« j’veux plus d’ton blues blouseur, tellement blues qu’il me fait peur », et « je hais ce vieux blues gris, les poches pleines de mineries » ou « j’en veux un neuf tout bleu, sans les poches sous les yeux ».
Ben oui d’accord Bill, mais ce blues là... c’est pas forcément du reggae!  Bon allez, ceci dit je ne regrette pas d’avoir ce CD car je m’en serai voulu de ne pas compléter ma collection complète de Bill Deraime! Et puis c’est une musique gaie, festive. Et le reggae, c’est pas si mal, surtout interprétée par un bluesman!
J’imagine simplement la tête des adeptes du reggae qui découvrent Bill Deraime par ce disque et qui, enchantés, s’achètent les oeuvres complètes de Bill. Ils auraient le « déception blues » ;-)

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Date: Dimanche 22 Août 1999
De: René Malines <Renemalin@aol.com>

Concernant le dernier Bill Deraime, franchement, je l’adore. Pourtant, je ne suis pas, mais alors pas du tout, un fan de reggae. Pas que je mette cette musique au pilori, mais j’ai entendu tant de groupes gonflants pour si peu de bons artistes de reggae. Bon, d’accord, je ne suis pas un spécialiste. Mais revenons à notre Bilou.
La grande qualité de cet album, ce n’est bien sûr pas d’être un disque de blues, on en est même loin (quoique) mais c’est d’être un album de Bill Deraime. Je m’explique: on retrouve tout l’esprit de Bill Deraime dans ce Reggae, son chant, inimitable comme le dit si bien Olivier, son positivisme, et même ses allusions à une certaine spiritualité, ce qui déplaît à beaucoup, mais qui malgré mon anti-cléricalisme forcené, ne me dérange pas une seconde, au contraire. Quelqu’un qui ose encore chanter sa foi en l’homme dans une époque où le cynisme semble avoir atteint son apogée, même si çà doit passer par un hypothétique « bon dieu », çà fait pas de mal.
Je vais pas vous faire la chronique du disque, je l’ai déjà faite dans Travel in Blues (abonnez-vous, adhérez à l’assoc’ et recevez le canard chez vous; c’était l’encart pub). En résumé, je dirai que si vous aimez Bill Deraime parce qu’il chante le blues, écoutez avant d’acheter. Mais si vous aimez Bill Deraime pour lui-même, pour ce qu’il véhicule, alors il n’y a pas de problème, vous pouvez compléter votre collection.
En d’autres termes, à ne pas mettre dans la phonothèque de Greenwood, mais dans la mienne, oui.
 
 
 
 

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