La Gazette de GREENWOOD
n°48 (Décembre 2002)

Tome 2:








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8ème LUCERNE BLUES FESTIVAL
(7 - 9 novembre 2002)
The Blues is back in the house !

date: 27 novembre 2002
de: Philippe Pretet <Philpretet@aol.com>
(photos de l'auteur)

Au risque de se répéter, le festival de Lucerne décroche incontestablement la palme du meilleur festival de blues indoor en Europe en cette période hivernale… Grâce au dynamisme et à la passion débordante de Guido " Mojo " Schmidt (Président) de Fritz " Big Daddy " Jakober (directeur artistique) et d'une équipe soudée depuis près de huit ans, les éditions marquantes ont effectivement vu défiler sur les planches du casino une pléiade d'artistes prestigieux, tels que Frank Frost, Snooky Pryor, Homesick James, Robert Lockwood Junior… Cette année 2002 ne saurait démentir les précédentes, puisque l'invité principal a été le mythique pianiste et guitariste de Saint-Louis des années 1920, Henry Townsend, qui, fort de ses 93 printemps, a montré à Lucerne qu'il fallait encore compter avec lui sur la scène blues du XXIème siècle naissant… Une édition haute en couleurs et en surprises que la Gazette de Grenwood a suivi pour vous pendant les trois jours de ce festival niché à Lucerne, superbe ville médiévale, sise aux bords du lac des Quatre-Cantons.

Jeudi 7 novembre 2002

Traditionnellement, la première partie de soirée est consacrée au blues acoustique ou à un style particulier. En l'occurrence, celui de Saint-Louis que l'on pourrait résumer ainsi : Henry at 93's age, is still at the top of this game ! Séquence émotion avec l'apparition sur scène, sous un tonnerre d'applaudissements, du nonagénaire Henry Townsend qui a, rendez-vous compte, perfectionné à Saint-Louis son jeu de guitare typique du Delta avec Lonnie Johnson, en 1923… et qui a notamment influencé les célèbres Robert Johnson et Johnny Shines ! Hallucinant… Le set d'Henry Townsend débute au piano par une version émouvante de She Walked Away suivie par The 88 Blues. Son doigté aérien est presque toujours sûr… Sa voix, plaintive et expressive, qui a subi l'outrage du temps, rappelle étrangement celle d'un certain Bill Big Broonzy. A l'acoustique, sa technique originale à deux doigts sur le manche est épurée, comme pour mieux servir un jeu mélodique et rythmique qui laisse encore l'assistance bouche bée. Son attaque pincée des cordes sur les basses alternées, à mains nues ou en picking à trois doigts, valorise un sens de l'improvisation à nul autre pareil. En l'entendant exécuter I Believe In Love, on prend soudain conscience de ce que Monsieur Townsend est l'un des meilleurs guitaristes de Saint-Louis et de l'histoire du pre-war blues. A l'écoute de Search Your Heart ou de Gone Too Long et des morceaux suivants, on remarque son guitariste slide Ronald James Edwards, aka Mr Bottleneck, qui assure avec sobriété et efficacité la rythmique et quelques solos millimétrés, au contraire du bassiste John May, cantonné bizarrement à un rôle de figurant. Le set s'achève sur Rocking Chair que va d'ailleurs rejoindre… celui qui reste une des dernières figures emblématiques du blues d'avant-guerre … Merci pour tout, Monsieur Townsend !

Henry Townsend (photo Philippe Pretet)

Avec Phil Guy, c'est à un autre monde du blues auquel le nombreux public connaisseur de Lucerne est convié ! Phil est toujours à l'aise sur Say What to Mean ou sur une version torride de Five Long Years qui permet d'ailleurs de confirmer tout le bien que l'on pense, ici et ailleurs, du jeune et excellent pianiste Marty Sammon, que les tourneurs européens seraient bien inspirés de cocher sur leur tablettes estivales… A noter, outre les standards éculés que sont Sweet Home Chicago ou le très wolfien Little Red Rooster, une version superbe de Miss You avec l'invitation surprise du génial harmoniciste Mister Sugar Blue, dont l'apparition "stupéfiante" n'est pas passée inaperçue tout au long du festival !

Billy Branch est bien meilleur lorsqu'il ne joue que… du blues ! Ainsi, en début de set, outre un medley commencé par Boom Boom et continué par Juke de Walter Jacobs, on retiendra une bonne interprétation d'un titre de Johnny Taylor Who's Makin' Love. Et puis, rien de bien conséquent… Sauf que son band s'est véritablement mis au diapason sur une version trépidante de Scratch my Back de Slim Harpo et de Roots 66 sur lesquelles on a pu apprécier le slapping puissant de l'ancien bassiste de BB King, Nick Charles, ou le groove impressionnant du cogneur Mose Rutues Jr, ancien batteur de Joe Tex.

Premiers frémissements de la foule avec la ravissante et sensuelle Lisa Bourne accompagnée par The Jimmy Morello Band qui a ouvert la séance avec son look et ses mimiques à la "Blues Brothers". Miss "Bluehipnotik", originaire de la New-Orleans, qui vit en Californie, est assurément une showwoman langoureuse, très avantagée par la nature, qui l'a dotée d'un grain de talent dans la voix aux intonations suaves et churchy… Son interprétation, à la limite de la rupture vocale, de Soul Searching ou de Worry Mind n'a pas laissé insensible la salle, loin s'en faut… Mention spéciale à la section cuivres du Jimmy Morello Band déjà vue à Lucerne, avec un Jon Viau (saxo) et Troy Jennings (sax baryton) qui cisèlent des parties instrumentales à couper le souffle.

Lisa Bourne (photo Philippe Pretet)

Vendredi 8 novembre 2002

Wallace Coleman (photo Philippe Pretet)
Wallace Coleman (photo Philippe Pretet) L'originalité à Lucerne avait pour nom, cette année, Wallace Coleman, harmoniciste installé à Cleveland (Ohio) qui joue un blues pur jus, low-down, nonchalant et dilettante à l'image du personnage tranquille et serein qu'il est. Cet ancien sideman de Robert Lockwood Jr, avec qui il a joué pendant une dizaine d'années, ne s'embarrasse pas de fioritures. Son jeu authentique au chromatique et au diatonique, inspiré de celui de Little Walter, repose sur un phrasé inventif et original , entrecoupé de séquences tendues et virevoltantes, qui le mettent à l'aise aussi bien sur des tempos lents que mi-rapides. Wallace Coleman s'est montré à son avantage, notamment sur la version aérienne et planante de Way Back Home ou en jouant l'original et truculent Big Dog Blues. Ajoutons que sa compagne, Jody Getz, assure les vocaux et que son batteur, le très sympathique Goodnight Williams ressemble à s'y méprendre à Fernandel dont il imite à merveille sur scène et en dehors - sans le savoir manifestement - les expressions et mimiques ! Hilarant !
Henry Gray (photo Philippe Pretet) Un des grands moments de ce cru 2002 fut, à n'en pas douter, le set délivré par l'octogénaire et sémillant pianiste Henry Gray, superbement accompagné par un Paul "Little" Buck Sinegal des grands jours et par le producteur bassiste Andy Cornett, particulièrement à son avantage lui aussi. Aucun morceau ne mérite d'être cité en particulier tant le niveau d'ensemble de leur prestation fut exceptionnellement bon. La salle, chauffée à blanc, ne s'y est pas trompée avec trois rappels… Qu'il s'agisse des morceaux boogie-woogie dans le pur esprit des barrelhouses de la New-Orleans ou des blues slow-down tendance Louisiane, tout fut de très bonne facture. Un accessit cependant à Paul Sinegal qui a véritablement montré toute l'étendue de son immense talent de guitariste à Lucerne (Stratocaster 1954) et qui s'avère être aussi un chanteur intéressant sur des versions torrides de titres issus des albums Watch Yourself et du live Blues Won't Let Me Take My Rest (Lucky Cats LC 1001) Signalons que son récent album Bad Situation, paru sur le même label, mérite de retenir toute votre attention (cf la rubriqu'à blues du mois de décembre).
Henry Gray (photo Philippe Pretet)
Le défi à l'applaudimètre était quelque peu difficile à relever, a priori, pour Mister "Soulman" Otis Clay, himself qui, après une première apparition en 2001, revenait savourer le parfum tenace des douceurs et du succès obtenu au casino de Lucerne! Or, Otis Clay, chanteur exceptionnel, est capable de tout, notamment de se hisser au niveau des meilleurs du southern soul. Premier constat : son band, Platinium, a été profondément remanié : exit Dedrick James Blanchard (keyboards), Bridget Page Lockett (trompette) qui, rappelons-le, a accompagné quelques années Willie Kent, Dharamdas Harris (Trombone) Bemabi Tillman (guitare) Felton Crews (basse) Kevin Smith (batterie) Tout ce petit monde s'en est allé. Deuxième constat : un nouveau guitariste est arrivé, Jerome Scott, Mister Hollywood Scott, outre Bennie Brown, claviériste, et un très bon sax, Pete Carney, ainsi que le jeune bassiste Joewaun Scott , Jim Donovan et Darryl Thompson (section cuivres). Troisième constat. Une question surgit sans réponse : Qu'est donc devenue la section cuivres d'Al Green qui a enregistré de superbes morceaux chez Hi-Records ?

Dès l'entame, la section cuivres, puisque l'on parle d'elle, a fait monter la pression avec des rythmes soul funky et R & B torrides, sous la houlette du tout jeune bassiste J Scott, bondissant, qui distille un groove assez impressionnant vu du frontstage! Hollywood Scott, le nouveau lead guitariste, a fait montre de réelles qualités stylistiques sur le manche, quand bien même son côté par trop démonstratif n'apporte pas grand chose… sauf à occuper le devant de la scène dans l'attente du maestro. Pour l'essentiel, Otis Clay a mis tout le monde d'accord d'emblée avec Here I'm Baby d'Al Green. L'artiste a subjugué l'assistance, comme à son habitude, avec un répertoire cousu main: I Can't Take You To Heaven Tonight, une version de 15 minutes reprise en chœur par la foule, Trying To Live My Live Without You et le légendaire I'm Soulman magnifié par trois superbes backing vocals. En prime, le public suisse a eu droit à une version langoureuse de When the heart grows cold. A l'évidence, Otis Clay a parfaitement assimilé son rôle de vedette à Lucerne en faisant monter tout à tour une kyrielle d'artistes sur scène : Lisa Bourne, Billy Branch, Little Smokey Smothers, Carl Weathersby.. sorte de remake des "restos du cœur" qui a manifestement plu au public conquis, sous le charme d'un showman charismatique… Otis Clay, lui, le Chicagoan, qui enregistre à Memphis, dont la voix est gorgée de gospel et de black music, est resté à la fois proche et différent de l'image des soulmen du sud, des routards du chitlin' circuit, qu'il côtoie à l'occasion en tournée…dont il a surtout retenu les grimaces, tics, us et coutumes. Les habits de lumière lui vont si bien, lui qui a su prendre la relève des mythiques Otis Redding, Wilson Pickett, O.V. Wright… Otis Clay is actually the soulman, really !

Otis Clay (photo Philippe Pretet)

Enfin, pour clore cette deuxième soirée pleine d'émotions, il fallait bien le brillant showman et très bon guitariste-chanteur Arthur Adams, qui joue d'ordinaire en lead soliste au BB King's club à Hollywood (Ca), et qui a su tenir éveillé un public dispersé grâce à un jeu fluide et parfois spectaculaire. Les plus courageux des couche-tard ont pu apprécier à ses côtés, l'ancien batteur de Mighty Joe Young, Alvino Meredith Bennett, dans un set parfaitement huilé aux senteurs "BBKingiennes" avérées.

Samedi 9 novembre 2002

Phil Wiggins (photo Philippe Pretet)
Ouverture du set acoustique, version Piedmont Blues, avec les inséparables John Cephas (guitare) et Phil Wiggins (harmonica), sorte de "clônes" modernes des inimitables et irremplaçables Sonny Terry et Brownie McGhee… Phil a une voix puissante et grave alors que Cephas chante plutôt haut perché. Techniquement, le set en flat-picking à deux doigts (Cephas) et à l'harmo diatonique (Wiggins) est irréprochable, bien huilé, conforme à leurs albums. Mais, il y a un léger bémol : il manque l'essentiel, c'est-à-dire l'authenticité. Le problème d'un duo, aussi bon soit-il, n'est-il pas de pouvoir se régénérer? Or, leur production discographique a tendance à chercher en vain un second souffle. Leur dernier album éclectique Somebody Told The Truth jazzy et bluesy, paru chez Alligator, laisse sur sa faim. Cela dit, les amateurs du genre se sont régalés à Lucerne, avec une version convaincante des titres anciens comme sur Goin' Down The Road Feeling Bad et de leur titre éponyme de l'album Cool Down.
Cephas Harp (photo Philippe Pretet)
Smockey Smothers (photo Philippe Pretet)

Billy Flynn (Photo Philippe Pretet)
Vint le plat de résistance avec Billy Flynn & The Flynnstones, featuring Bob Stroger et, en special guest, Little Smokey Smothers que l'on ne présente plus.

Little Smokey Smothers est apparu bien diminué physiquement. Cela n'a pas empêché l'un des derniers guitaristes du South Side de jouer des morceaux sublimes dans l'esprit du Chicago blues pur jus. Il a aussi gardé son œil vif, son sourire malicieux et toute sa gouaille, malgré une voix éraillée et parfois erratique… En ouvrant la séance avec Nineteen Years Ago de Muddy Waters, le frère cadet d'Otis Smokey Smothers (cf la Gazette de Greenwood n° 47) a visé juste. Sa guitare a toujours des sonorités étonnantes, des phrases saccadées, un jeu gorgé de feeling… Moment d'intense émotion lorsque Sugar Blue l'a rejoint sur scène pour l'accompagner sur plusieurs titres de son album Second Time Around. On dirait que le temps n'a pas d'emprise sur l'excellent bassiste Bob Stroger qui comptabilise une foultitude de prises avec les bluesmen de la cité des vents et d'ailleurs. Sa basse métronomique assure un tempo précis et sûr, tout en finesse, ce qui a fait d'ailleurs la réputation d'un véritable professionnel que l'on s'arrache dans les studios d'enregistrement. Bob veut désormais se consacrer au chant, nous a-t-il confié, [cf l'interview à paraître dans la Gazette de Greenwood]. Force est de constater que ce choix est judicieux. Sa version de Stranded In Saint-Louis, que l'on retrouve sur l'album enregistré à Lucerne ( Bob and the Chicago Legends - Live at Lucerne chez Crosscut records), démontre qu'il possède un timbre de voix au grain suave et équilibré intéressant.

Billy Flynn, homme discret et affable, s'épanouit et se lâche monstrueusement lorsqu'il monte sur scène, une guitare à la main. C'est un guitariste talentueux et affûté, techniquement au-dessus du lot, véritable "caméléon" capable de passer sans coup férir d'un jeu à la Earl Hooker ou à la Muddy Waters, pour terminer en beauté à la Fenton Robinson ! En prime, il nous a gratifiés d'un phrasé jazzy de toute beauté qui, a lui seul, valait le déplacement! A la guitare slide, c'est aussi un pur joyau! Sa sensibilité, son émotion sont souvent à fleur de peau, notamment lorsqu'il a dû accorder ex abrupto sa guitare slide… De fait, Billy Flynn se vide littéralement les tripes en interprétant ses morceaux, ce qui fait plaisir à voir et à entendre. Enfin quelqu'un d'authentique… dont la passion communicative n'a d'égale que la gentillesse. Sa version de You don't Know What Love Is de Fenton Robinson fut l'un des moments forts de son set et du festival. La foule a pu admirer son aisance technique sur la partie instrumentale de Crazy 'Bout Mary. Il joue notamment au Smoke Daddy, dans le North Side, à Chicago avec Rob Waters, claviériste talentueux … Si cela vous tente… Blues is a feelin' ! Son dernier album Blues & Love est particulièrement conseillé (label Easy Baby 500) pour découvrir les nombreuses facettes de son talent.

Carl Weathersby était venu à Lucerne pour enregistrer un album live pour le compte du label allemand Crosscut records. Comme à son habitude, ce guitariste chicagoan délivre un set funky-blues et R&B qui rentre "dedans", où les riffs secs riment avec phrasé long et sinueux, ponctué de ballades slow-down assez époustouflantes de fraîcheur. La tension de l'enregistrement live a certainement contribué à lui faire casser deux cordes aux plus mauvais moments de morceaux techniques… Malgré cela, la venue sur scène de Billy Branch et d'Otis Clay a permis au public d'apprécier ce qui se fait de mieux aujourd'hui dans le Chicago blues contemporain instrumental et vocal!
(photo Philippe Pretet)

Enfin, pour clore le bal, place à l'un des artistes récurrents de Lucerne : The Fred James Nashville Soul Revue, featuring Charles Walker, Jimmy Church et Larry LaDon. Premier rebondissement : pas de Charles Walker pourtant annoncé et que l'on avait vu ici-même à son avantage avec le très bon nashvillien Johnny Jones. Ensuite, quelques bons moments avec Jimmy Church dans un costume très sixties (trois quart de couleur violette avec des carreaux jaunes..) qui a joué une bonne version de son tube Living In The Shadow Of Another Man's Love. Larry LaDon, quant à lui, a paru en décalage avec le band qui n'a pas manifestement bien intégré son type de jeu à la limite de la rupture harmonique et mélodique. Mary Ann Brandon, en backvocal, s'est montrée plus à son avantage qu'auparavant, mais sa prestation fut contrariée par un brouhaha sonore indescriptible et indisposant à une heure tardive…

En conclusion et pour l'essentiel, vous l'aurez compris, cette huitième édition du Lucerne Blues Festival est l'une des meilleures à laquelle il m'a été donné d'assister, tant au point de vue de l'organisation que de la qualité, avec un plateau encore exceptionnel. Vivement 2003 !

©2002 Philippe PRETET pour la " Gazette de Greenwood " all rights reserved
© Photos Philippe PRETET. Reproduction interdite sans autorisation de l'auteur.

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LUCERNE BLUES FESTIVAL
the blues is back in town !

date: 14 novembre 2002
de: Rol Trierweiler <rotrie@pt.lu>
(photos de l'auteur)

Phil Guy
Phil Guy

Lisa Bourne
Lisa Bourne

Wallace Coleman
Wallace Coleman

Arthur Adams
Arthur Adams

Billy Flynn
Billy Flynn

Huitième édition du festival de blues le plus huppé d'Europe, aux abords du lac des Quatre-Cantons, dans la bien belle ville de Lucerne qui ouvre son casino mondain à la musique du diable qui s'y étale dans toute sa diversité avec, cette année-ci, une prépondérance de musiciens venus de Chicago. Pourtant, l'honneur d'ouvrir le festival (ou serait-ce plutôt le festival qui a eu l'honneur de l'accueillir?) revint à Henry Townsend, un des derniers témoins d'une époque longtemps révolue, qui vint faire allégeance au festival de ses talents (sic), à 93 ans. Accompagné d'un guitariste (très bon!) et d'un bassiste (inaudible), il reste parfaitement crédible dans un style St.Louis, même si parfois il glisse dans les à-peu-près; il n'y a que la longueur de ces morceaux qui a surpris : aucun n'étant resté au-dessous de 7-8 minutes. Mais tout de même, quelle émotion, un moment très particulier. A la fin de son set très applaudi, il a empoigné la guitare acoustique. Que de souvenirs! L'avoir vu valait à lui seul le déplacement!

Avec Phil Guy & the Machine, on a abordé un des meilleurs moments du festival. Ce fut le jeune pianiste qui monte, Marty Sammon, qui ouvrit son set, démontrant par la même occasion qu'il est en train d'améliorer son chant et qu'il pourra prétendre lui-même bientôt au rôle de leader, très à l'aise (et bien accompagné par Giles Corey, ex-Howard & the White Boys, à la guitare). Phil Guy lui-même mit tout le monde d'accord avec son puissant son bien charpenté, quoiqu'on aurait préféré qu'il joue un peu plus de compos au lieu des traditionnels standards de la Windy City ('Little Red Rooster', 'Sweet Home Chicago' …). Mais dans ce domaine, le pire était à venir. Le set de Phil Guy en tout cas fut plutôt une bonne surprise, d'autant plus qu'il fut rejoint en fin de parcours par Sugar Blue, qui nous fit passer un excellent quart d'heure (sa technique n'est pas bonne, elle est éblouissante !), mais dont les yeux vitreux trahirent son mauvais état physique. Quel gâchis!

Le concert de Billy Branch & the Sons of Blues fut pour moi une des déceptions majeures du festival. Accompagné notamment du bassiste Nick Charles et d'un duo japonais (guitare/piano), son originalité se résuma à jouer des classiques chicagoans à un tempo accéléré, y ajoutant maints éléments funk et jazz: si cela fonctionne tant soit peu pour 'Black Magic Woman', ce fut carrément désolant pour des titres comme 'Help me'. Il se rattrapa par la suite comme invité chez d'autres artistes, mais laissa une impression mitigée.

Par contre, je ne puis que dire du bien du set de Lisa Bourne, accompagnée par la clique de Jimmy Morello. Le groupe, bien rodé et mis en confiance par une première partie qui vit le guitariste John Marx et Morello comme chanteurs, se révéla une redoutable machine cuivrée (Johnny Viau, Troy Jennings) pour faire face au talent de Lisa Bourne, très à l'aise sur scène, et qui sut capter par sa voix et son frétillement sensuels; son interprétation du titre 'Soul Searching' fut pour moi un des meilleurs moments du festival.

Surprise, surprise, pour ouvrir le deuxième jour, Wallace Coleman et son groupe nous livrèrent un set simple, direct, authentique, une vraie leçon en blues low down traditionnel, venu de Cleveland. Cet ancien compagnon de Robert Lockwood Jr. reste très en forme à 65 ans et peut se vanter d'avoir réuni autour de lui un excellent groupe (avec une rythmique solide, le toujours souriant Fred Goodnight (!) aux mimiques multiples et amusantes, et le bassiste Dean Roach), alors que les deux guitares de Tim Matson et Mike Modlin se mettent résolument au service du leader. Quelques très bonnes compos, dont l'amusant 'Big Dog Blues'. J'ai beaucoup aimé! J'ai vu plusieurs fois Henry Gray et ses Cats par le passé mais ils furent rarement dans une telle forme au cours de ce vendredi pluvieux helvète. Alerte, dynamique, souriant même (! - il y a lieu de le signaler, il quitte rarement sa mine de grenouille renfrognée), Henry afficha la grande forme, multipliant les titres rapides, dans un style très chicagoan. Accompagné du (trop) discret Lil' Buck Sinegal à la guitare et du trio cocasse 'BB' Bruce (har), Andy Cornett (b, har) et Earl 'The Bishop' Christopher (dr), il nous ressortit néanmoins (trop) de vieilles rengaines à la fin, mais c'était bien interprété, et on a adoré!

Otis Clay ensuite, le chouchou des organisateurs, invité éternel du festival. Mais commençons par le début. Avant que la vedette n'entre en scène, on eut droit à l'excellent orchestre qui l'accompagnait, venu de Chicago et qui se nommait Palladium (si je ne me trompe, peu d'informations là-dessus). Huit musiciens, dont une foudroyante section de (jeunes) cuivres, une vraie machine à funky Soul/R'n'B. Quel délire. En plus, ils furent très bons chanteurs, assurant plus tard les 'backing vocals' d'Otis Clay de manière irréprochable. Le grand homme lui-même, Otis Clay est un des meilleurs chanteurs que je connaisse, mais il sait désormais que les organisateurs et le public suisse lui sont acquis, quoiqu'il fasse: et il préfère se laisser fêter au lieu de mouiller sa belle chemise … Beaucoup de bavardage, de sourires et d'hommages, peu de moments forts, quoique, quand il s'y met vraiment, il n'a pas son pareil … Peut-être serait-ce bénéfique que les organisateurs le laissent sur la touche l'année prochaine … Enfin, on a vu pire.

Par contre, on connaît bien le show époustouflant d'Arthur Adams, dont je ne me lasse pas. L'homme gagne durement sa croûte pendant ses deux heures de set unique, et il ne se permet que rarement du répit. Son jeu est devenu plus dur, avec un son légèrement distordu. On adore désormais ses brusques mouvements à la limite de l'agressivité, il n'y a que son batteur qui malmène ses fûts comme un rocker, ce qui est énervant.

Cephas & Wiggins ont entamé la dernière journée du festival, et ils ont impressionné. Il n'est jamais facile pour un duo acoustique de se produire sur une grande scène (sans doute la relative intimité aménagée à Lucerne les a avantagés), mais tout dépend aussi de la forme des musiciens, de leur capacité à communiquer avec le public et du choix du répertoire. Le duo de référence du style Piedmont s'est montré sympathique, lucide et dynamique, leur country blues n'est pas du vieux rabâché mais des compos mélangées à des arrangements souvent personnels de leurs prédécesseurs - nuance!

La vraie révélation fut pourtant Billy Flynn & the Flynn-tones (et non Flynnstones, comme annoncé dans le programme - re-nuance!). Alors là, quel personnage! On avait annoncé un type très introverti, effectivement en retrait sur la plupart des albums de Mississippi Heat et autres qu'on lui connaît, mais dont les rares interventions laissaient prévoir un potentiel majeur. On a découvert un long gaillard un peu gauche, se tenant droit comme un i sur scène, avec un pantalon trop grand qu'il avait sur les genoux, mais apparemment très à l'aise - un Dieu sur les six cordes. Ah, quel son, quelle dextérité, quel talent! Et puis on a aussi découvert qu'il avait les nerfs à vif - au moment d'empoigner sa guitare slide qui n'était pas correctement accordée, il a frôlé la crise nerveuse … Non mais, on manque de types comme ça dans le blues ! Et ses accompagnateurs: Bob Stroger, le gentleman bassiste et Rob Waters, magistral sur son Hammond B3! Le dernier quart d'heure de sa prestation fut quelque peu gâché par la venue de Little Smokey Smothers, très en retrait (sa maladie le ronge) par rapport à sa prestation de Cognac en été. Son 'Sweet Home Chicago' interminable frôlait la catastrophe, mais une partie du public a aimé. Peu importe, on en avait eu pour notre argent. Et ce n'était pas fini. Carl Weathersby, autre grand gaillard à l'énergie indomptable, nous donnait de la guitare plein la gueule. Accompagné de deux jeunes malabars à la corpulence éléphantesque (gtr et basse) et d'un batteur tout aussi grand que squelettique, il nous offrit un excellent spectacle de Chicago blues moderne où les passages musclés et énergiques alternaient avec des titres tout en nuances. Malheureusement, une partie de son récital fut gâché par le sifflement inexpliqué d'un micro - quand on sait que le concert fut enregistré pour sortir sur Crosscut …N'empêche, il a laissé une bien bonne impression.

Fred James réussit chaque année à placer sa Nashville Soul Revue tant à Lucerne qu'à Utrecht … si les éditions précédentes donnaient déjà lieu à discussion, celle-ci (avec Jimmy Church et Larry LaDon, et en l'absence de Charles Walker, pourtant annoncé …) se situait carrément au niveau show biz de qualité, façon … casino de Las Vegas. Lui et sa compagne Mary Ann Brandon (appelés affectivement (?) Ken and Barbie par les autres musiciens) feraient bien de revoir rapidement la formule ! On y glisse, tellement elle est fade et insipide …

Ce qui, par contre, ne suffit pas pour ternir la très bonne qualité générale des prestations et l'excellente organisation d'un festival qui compte désormais (tout en étant très … exclusif) parmi les meilleurs en Europe.

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Les Porteurs de George Pullman

[NDLR: cet article a été lu en direct et illustré musicalement par Malika Ben Brahim, dans l'émission America (RTBF) du 18 novembre 2002]

date: 29 novembre 2002
de: Georges Lemaire <lemaire.g@skynet.be>

Lord, I hate to hear that lonesome whistle blow
Lord, I'm going where the water tastes like wine
'Cause the water round here tastes like turpentine
Lord, I hate to hear that lonesome whistle blow
It blows so lonesome and it blows so low
It blows like it never blowed before
(Treasury of railroad folklore)

Quatre millions d'hommes, de femmes et d'enfants furent libérés lors de l'émancipation de 1863 proclamée par Abraham Lincoln. Pour la première fois, ils faisaient l'expérience de la liberté, mais la plupart d'entre eux étaient illettrés et sans emploi.

C'est parmi eux que George Pullman recruta ses premiers porteurs qui l'aidèrent à bâtir un empire. Quand il leur proposa de travailler à bord de ses luxueux wagons, il savait ce qu'il faisait.

En effet, pour des hommes à qui l'on vient tout juste d'ôter les chaînes, un emploi aux chemins de fer représentait une liberté inimaginable ! En captivité, ils avaient idéalisé les symboles de leur liberté et le train n'était pas l'un des moindres. De nombreux chants tristes s'élevant des plantations faisaient allusion aux sifflets des trains, aux locomotives et à la possibilité d'échapper aux corvées quotidiennes des travaux des champs.

Travailler au chemin de fer était, à cette époque, considéré (même par les blancs) comme un des métiers les plus virils qui soit. Les premiers porteurs étaient admirés de tous et les jeunes filles s'estimaient comblées si l'un d'eux lui faisait la cour.

A railroader
A railroader
A railroader for me
If ever I marry in this wide world
A railroader's bride I'll be

Salon d'un wagon Pullman En effet, les porteurs étaient les piliers de leur communauté, gagnaient de l'argent et côtoyaient un monde dont les autres hommes rêvaient. Ils voyageaient dans des contrées éloignées, connaissaient des gens très riches et instruits et évoluaient dans le luxe. Ils formaient ainsi une confrérie unie par leurs expériences communes. Les pères encourageaient leurs fils à embrasser la profession car un emploi stable leur permettait de se marier, d'acheter une maison et d'éduquer leurs enfants dignement. Ils étaient un exemple de ce que les noirs pouvaient faire de mieux dans la vie, dans les limites de ce que leur permettait leur situation.

En 1868, George Pullman dessina et construisit le wagon-restaurant qui pouvait offrir toutes les variétés de viandes, de légumes et de pâtisseries qui pouvaient être cuisinées dans le train, dans le respect de la meilleure tradition culinaire. D'autres serveurs et cuisiniers noirs furent alors engagés.

En dépit du luxe dans lequel le porteur noir évoluait, son métier n'avait, en fait, rien de bien glorieux. Il était considéré comme un serviteur. Au début, ces porteurs avaient accepté de jouer le rôle que George Pullman leur avait dévolu. Dans leur uniforme bleu taillé impeccablement, ils arboraient un masque, bien volontiers. Ils obéissaient au règlement bien spécifique que la Compagnie Pullman leur imposait. Et, bien qu'un "Bonjour!" ou un "Bonsoir!" accompagnant l'entrée de chaque nouveau passager était tout ce qui était obligatoire, beaucoup de porteurs faisaient l'effort de retenir l'identité des passagers habituels et les appelaient par leur nom, avec un large sourire. Au fil du temps, ce sourire fut associé aux porteurs. Malencontreusement, la Compagnie Pullman imposa ce réflexe naturel et agréable: elle ordonna aux porteurs de sourire!

attention la marche! Beaucoup d'autres règles de la compagnie reflétaient le climat social de l'époque : un conducteur blanc pouvait, par exemple, aider une dame seule à monter dans le wagon. Si le conducteur n'était pas à proximité, le porteur noir pouvait aider la dame, mais uniquement si celle-ci le lui demandait. En effet, il était tout à fait déplacé de la part d'un noir de poser les mains sur une blanche, même si c'était pour l'aider.

Une fois les passagers confortablement assis et leurs bagages rangés, le porteur distribuait les journaux, aidait une mère à calmer ses enfants ou décrivait au passage les sites intéressants à ceux qui voyageaient pour la première fois.

Dans un wagon Pullman, le voyageur avait tous les droits. Sans exception ! Parfois, de jeunes étudiants prenaient plaisir à tourmenter un porteur. Celui-ci n'avait d'autre choix que de subir les coups de coudes, les bourrades dans le dos et les injures relatives à sa couleur de peau. S'il s'y soumettait de bonne grâce, les étudiants le récompensaient d'un bon pourboire. Ces pourboires étaient la préoccupation majeure des porteurs. Ils étaient indispensables pour compléter le maigre salaire qui leur était attribué.

Même dans ces circonstances, les porteurs étaient fiers de leur travail car ils trouvaient des compensations dans le respect que leur témoignaient leur famille et tous les membres de leur communauté.

Dans le monde entier, les voyageurs chantaient les louanges du "portier souriant" qui incarnait l'employé noir riant à belles dents, l'air satisfait, heureux mais soumis et résigné.

D'une côte à l'autre des Etats Unis et du nord au sud, les porteurs partageaient leurs expériences dans les gares qui leur fournissaient des logements appelés "porter houses". Rassemblés autour d'un grand poêle pansu appelé "Baker heater", les premiers porteurs, en attendant le voyage suivant, chantaient, se racontaient des histoires, des blagues ou des histoires vécues. Si un événement quelconque se passait à New York un vendredi, tous les porteurs, dans chaque état, étaient au courant le dimanche suivant. Les nouvelles politiques, une bonne blague, les changements de mode, et même le numéro de téléphone d'une fille pouvaient passer de New York à Chicago et de Saint Louis à La Nouvelle Orleans. Cette fraternité particulière s'appelait la " Baker Heater League. "

Au fil du temps, ces histoires firent partie du folklore du chemin de fer et cet héritage donna naissance à de nouvelles légendes et à de nouveaux héros. Les bûcherons avaient le leur : Paul Bunyan.Les cow boys avaient également leur grand homme : Pecos Bill . Quant aux cheminots, ils avaient Casey Jones et John Henry.

Casey Jones (John Luther Jones) conduisait la locomotive Cannonball N° 382, le 30 avril 1900. Avec son chauffeur noir, Sim Webb, ils se préparaient à emmener le train de Memphis à Canton. Le mécanicien qui était prévu pour le voyage tomba malade et ne vint pas. Le train démarra à 12h50, avec 1h30 de retard. Casey Jones était décidé à rattraper le temps perdu. Mais, après une série de contretemps et de communication défectueuses, le train fit un accident. Le courageux conducteur aurait pu sauter du train mais préféra rester à bord afin de sauver la vie de nombreux passagers. L'histoire détaillée et véridique de Casey Jones est relatée ici, les chansons qui s'y rapportent se trouvent ici ainsi que deux photos de l'accident.

Casey Jones devint un héros du rail et de nombreuses chansons en son honneur virent le jour :

Fireman jumped but Casey stayed on.
He was a good engineer, but he's dead and gon'

John Henry était, dit-on, un esclave récemment affranchi, originaire de la Caroline du Nord :

When John Henry was a little boy,
He was sitting on his papa's knee;
He was looking down on a piece of steel,
Say's "A steel-drivin' man I'll be, Lord, Lord,
A steel-drivin' man I'll be.

Beaucoup d'histoires racontent la vie de ce géant musclé qui pouvait, un marteau dans chaque main, percer des tunnels dans les montagnes pour que le train puisse passer.

Un jour, un représentant visite le camp et prétend que son marteau piqueur est plus performant que le meilleur des travailleurs. Cette lutte de l'homme contre la machine, ce défi, John Henry le releva et gagna.

The steam drill set on the right-hand side,
John Henry was on the left.
He said : "I will beat that steam drill down
Or hammer my fool self to death."

La légende prétend que John avait réussi à percer 14 pieds dans la roche tandis que la machine n'en avait fait que 9. John Henry mourut peu après, exténué par l'effort qu'il avait fourni.

Les nombreux chants de prisonniers et chants de travail inspirés par la légende de John Henry, vous pouvez les écouter ici ainsi que consulter leurs textes.

Casey Jones et John Henry étaient les héros de tous les employés du chemin de fer. Mais les porteurs de George Pullman possédaient leur propre héros en la personne de Daddy Joe.

Une légende raconte que Daddy Joe était le premier porteur Pullman. Il était si grand et ses mains étaient si larges et si puissantes qu'il pouvait, en marchant, lever et abaisser les couchettes qui se trouvaient de chaque côté de l'allée centrale du wagon.

Une autre histoire raconte qu'une bande d'Indiens hostiles avaient attaqué un train près d'un réservoir d'eau. Tous les passagers blancs étaient terrifiés. Mais Daddy Joe, sans penser à sa propre sécurité, monta sur le toit d'un wagon et parla aux Indiens dans leur propre langue. Il leur lança à chacun une couverture de la Compagnie Pullman et le train put repartir sans encombres.

un message, mademoiselle! Daddy Joe se sortait toujours des pires situations, qu'il s'agisse de tornades, d'inondations, d'incendies, de cambriolages ou d'attaques d'Indiens. On dit qu'il a reçu tellement de pourboires de la part de passagers reconnaissants qu'à sa mort, son cercueil était rempli d'or et d'argent. Pour les premiers porteurs, Daddy Joe incarnait les qualités les plus estimables : une loyauté et un dévouement sans faille envers la Compagnie Pullman.

Au début du XXème siècle, la situation des porteurs devint de moins en moins enviable : ils étaient victimes de stéréotypes négatifs et dans leur village, même au sein de leur communauté, le respect dont ils jouissaient auparavant diminuait rapidement. Fréquemment comparés à des clowns grimaçants prêts à n'importe quoi pour obtenir un pourboire, les porteurs incarnaient l'Oncle Tom.

Au travail, ils étaient soumis à des abus physiques et moraux. Les abus étaient monnaie courante. Si un porteur émettait la moindre objection à un passager, il était renvoyé. Puisque les pourboires amélioraient leur maigre paie, ils devaient parfois se soumettre à certaines exigences qui dépassaient le cadre d'un service correct. Par exemple, certains passagers pouvaient leur demander d'aboyer comme un chien ou de leur faire faire un tour de wagon, assis sur leur dos comme sur celui d'un cheval. On a beau être porteur, il y a des limites à ne pas franchir. Mais si toutefois le porteur refusait, le passager pouvait le dénoncer et le faire renvoyer immédiatement.

De toutes les indignités que le porteur devait endurer, la pire était de se faire appeler "George" ;-))), un raccourci pour "George Pullman's boy". Les porteurs haïssaient ce prénom!

Le règlement de la Compagnie Pullman autorisait les porteurs à dormir trois heures pendant la première nuit d'un voyage, mais aucun repos n'était permis durant les deuxième et troisième nuits. Les porteurs étaient souvent accusés de dormir debout et cela se comprend aisément. Mais leur réputation auprès du public ne s'en trouvait pas améliorée quand les passagers les voyaient parcourir les wagons comme des zombies.

Au retour d'un voyage de cinq jours, un porteur devait souvent embarquer dans le prochain train en partance. Peu importe s'il n'avait pas eu l'occasion de voir sa famille. Parfois même, il n'avait pas le temps de prendre une douche ni de se raser. S'il était surpris en tenue négligée, il était renvoyé ou bien privé de son salaire.

Les porteurs étaient forcés de travailler dur et pendant de nombreuses heures pour gagner un salaire extrêmement bas. Ils n'étaient pas payés pour les heures pendant lesquelles ils travaillaient à préparer le train avant le départ et à accueillir les passagers, ni pour les heures passées à nettoyer le train après le voyage. Ils étaient les moins payés de tous les employés du chemin de fer.

En dépit de cela, ils devaient payer leurs repas durant les voyages ainsi que l'entretien de leurs uniformes. Ils devaient également cirer les chaussures des passagers, mais ils devaient aussi acheter le cirage et les brosses avec leur propre argent. Si l'un d'eux était surpris sans cirage, c'était le renvoi immédiat ! Ils étaient aussi responsables des draps et du linge de leurs wagons. En cas de perte ou de vol, la Compagnie en déduisait le coût de leur salaire. Ils ne pouvaient adhérer à aucun syndicat sous peine d'être renvoyés. D'ailleurs, les noirs au chômage étaient si nombreux que la Compagnie Pullman avait l'embarras du choix et pouvait remplacer sur le champ tout porteur pris en défaut.

Pendant la première guerre mondiale, le Président Woodrow Wilson nationalisa les chemins de fer et le salaire des porteurs s'améliora quelque peu. En 1920, selon le " Transportation Act ", la Compagnie Pullman fut obligée de négocier avec les syndicats. Mais les porteurs ne purent en faire partie en raison de la ségrégation.

Ce n'est qu'en 1937 que les porteurs noirs eurent le droit d'être représentés par un syndicat. Leur salaire fut élevé à 175 dollars par mois et ils ne durent plus travailler que 240 heures (au lieu de 400).

Les porteurs devinrent à nouveau fiers de leur emploi et par conséquent, effectuèrent encore mieux leur travail, ce qui contribua à améliorer considérablement les services proposés par la Compagnie Pullman et à apporter, pour la première fois, un peu de confort, un peu de luxe dans la maison du porteur, un petit rayon de soleil et un peu d'espoir pour sa femme et ses enfants.

Georges Lemaire

Pour en savoir plus :
www.northbysouth.kenyon.edu/2000/Fraternal/pullman1.htm
www.networkchicago.com/chicagostories/pullman.htm#gallery
aphiliprandolphmuseum.com/
www.ohp.parks.ca.gov/5Views/5views2h20.htm
www.pbs.org/wnet/jimcrow/stories_org_brother.html
http://www.graveyards.com/IL/Cook/graceland/pullman.html

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Hommage à John Lee Hooker
- Le Havre -
30 novembre 2002

date: 6 décembre 2002
de: Marc Loison <marc.loison@wanadoo.fr>

Une fantastique journée Blues, samedi 30 novembre au Havre!...

Bernard Allison L'hommage à John Lee Hooker connaîtra sur le Net et dans la presse locale et spécialisée Blues des échos élogieux évidents! L'association Coup d'Bleu, déjà organisatrice du Festival Blues à Gogo, nous avait concocté un programme hors-norme. Grâce à leur association avec le Volcan et l'Agora, cette journée mémorable fut un franc succès.

A 19 heures, salle pleine pour le concert de Bo Weavil, à l'Agora (600 personnes), salle comble également à 20h30 pour le concert du Volcan (1100 personnes - on a refusé du monde!), salle comble enfin pour le méga bœuf final de 22h30 à l'Agora (600 personnes, dont un bon nombre jusqu'à la fin, vers 3h du matin!). La remarquable conférence de Gérard Herzhaft (venu tout spécialement en train de Lyon) autour de la vie mouvementée de John Lee Hooker connut également un succès mérité.

Benoit Blues Boy, Matt Arrow L'émission de Radio 666, enregistrée dans l'après-midi (avec la complicité de Patrick Demathieu, grand amateur de John Lee devant l'éternel), au café-Volcan, permit des rencontres sympathiques et drôles, instructives et riches, avec la participation au micro de Jacques Périn (Soul Bag), Olivier Renault (Coup d'Bleu), Matt Arrow et Vince Talpaert (Bo Weavil), Benoit Blue Boy, Patrick Verbeke et Bernard Allison.

Ces trois derniers ont enflammé de leurs notes bleues la salle du Grand Volcan avec, tout d'abord, la présentation d'un plateau de musiciens havrais de très bonne tenue. Un set acoustique réunit ensuite Patrick Verbeke, bientôt rejoint par Benoît Blue Boy et ensuite Bernard Allison, qui nous démontra ici une facette peu connue de son talent au dobro ou à la sèche (il prépare d'ailleurs un album acoustique pour Tone-Cool).

Gérard Herzhaft La pause me permit de m'entretenir avec "Monsieur encyclopédie du Blues", Gérard Herzhaft, qui, lors de l'interview, gratifiera les auditeurs de Sweet Home Chicago (Radio 666, Caen, http://perso.wanadoo.fr/shc/) de quelques anecdotes croustillantes ou émouvantes concernant les nombreux Bluesmen qu'il a pu côtoyer depuis plus de 40 ans.

Patrick Verbecke et les talents de Caen Le set électrique réunit ensuite les Tortilleurs au grand complet, derrière un Benoît Blue Boy impérial, jovial et lazy, comme à l'accoutumée. Patrick Verbeke, en animateur 5 étoiles de cette soirée, avec sa verve habituelle et son sens inné du public, nous aura tout dit sur John Lee Hooker... mais évoquera aussi le grand Luther Allison, qui nous faussa compagnie il y a 5 ans déjà. Son digne fils, Bernard, reprit enfin le flambeau pour un final explosif, rejoint par un Matt Arrow ravi de se joindre à la fête.

La cerise sur le gâteau fut posée par les infatigables Hoodoomen, à peine remis de l'inauguration, la veille, de l'Espace Blues de Christian Legras à Paris qui, dit-on, draina beaucoup de monde. Ils furent successivement rejoints sur scène par des dizaines de musiciens haut ou bas normands (j'avoue m'être mêlé également à la fête à deux reprises!) pour un méga-bœuf final qui permit à tous les talents de s'exprimer. Guitare, basse, batterie, harmo, saxophone, chant : tous les modes d'expression propres au Blues furent utilisés pour séduire un public conquis d'avance, unanimement désireux de danser et de faire la fête.

Marc Loison Une ambiance extraordinaire, des personnes aussi ouvertes et sympathiques les unes que les autres, des rencontres inoubliables émaillèrent cette journée d'exception. Fédérer toute cette énergie autour de la mémoire d'un grand Bluesman fut pour l'association Coup d'Bleu, largement épaulée par un Patrick Verbeke omni-présent (on le vit aussi au bœuf final en compagnie de Bernard Allison et des Tortilleurs!), un travail monumental, couronné de succès sur toute la ligne. Ce ne fut pas une mince affaire, et on devine aisément les multiples tractations et prises de contact entre partenaires et participants qui ont dû présider à l'organisation d'une telle journée. Merci à tous!

Les interviews, de courts extraits des concerts, des titres rares de John Lee Hooker, d'autres plus récents, feront l'objet d'un montage qui nous occupera durant les émissions 419 et 420 de Sweet Home Chicago (7 et 14 décembre de 13h à 15h). A bientôt donc, sur les ondes et sur le Net: http://perso.wanadoo.fr/shc/!

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