La Gazette de GREENWOOD
n°54 (Octobre 2003)


Blind Boy Fuller
Sa Vie

date: 6 septembre 2003
de: Stagg'O'Lee <stagolee@club-internet.fr>






Blind Boy Fuller Blind Boy Fuller, en gravant 139 faces durant les 5 ans de sa courte carrière discographique (et en vendant plusieurs centaines de milliers de 78 tours !) a été un véritable catalyseur qui devait façonner le Piedmont Blues. Non pas qu'il soit l' " inventeur " de ce style de blues, mais, à la manière de son contemporain Robert Johnson pour le Delta Blues, il devait en faire une sorte de synthèse qui reste aujourd'hui la référence, plus de 60 ans après.

Paradoxalement, Blind Boy Fuller est aujourd'hui bien moins connu et reconnu que le bluesman du Mississippi, alors qu'à l'époque, il était incontestablement beaucoup plus populaire ! Leurs histoires parallèles se passèrent dans deux régions bien différentes des Etats-Unis, mais les points communs entre les deux bluesmen sont étonnants même si beaucoup de choses les séparent aussi, à commencer bien sûr par le style de blues.

Né le 10 juillet 1907, de Calvin Allen et de Mary Jane (née Walker) à Wadesboro (Anson County, Caroline du Nord), Fulton Allen (qui deviendra Blind Boy Fuller, mais ne le sait pas encore !) ne baigne pas du tout dans une famille de musiciens. A noter que son certificat de décès indique 1909 comme année de naissance, car il semble que Fulton Allen ait eu quelque intérêt à se rajeunir un peu (et donc à se "tromper" d'année de naissance) lorsqu'il s'est inscrit au North Carolina State Board of Health en 1937 afin de bénéficier d'aide financière en tant qu'aveugle. Mais plusieurs témoignages ont confirmé par la suite qu'il était né en 1907, même si d'autres dates circulent aussi : 1903, 1908…

Seule sa sœur Ethel (ils sont 10 enfants) joue un peu de guitare, et si le jeune Fulton apprend à jouer de cet instrument, c'est sans aucune arrière-pensée de devenir un jour musicien professionnel. Un de ses jeunes frères, Jesse, jouera aussi de la guitare, mais après lui. Il y a assez peu d'informations sur sa jeunesse (sa femme, interrogée en 1970, avouera ne pas savoir grand chose de son enfance), si ce n'est qu'il poursuit des études jusqu'à l'âge de 9 ans (fourth grade) et que vers 1925, après que sa mère soit décédée, sa famille déménage à Rockingham, à environ 30 km à l'Est de Wadesboro.

C'est là qu'il rencontre la très jeune Cora Mae Martin qui n'a alors que 13 ans et qu'il épouse un an après, en 1926 ! La Caroline du Nord interdisant les mariages avant l'âge de 16 ans, les jeunes gens traversèrent la frontière et allèrent à Benettsville (Caroline du Sud) pour célébrer leur union. Là aussi, il y a une fausse date qui circule : 1929. C'était la date de mariage que les Allen donnaient officiellement pour ne pas avoir d'ennuis avec l'administration de la Caroline du Nord.

Peu de temps après son mariage, Fulton Allen commence à avoir des problèmes de vision et un médecin de Charlotte détecte des ulcères derrière ses yeux. Rien de rédhibitoire pour le moment. Alors, en 1927, le couple déménage à Winston-Salem où Fulton trouve un travail dans un dépôt de charbon. Mais très vite, en 1928, il perd totalement la vue et par là même son emploi, se retrouvant à la charge totale de sa jeune épouse.






La musique pour vivre : de Fulton Allen à Blind Boy Fuller

Cora Mae elle-même, n'arrive pas à trouver un emploi stable et rémunérateur, obligée qu'elle est de s'occuper de son mari aveugle. Une vie difficile commence alors pour elle-même et Fulton qui essaye de rapporter de l'argent en jouant de la guitare et en chantant aux sorties d'usines ou de magasins. Ils changent très fréquemment de ville de 1929 à 1933 (Durham, Danville (Virginia), Greensboro (NC), Durham à nouveau), vivant à l'hôtel ou en appartement, voire dans la famille de Cora Mae. Ce travail de musicien de rue devait se faire en cachette, car s'il était prouvé qu'un aveugle avait gagné ne serait-ce que quelques dollars avec sa musique, il perdait la maigre allocation de l'assistance sociale. Petit à petit, Fulton Allen se forge un répertoire et le couple arrive à vivre relativement correctement de la musique.

A cette époque, le contexte socio-économique de la Côte Est des USA est bien différent de celui du Mississippi. Ce dernier est dominé par l'exploitation des champs de coton et par le métayage qui laisse la population noire-américaine dans la plus grande pauvreté, alors que sur la Côte Est, les conditions ont toujours été plus favorables, même si la ségrégation y est pratiquée avec autant de vigueur. Dans les années 30, la crise de 1929 a eu relativement peu d'incidence dans cette région : les plantations de tabac et les usines (tabac, charbon) fournissent un travail régulier et surtout salarié à la population noire et blanche.

Durham Durham, surnommée "Bull City", est alors une ville de plus de 50.000 habitants, en pleine effervescence, ayant connu une croissance continue depuis la guerre de sécession, en 1865, époque à laquelle la famille Duke installa sa compagnie de tabac dans cette petite bourgade alors peuplée d'une centaine d'âmes. Le tabac fait vivre la ville en drainant l'argent liée à sa culture et à sa transformation, attirant toutes sortes d'activités commerciales afin de répondre aux besoins des fermiers venus y vendre leur récolte et à ceux des ouvriers travaillant dans les nombreuses usines. Ce sont ces fermiers, les poches soudain pleines, qui peuvent payer les musiciens de rue, tout comme les ouvriers venus pour une saison loin de chez eux et qui organisaient le samedi soir des house parties où tous les ingrédients de la fête étaient réunis. C'est une des caractéristiques du blues de cette région : contrairement à celui du Mississippi, il ne se joue pas dans des "juke-joints" (sortes de bars plus ou moins recommandables) mais dans les rues, souvent en association avec un stand de barbecue, à la sortie des usines et des magasins, ou encore lors de pique-niques ou de house parties.

Dans les rues, la présence des musiciens est d'ailleurs très réglementée, et c'est pourquoi Fulton Allen devait se cacher et avait souvent des problèmes avec la police. Mais le 8 avril 1933, un courrier émanant du Welfare Department demande officiellement au Chef de la police de Durham de définir un emplacement où il peut s'installer pour chanter. Cette lettre nous montre que la musique était ainsi un moyen quasi " officiel " de subsistance des aveugles, aidés par l'administration. Allen se voit dédier un emplacement à la sortie d'une usine, et on peut donc considérer qu'en 1933, il avait suffisamment de talent et de succès pour vivre officiellement de sa musique, sans nécessiter d'allocation.

Quelques années auparavant, la même demande avait été faite pour Gary Davis, et c'est donc à Durham que Fulton Allen rencontre le guitariste déjà très réputé localement. Gary Davis raconta plus tard que Fulton jouait principalement en slide, et que c'est lui qui lui apprit à jouer en picking. Davis précisera que quand ils se sont rencontrés, Fulton ne savait jouer qu'un seul morceau en slide avec un couteau. Il ajoute : "Il serait devenu un bon guitariste s'il était resté plus longtemps avec moi", signifiant par là qu'il n'avait pas eu le temps de lui apprendre tout de sa technique redoutable en finger-picking… ! On reconnaît bien là le style entier du Révérend Gary Davis qui aura plus tard quelques raisons de jalouser le succès de Blind Boy Fuller, car s'il est vrai que ce dernier a subi une influence certaine du révérend, il n'est certainement pas le seul guitariste dont il se soit inspiré.

Au début du blues Revival, les passionnés qui découvrirent les enregistrements de Blind Boy Fuller crièrent au génie qui avait inventé un style de blues. C'est curieux que ne soit pas ressortie l'histoire de la rencontre avec le diable, à minuit à un carrefour ou sur une tombe, mais il est vrai que la saga était déjà amplement utilisée du côté du Delta ! Un peu plus de discernement viendra vite, notamment avec l'analyse de Bruce Bastin dans Crying For The Carolines : oui, Fuller était sans doute un génie, mais il n'a pas "inventé" sa musique. Pour Bruce Bastin, le guitariste est un "maître de l'éclectisme plutôt que le créateur d'un style".

Il apparaît certain que Fuller s'est principalement formé en écoutant des disques, ce qui est assez logique finalement car il n'appartenait pas à une famille de musiciens et son intérêt pour la guitare ne s'est vraiment développé qu'au moment où ça devenait une question de survie pour lui et pour sa femme, c'est à dire seulement sept ans avant ses premiers enregistrements.

Blind Boy Fuller a donc écouté les disques de guitaristes tels que Blind Blake, Carl Martin, Blind Willie Walker, Buddy Moss ou Papa Egg Shell et de bien d'autres. Richard Trice, un grand ami de Fulton Allen, se souvint précisément de celui-ci en train d'étudier attentivement un disque de Carl Martin. Cela ne veut pas dire qu'on va retrouver note à note une musique de Carl Martin, de Willie Walker ou de tout autre sur un titre de Blind Boy Fuller, mais simplement que Fuller s'est formé en écoutant d'autres musiciens, comme le font tous les musiciens. Donc, ici ou là, une oreille attentive et connaisseuse reconnaîtra une phrase musicale "inspirée" d'un enregistrement antérieur à la carrière de Blind Boy Fuller.

Pour Cora Mae, Fulton a appris la guitare tout seul, restant des journées entières à jouer de cet instrument. C'est sûrement vrai, mais la base est forcément assise sur l'écoute d'autres musiciens ! En plus des disques écoutés sur Victrola (gramophone) ou Piccolo (Juke-box), cela peut bien sûr être aussi l'expérience acquise lors de rencontres avec d'autres musiciens, mais il faut souligner que ces rencontres restaient assez rares à l'époque: relativement peu de moyens de communication et de transports permettaient de savoir où se produisait tel ou tel musicien, et donc d'aller à sa rencontre. Il y en a pourtant sûrement eu , celle avec Gary Davis en est la preuve, mais aucun grand nom ne ressort en temps que mentor. En plus de l'influence de Gary Davis, celle de Blind Blake est celle qui se fait le plus ressentir, ce qui n'a rien d'étonnant compte tenu du succès énorme que le musicien avait encore à l'époque… et cette influence s'est passée par disque interposé car si Fuller a rencontré Blake, ce fut furtivement en 1929, époque où Fuller commençait seulement sérieusement à se consacrer à la guitare.

National Duolian 1931 Quoiqu'il en soit, à partir de 1933, Fulton Allen est déjà un excellent guitariste et son succès local, dans le quartier noir d'Hayti et dans celui des entrepôts de tabac, est suffisant pour qu'il se stabilise à Durham en y vivant décemment avec sa femme. D'ailleurs, il peut s'acheter une guitare National Steel, instrument métallique à résonateur qui, s'il est cher, lui permet de se faire entendre par dessus les bruits de la rue ou les cris des danseurs.

Il joue régulièrement avec Georges Washington, aka Bull City Red , un autre guitariste qui lui sert de guide et l'accompagne au chant, à la guitare ou au washboard.

En 1934, Fulton Allen est en visite chez sa sœur à Waver (NC) et y rencontre un harmoniciste du nom de Saunders Terrel avec lequel l'entente est immédiate. Saunders est alors pratiquement aveugle, et Fulton lui demande de venir à Durham pour jouer avec lui en duo. Cette amitié et cette complicité musicale ne se démentiront jamais, et même si Saunders ne joua pas en permanence avec Fulton, on les vit régulièrement ensemble à Durham. Tout comme Fulton Allen ne savait toujours pas qu'un jour il serait célèbre sur toute la Côte Est et ailleurs aux Etats-Unis (et plus tard sur toute la planète !), Saunders Terrel ne savait pas que la rencontre avec celui-ci allait lui permettre d'être mondialement connu sous le nom de Sonny Terry !

C'est sans doute à cette époque que Fulton Allen se fit appeler Blind Boy Fuller, avant même donc d'avoir gravé des disques: Blind parce qu'aveugle, Boy parce qu'il était jeune (27 ans) et assez petit de taille, et Fuller parce que… Fulton !

Et c'est en 1935 que la rencontre décisive de Fulton Allen eut lieu avec JB Long.






La rencontre avec JB Long, personnage clé dans la carrière de Blind Boy Fuller

James Baxter Long était le gérant d'un magasin de la chaîne United Dollar Stores à Kinston (NC), ville prospère vivant du tabac. Passionné de musique, il animait son commerce en passant des 78 tours et il vendait énormément de disques aux fermiers blancs venus vendre leur tabac en ville. Un jour, on lui demanda un disque sur un événement bien précis (un accident entre un train et une voiture où moururent sept fermiers) et, constatant que ce disque n'existait pas, il demanda l'accord de l'American Record Corporation (ARC) pour trouver un groupe et enregistrer une chanson sur ce thème. Il écrivit les paroles de Lumberton Wreck avec une journaliste, organisa un concours musical que remporta The Cauley Family et leur fit enregistrer cette chanson et 23 autres entre le 7 et le 10 août 1934 !

Ce fut le premier et dernier groupe blanc que JB Long enregistra, car c'était un malin et, constatant par ailleurs que la demande en disques du public noir-américain était difficile à combler tant elle était importante, il organisa dans la foulée des concours musicaux réservés aux quartets de musiciens noirs. JB Long avait vu juste, la demande et le potentiel étaient si forts que, devant l'affluence de musiciens et de spectateurs, il dut organiser ces concours dans le Old Central Warehouse, entrepôt beaucoup plus vaste que le tribunal où se déroula le premier concours réservé aux musiciens blancs !

Ce concours rassembla de nombreux chanteurs, guitaristes et pianistes, et le vainqueur fut le Mitchell's Christian Singers qui enregistra également en août 1934 et devint un des groupes de gospel les plus enregistrés des années 30 ! JB Long avait donc un flair certain, et on peut même dire qu'il était un fin connaisseur des goûts musicaux du public noir-américain, ayant pris l'habitude de reconnaître, dès les premières mesures chantées par ses clients, les titres dont ils recherchaient un enregistrement !

Ses affaires commerciales marchèrent si bien qu'en 1935 lui fut donnée la responsabilité d'un magasin beaucoup plus important à Durham … Et c'est dans cette ville qu'il tomba un jour nez à nez avec Fulton Allen en train de chanter dans la rue par un froid de canard, enveloppé dans une couverture. Subjugué, et ayant déjà une idée derrière la tête (Long connaissait très bien les enregistrements de Buddy Moss et ceux de Josh White, par exemple), il lui demanda de passer à son magasin, ce que fit Allen le lendemain, accompagné de ses deux amis George Washington et Gary Davis. Long comprit qu'il avait devant lui des musiciens avec lesquels il pourrait se lancer dans ce qui lui tenait à cœur dorénavant: la production discographique. Aussitôt, il contacta à nouveau ARC et reçut l'autorisation d'emmener les chanteurs à New York pour les enregistrer.






Les premières sessions d'enregistrement 1935 à 1937

C'est ainsi qu'en juillet 1935, JB Long, sa femme et sa fille, profitèrent de vacances pour aller à New York en emmenant en voiture Fulton Allen, George Washington et Gary Davis!

Blind BoyFuller - Best Of Blues Les séances d'enregistrement de juillet 1935 furent assez épiques, les trois musiciens n'ayant bien sûr jamais enregistré : le trac faisait son effet. Le fait que Blind Boy Fuller et Gary Davis soient aveugles ne facilitait pas les choses, et il fallait que George Washington ou Long leur tapent sur l'épaule pour leur signaler le moment où commençait ou se terminait l'enregistrement. Cela donne parfois des fins de morceaux cocasses, comme dans Log Cabin Blues dont la première prise semble se terminer dans l'urgence alors que c'est la panique à la fin de la seconde prise !

Fulton Allen ayant très peu de mémoire, JB Long prendra l'habitude d'écrire à l'avance les chansons pour pouvoir lui souffler les mots à l'oreille. L'enregistrement était sous la houlette de Arthur Edward Satherley, homme d'expérience dans la musique noire-américaine, unanimement apprécié des musiciens pour sa façon de les mettre à l'aise.

Le 23 juillet, sans doute n'est-ce pas un hasard si ce fut Gary Davis qui débuta la séance d'enregistrement avec deux titres et qu'il accompagna ensuite Blind Boy Fuller et Bull City Red sur toutes les faces qu'ils enregistrèrent ce jour-là, sauf une que Red enregistra seul à la guitare. Bien que n'ayant jamais enregistré, c'était sûrement Davis le plus "professionnel" des trois musiciens. Mais cela se passa plutôt mal car il ne supporta pas le peu de temps qui lui était imparti pour dire tout ce qu'il avait à dire dans une chanson! Bien que lors de ces sessions, il grava quinze titres sous son nom, le courant ne passa pas entre JB Long et Gary Davis. Ce dernier refusa par la suite tout nouvel enregistrement pendant plus de dix ans. Davis affirma qu'il avait été roulé par Long qui ne lui avait pas payé tout son dû, et qu'il n'était pas du genre à se contenter de quelques bières offertes (surtout lui qui refusait de boire de l'alcool), tandis que Long infirma ces propos et répliqua que Davis était incontrôlable, ne voulant chanter que ce qui lui plaisait, sans tenir compte de son avis. De plus, il estimait que la voix de Davis ne passait pas bien sur disque, ou en tout cas qu'elle ne correspondait pas à ce qu'il cherchait. Ce qui a sûrement joué dans cette discordance, c'est aussi le fait que Gary Davis commençait déjà à ne plus vouloir chanter des blues, préférant interpréter des gospels.

George Washington (Bull City Red) enregistra pour sa part huit titres sous son nom: quatre en solo et quatre accompagnés par Davis.

Mais revenons à Blind Boy Fuller qui enregistra 12 faces les 23, 25 et 26 juillet 1935. On y compte trois ragtimes (Rag Mama Rag et Baby you gotta Change your Mind, avec Gary Davis (g) et Bull City Red (wb), et Log Cabin Blues en solo) et neuf blues : cinq sont enregistrés avec Gary Davis en seconde guitare (Baby I don't Have to Worry, I'm a Rattlesnakin' Daddy, I'm Climbin' on Top of the Hill, Ain't it a Crying Shame?, Looking for my Woman), un avec Bull City Red au Washboard (Evil Hearted Woman), et trois en solo (My Brownskin Sugar Plum, Somebody's been Playing with that Thing , Homesick and Lonesome Blues, ce dernier titre étant le seul joué en guitare slide).

Il n'est pas inintéressant de noter que les pièces jouées et chantées en solo par Blind Boy Fuller ont toutes été enregistrées le dernier jour, comme si la pratique des deux journées précédentes l'avait rassuré, ou avait rassuré JB Long…

Ces disques de Blind Boy Fuller diffusés sous le label Vocalion rencontrèrent un succès fulgurant, car ses chansons plurent immédiatement au public. JB Long avait vu juste. Faisant une musique à danser et des chansons à écouter, Blind Boy Fuller et son picking délié au jeu de basses qui se détachent en donnant un rythme très marqué, sublimé par sa guitare métallique National, chante d'une voix puissante et chaude. Bien plus tard, en 1959, Samuel B. Charters donna la raison de ce succès, en expliquant que "Fuller était un bon chanteur de blues et un excellent guitariste", et qu'il était un chanteur de "party blues" : écouter ses chansons était comme écouter des histoires paillardes dites avec style et imagination ! Les party blues, très populaires à la fin des années 20 (et dans les années 30, l'engouement auprès du public ne s'était pas éteint), permettaient aux gens de s'asseoir autour du phonographe en essayant de deviner le double-sens des paroles et d'éclater de rire quand il était deviné. Et avec Blind Boy Fuller, c'était parfois plus proche de la pornographie que de la discrète allusion !


I rattle to the left
I rattle to the right
My sweet little woman says I can rattle all night
Cuz I'm a rattlesnakin' daddy

[ I'm a rattlesnakin' daddy]

Pourtant, Fuller ne fait pas que des chansons à " double-entendre ", il peut aussi interpréter des blues poignants au même titre que n'importe quel blues du Delta.


I got coffee grinds in my coffee
Boll weevils in my meal
Tacks in my shoes keep on sticking my heel
I keep on walking, walking my troubles away

[Walking My Troubles Away]

Quelques mois plus tard, les frères Richard et Willie Trice, deux guitaristes habitant à six miles de Durham, s'aperçoivent que le dénommé Blind Boy Fuller dont ils admirent les disques habite tout près de chez eux! Ca prouve au passage que Fuller, avant d'avoir enregistré, était peu connu, et ça confirme que les rencontres entre musiciens, même voisins, étaient assez rares… Ils le rencontrent et une amitié sincère naîtra entre eux. Richard et Willie, excellents musiciens, joueront beaucoup avec Fuller mais enregistreront très peu, on le verra plus loin.

Face au succès des premiers 78 tours de Blind Boy Fuller, succès qui n'était pas partagé avec ceux enregistrés par Gary Davis et Bull City Red, JB Long profita de nouvelles vacances pour emmener à nouveau le guitariste, seul ce coup-ci, à New York en Avril 1936, avec la bénédiction de l' American Record Corporation, pour réaliser douze nouvelles faces.


Went home last night , Heard a noise, I asked my wife what was that
Said Man don't be so suspicious, That ain't nothin' but a cat

[Catman Blues]

Elles furent enregistrées les 28 et 29 Avril 1936, et le succès auprès du public fut confirmé une nouvelle fois, si bien que JB Long renouvela le voyage en février 1937 (pour à nouveau douze titres), en emmenant aussi George Washington qui accompagna Fuller au washboard sur 5 titres. Un autre guitariste fit aussi son apparition sur les disques de Fuller : Floyd Council. Celui-ci, ainsi que sa femme, travaillait chez JB Long qui décida de faire accompagner Fuller par un autre guitariste que Gary Davis avec qui il était définitivement fâché, et Council accompagna Fuller sur trois titres.


Says, I want honey in the morning, late at night,
If I don't get my honey, don't believe I'm treated just right,
Sweet honey hole, sweet honey hole,
Said, it even take my honey, satisfy my soul

[Sweet Honey Hole]






Les sessions Decca de Juillet 1937, les sessions ARC de Septembre 1937

Sans que l'on sache vraiment comment ça s'est passé, la firme Decca, qui cherchait à l'époque à s'imposer sur le marché du disque, contacta Blind Boy Fuller pour lui proposer une séance d'enregistrement. Celui-ci accepta la proposition sans doute parce qu'il ne voyait pas de mal à faire ainsi une infidélité à JB Long et ARC, avec lesquels il n'avait d'ailleurs aucun contrat… De plus, peut-être qu'à l'instar de Gary Davis, deux ans auparavant, il estimait ne pas être rémunéré à sa juste valeur (et à la juste valeur de ce que rapportaient ses disques à ARC).

Quoiqu'il en soit, l'agent de Decca, Mayo Williams, vint à Durham auditionner Fuller et les frères Trice le 9 juillet 1937 et les emmena immédiatement à New York pour les enregistrer 3 jours plus tard. En fait, Williams se serait bien passé des Trice qui ne l'avaient que peu convaincu, mais c'est Blind Boy Fuller qui posa en condition à sa venue la présence de ses amis ! Fuller grava dix faces le 12 juillet puis deux autres le 14 juillet, la première journée ayant été interrompue par un orage.

Le lendemain, ce fut au tour de Richard et Willie Trice d'enregistrer six titres. Malheureusement pour ces derniers, la séance se passa très mal, stressés qu'ils étaient par cette première expérience en studio, épuisés par la chaleur du temps orageux et déconcertés par les méthodes de Decca (et de bien d'autres) de faire écouter une première prise avant de réenregistrer chaque titre. Seules les deux faces de Willie Trice furent publiées, et il faudra attendre 1939 pour que celles de Richard Trice le soient. Les deux frères ne tirèrent donc aucun bénéfice direct de ces sessions d'enregistrement et continuèrent à vivre de leur métier de pompiste ou de maçon, tout en animant house-parties et autres fêtes locales à Durham.

Richard Trice enregistrera à nouveau six faces pour Savoy en 1947 dont deux seulement furent publiées, sous un nom qui évoque bien l'influence qu'aura eue Fulton Allen sur le Piedmont Blues : Little Boy Fuller

Pour Willie Trice, il faudra attendre 1969 pour que, redécouvert par Bruce Bastin et Pete Lowry, il enregistre à nouveau et se produise dans les festivals du Blues Revival. Willie avait abandonné la guitare mais ne mit pas longtemps à retrouver ses marques pour une carrière de fin de vie remarquable (il mourut en 1976) . Richard, lui, avait abandonné la guitare et le blues pour se tourner vers le gospel, mais un film est sorti où il évoque sa vie, notamment la période pendant laquelle il a côtoyé Blind Boy Fuller, Reverend Gary Davis, Sonny Terry et Brownie McGhee. : "Shine On: Richard Trice and the Bull City Blues" . Il est mort le 6 avril 2000.


Now, if you see my woman, tell her I says hurry home,
[spoken: Aw, sho']
You see my woman, tell her I says hurry home,
I ain't had no lovin' since my gal been gone.

[Weeping Willow]

Blind Boy Fuller - Get Your Yas Yas Out Pour Blind Boy Fuller, les choses furent bien différentes car Decca publia aussitôt deux 78 tours (If you See My Pigmeat, Why My Baby Don't Write To Me, Weeping Willow, Corrine What Makes You Treat Me So) et JB Long, découvrant ça, rentra dans une colère noire! De quel droit lui avait-on pris Blind Boy Fuller, le musicien noir-américain qui vendait alors le plus de disques, celui qu'il avait lui-même découvert ?! Il menaça Decca de leur faire un procès pour avoir enfreint le contrat qu'il avait signé avec Fuller… ce qui était un coup de bluff car il n'avait jamais pensé à établir le moindre contrat avec lui ! Decca prit peur et ne publia aucun autre titre du musicien, si ce n'est après sa mort, en 1942.

Echaudé, JB Long rédigea un contrat en bonne et due forme avec Blind Boy Fuller. Personne ne sut jamais ce qu'il contenait car, bien que signé par un aveugle, rappelons-le, Long refusa de le montrer à quiconque…

Mais ce contrat prévoyait la fourniture d'une voiture pour que le musicien puisse aller où il voulait, et ce furent les frères Trice ou George Washington qui firent office de chauffeur pour Blind Boy Fuller ! C'est encore un fait remarquable, pour ne pas dire unique à l'époque, qui prouve combien Blind Boy Fuller était un musicien reconnu dont les ventes de disques étaient considérables, et donc combien il était précieux à JB Long et à l'ARC !

JB Long n'attendit pas longtemps pour réagir et, en septembre 1937, il emmena à nouveau Blind Boy Fuller à New York pour enregistrer douze titres, dont un avec George Washington (wb). Il est intéressant de noter que deux titres de cette session (Ain't no gettin' along, Careless Love) ont un arrangement musical très proche de deux autres des sessions Decca (Weeping Willow, Corrine what makes you treat me so? )… JB Long prenait d'habitude soin que Fuller varie la musique de chaque titre, mais là, il voulut sans doute marquer le coup avec Decca !


Lord, I'm going, I'm going crying won't make me stay
Yes, I'm going, your crying won't make me stay
Yes, I'm going, and your crying, sure Lord, won't make me stay
I'm going stay away for all my days

[Corrine what makes you treat me so?]






Décembre 1937 : Sonny Terry enregistre avec Blind Boy Fuller

En décembre 1937, Blind Boy Fuller se retrouve une nouvelle fois en studio à New York, avec Floyd Council qui l'accompagne à nouveau en seconde guitare sur quatre titres, et, pour la première fois, avec Saunders Terrel (qui ne s'appelle pas encore Sonny Terry) qui joue de l'harmonica sur quatre autres faces.

JB Long introduisit ce nouvel instrument dans les disques de Fuller dans le souci de varier le son de Blind Boy Fuller, et pour faire écho à un autre duo guitare-harmonica qui faisait fureur à la même époque : Sleepy John Estes & Hammie Nixon, qui enregistraient pour Decca.

Blind Boy Fuller & Sonny Terry Sur ces enregistrements, l'harmonica de Sonny Terry est déjà très reconnaissable mais reste en retrait de la guitare de Fuller, et il faudra attendre les sessions suivantes pour voir cet instrument prendre progressivement de l'ampleur. On remarquera tout de même que, lors de ces journées de décembre 1937, Sonny Terry accompagna aussi Floyd Coucil qui enregistra sous son nom.

Durant l'année 1937, il y eut également un grand événement dans la famille Allen : Corae Mae donna naissance à un petit Howard !

Le duo Fuller/Terry fut un succès et, dès avril 1938, ils revenaient à New York en studio où l'harmoniciste accompagna Fuller sur les trois premiers titres, laissant Fuller seul sur les autres chansons, sauf une (Mama let me lay it on you n° 2) où une interrogation demeure quant à l'identité du joueur d'harmonica. Pour Bruce Bastin, qui trouve le jeu d'harmonica bien différent de celui de Terry, il s'agit probablement de Charlie Austin (qui aurait confirmé en 1972 avoir enregistré ce titre), mais pour Patrice Champarou, il s'agirait bien de Sonny Terry.


I got a big fat woman, meat shakin' on her bone
I said hey hey, meat shakin' on her bone
And every time she shakes, some man's dollar's gone

[Meat Shakin Woman]






Copyrights, royalties, tarifs

C'est à partir de ces sessions de 1938 que l'on voit apparaître le nom de JB Long en crédit de certains textes… Celui-ci affirmera plus tard que s'il ne l'avait pas fait plus tôt, c'est parce qu'il ignorait tout du système des copyrights. Il lui a beaucoup été reproché d'avoir voulu spolier Blind Boy Fuller, mais on aura du mal à savoir la vérité, ce dernier n'ayant jamais évoqué ce point. En fait, il semble bien que JB Long avait pour habitude de recopier les chansons de Fuller sur un papier pour pouvoir les lui faire répéter (Long faisait venir Fuller chez lui, à Burlington où il avait déménagé, quelques jours avant la rentrée en studio) et éventuellement les lui souffler à l'oreille au moment de l'enregistrement, et ceci dès les sessions de 1935. Il en profitait pour modifier certaines paroles et il aurait donc fini par écrire des textes entiers..

Fuller, comme beaucoup de chanteurs de l'époque, préférait être payé cash à chaque session, et non pas attendre les éventuelles retombées de royalties à venir. Si en 1935 il fut rémunéré par un costume neuf (du magasin de JB Long !) et 40$, soit à peine plus de 3$ par titre, le paiement monta à 100$ pour la session de 1936 et les suivantes arrivèrent vite à 250-300$, soit 20$ par chanson enregistrée, ce qui est une somme importante pour l'époque par rapport à d'autres artistes : chez Vocalion aussi, Memphis Minnie était payée 12,5$ par titre et Curtis Jones 7,5$, ordre de tarif qui était le même chez Decca (Fuller toucha 150$ pour les douze faces enregistrées chez eux) tandis que Victor payait moins que ça encore. Ce qui laisse rêveur, c'est qu'avant la crise de 1929, un inconnu (au moment où il enregistrait !) du nom de Mississippi John Hurt toucha 20$ par titre, tous frais payés ! Parce qu'en plus, les frais n'étaient pas forcément payés en supplément du tarif, ce qui n'était pas le cas pour Blind Boy Fuller qui se faisait véhiculer vers le lieu d'enregistrement par JB Long et loger au frais de l'ARC. Long, lui, avait également ses frais payés et touchait 250 à 300$ par session.

JB Long prétendit qu'il ne prélevait rien sur ce que touchait Fuller, et qu'il ne touchait que de façon aléatoire les royalties, plus ou moins au bon vouloir de l'ARC.

Difficile donc de dire que JB Long profitait outrageusement du succès de Fuller à ses dépens, car les gains semblaient plutôt bien partagés. Les témoignages sur la personnalité de Long diffèrent d'ailleurs, entre celui de Gary Davis qui le traite de voleur, celui de Sonny Terry qui est assez conciliant ("au début, il prenait tout l'argent. Ca nous était égal car il nous faisait démarrer") , et celui de Browny McGhee qui n'aura jamais un mot désagréable au sujet de Long qui sera également son agent après la mort de Fuller.

Après, il faudrait pouvoir se faire une idée de ce que pouvait représenter 250$ en 1938 : un 78 tours des Race Records coutait 25 à 35 cents, une voiture bon marché (celle que Long acheta pour Fuller) 250$… Si on s'en tient à l'inflation du dollar depuis 1938, c'est comme si Fuller avait été payé 3000$ par session, soit 250$ par titre, ce qui donne un ordre d'idée mais n'est évidemment qu'une approche très partielle, et donc fausse, de ce que ça représentait à l'époque.

A ces revenus, il faut ajouter pour Fuller l'argent qu'il gagnait en jouant dans les rues ou house-parties, car il ne délaissa jamais ces activités, autant pour gagner de l'argent que par plaisir. Ainsi, les veilles des enregistrements, il n'hésitait pas à passe la soirée avec George Washington dans les rues de New York. Ca lui rapportait souvent entre 2 et 5$, mais des déplacements dans les villes aux alentours de Durham lui rapportaient jusqu'à 40$.

D'autre part, jusqu'en 1939 les Fuller touchaient une allocation de 23$ par mois en raison de la cécité de Fulton et de l'impossibilité pour Cora Mae de travailler. Mais l'administration, considérant que le chanteur avait gagné 425$ en six mois, rien qu'avec les disques, la leur retira brusquement.


Said I'm about to lose my home, I've gone and lost my car,
Yes, I'm gwine down to the pawnshop, see if I can pawn my guitar

[Three ball blues]






1938 : la prison…

Le 29 octobre 1938, Long emmena Fuller à Columbia pour enregistrer douze nouveaux titres en une seule journée : sept le furent avec Sonny Terry (hca), cinq avec George Washington (wb). Aucune chanson ne réunit les trois musiciens, à moins que ce soit Sonny Terry qui joue du kazoo sur Jitterbug Rag. Mais il semble plutôt que ce soit un certain Washboard Sam (rien à voir avec son célèbre homonyme qui enregistrait avec Big Bill Broonzy à Chicago à la même époque), qui avait été appelé à la rescousse au dernier moment car George Washington était introuvable peu de temps avant la séance. Comme Sam avait été payé d'avance, il est probable que Long ait voulu utiliser le musicien sur ce titre, comme sur un autre titre (Flyin' Airplane Blues) où on entend une seconde voix inconnue. Cette session fut enregistrée à Columbia dans une chambre d'hôtel, avec un studio mobile de l'ARC, car à New York, l'Union des Musiciens exigeait le paiement de taxes si plus de trois musiciens étaient présents dans le studio !

Un des titres de cette série, Big House Bound, est particulièrement intéressant, puisque Fuller y évoque un événement qui aurait pu être dramatique, pour lui et surtout pour Cora Mae, puisqu'il s'agit de son séjour en prison suite au coup de feu qu'il tira sur sa femme…


I never will forget the day they transferred me to the country jail
I had Shot the woman I love, ain't got no one to come go my bail

[ Big House Bound ]

Le fait qu'il ait une arme à feu peut étonner, compte-tenu de sa cécité, mais il était très courant que les joueurs de blues, même aveugles, soient armés. Gary Davis possédait un énorme couteau dont il n'hésitait pas à se servir quand il entendait quelqu'un essayer de lui chaparder l'argent gagné à un coin de rue, et Sonny Terry possédait également un revolver. Il y eut même des altercations entre ce dernier et Fuller et les deux amis n'hésitèrent pas quelques fois à se tirer dessus… heureusement sans trop de précision!

Un jour, Fuller se rendit compte qu'un commerçant essayait de l'arnaquer sur la monnaie qu'il lui rendait : il sortit calmement son arme et arrosa tout le magasin de tirs à hauteur d'homme. Inutile de dire que l'histoire fit vite le tour de Durham et que plus jamais un commerçant n'essaya de le voler ! Avec Cora Mae, c'était le grand amour. Alors, on ne sait pas pourquoi Fuller lui a tiré une balle dans la jambe. Peut-être était-ce un accident, peut-être une dispute… Quoiqu'il en soit, il se retrouva en prison car l'oncle de Cora Mae porta plainte. Il fallut l'intervention de JB Long, appelé à la rescousse par Fuller, qui fit remarquer au juge que l'accusation ne portait que sur le témoignage de l'oncle qui n'avait rien vu et que la femme même de Fuller refusant de porter plainte, tout cela n'était que rumeurs. Le juge classa l'affaire sans suite et Blind Boy Fuller put repartir chez lui.






… et le premier " festival " de musique noire-américaine

Le 23 décembre 1938, John Hammond organisa le concert From Spiritual To Swing au Carnegie Hall (New York) avec pour objectif de donner un vaste panorama de la musique noire-américaine à un public blanc qui la méconnaissait alors totalement. Pour le Delta Blues, Hammond voulut avoir sur scène Robert Johnson, tandis que pour le Blues de la Côte Est, il choisit Blind Boy Fuller. Bons choix, mais mauvaise pioche : Robert Johnson resta introuvable, puisque mort depuis le 16 août de cette année-là, et Blind Boy Fuller fut trouvé facilement, mais ne put se rendre au Carnegie Hall… Certains prétendent que c'était parce qu'il était en prison, mais en fait il en était sorti (avant octobre, puisqu'il a enregistré la chanson relatant ce fait le 29 octobre 1938 !), et aucune source n'indique qu'il a eu à nouveau à connaître la cellule. En fait, son état de santé commence alors à se dégrader sérieusement : un examen médical effectué en octobre 1938 révèle qu'il est atteint de syphilis non évolutive et que ses reins et sa vessie sont très mauvais état… Blind Boy Fuller est au plus mal et est donc probablement en traitement au moment du concert From Spiritual To Swing. Il lui faudra d'ailleurs quasiment neuf mois pour retourner en studio, alors que les sessions s'enchaînaient jusqu'ici tous les trois à six mois.

Avec une logique qui peut échapper à l'amateur actuel de blues, John Hammond remplaça le guitariste du Delta par le guitariste de blues urbain Big Bill Broonzy, et le guitariste du Piedmont par l'harmoniciste Sonny Terry accompagné de Bull City Red ! A noter que beaucoup de spectateurs croyaient que Sonny Terry s'appellait JB Long, habitués qu'ils étaient à voir ce nom associé à Blind Boy Fuller sur les 78 tours… Le lendemain de ce concert, il enregistra en solo pour la Bibliothèque du Congrès et le 28 décembre 1938, il grava deux autres titres (Train Whistle Blues, New Love Blues) pour Columbia qui seront publiés en 1940 sous le nom de Sanders Terry. Ces morceaux ne seront pas diffusés dans le circuit des Race Records, mais dans la catégorie "Classic", c'est à dire beaucoup plus destiné au public amateur de musique folklorique qu'au public noir-américain.

Malgré cette occasion ratée pour Blind Boy Fuller, son succès ne se dément pas (son public n'étant d'ailleurs pas celui qui était au Carnegie Hall) et on compte quatorze 78 tours qui paraissent en 1938, soit un de plus que Big Bill Broonzy la même année !

Le 12 juillet 1939, Blind Boy Fuller se retrouve à Memphis pour enregistrer douze matrices, dont quatre avec Sonny Terry, quatre autres avec Oh Red, et une avec les deux musiciens. Sur Red's got the Piccolo Blues , en plus du washboard de George Washington, une deuxième guitare se fait entendre: il s'agit probablement du guitariste Sonny Jones que, selon Willie Trice, Fuller aurait emmené à Memphis pour enregistrer en échange d'une commission de 10$ en tant qu'agent. Apparemment, les relations amicales entre les deux musiciens cessèrent après cette session, car Jones ne paya jamais son dû. Mais ce jour-là, Jones enregistra trois faces (dont une, I'm pretty good at it, en se faisant accompagner par le washboard de George Washington et l'harmonica de Sonny Terry), plus une autre le lendemain. Ce furent sans doute les seuls enregistrements de Sonny Jones, à moins que ce soit le même qui ait enregistré plus tard sous le nom de Sunny Jones le Leaving Home Blues paru sur le label Orchid.

Entre les faces de Fuller et celles de Jones, on trouve trois matrices créditées à Brother George And His Sanctified Singers, groupe de gospel "inventé" par JB Long et derrière lequel se cachent George Washington et Sonny Terry! On a longtemps cru que le guitariste du groupe était Blind Boy Fuller, mais il est plus probable que ce soit Sonny Jones, présent dans le studio à ce moment-là., car on ne reconnaît pas la voix de Fuller et celui-ci avait déjà enregistré les douze faces prévues dans son contrat, règle à laquelle il n'avait pas l'habitude de déroger.

Cependant, d'après JB Long, il y aurait un treizième titre qui aurait été enregistré par Blind Boy Fuller ce 12 juillet 1939, sans numéro de matrice et dont il aurait ramené l'enregistrement chez lui où il l'aurait perdu…






Mars 1940 : Step It Up And Go

Blind Boy Fuller - East Coast Piedmont Style Alors qu'il se trouve à Memphis pour les sessions de juillet 1939, JB Long entend dans la rue un vieux chanteur en train d'interpréter une chanson qu'il ne connaît pas. Il s'agit en fait de Oil It Up And Go, qui a été enregistré quelques jours plus tôt par Charlie Burse, ce qu'ignore JB Long. De retour à Durham, il réécrit le texte de cette chanson qui devient le Step It Up And Go qui sera le premier titre qu'enregistrera Fuller à New York, le 5 mars 1940, accompagné du washboard de Bull City Red. Ce titre deviendra un "hit" énorme qui se vendra à plus de 500.000 exemplaires (chiffre énorme!) et deviendra une véritable référence pour tous les guitaristes de l'époque. Si le texte est donc un arrangement de JB Long, la musique est de Fuller, bien que Gary Davis, à la fin des années 50, prétendra au jeune Larry Johnson que c'est lui-même qui a appris à jouer ce morceau mythique à Blind Boy Fuller, ce qui est loin d'être impossible quand on écoute le solo de guitare.

Est-ce parce que la santé de Fuller est de plus en plus mauvaise, bien que ça ne se ressente pas du tout ni dans son jeu de guitare ni dans son chant, que ses accompagnateurs sont mis en avant et apparaissent sous divers noms de formations qui font clairement le lien entre eux et lui? On ne peut s'empêcher de penser que JB Long préparait la succession.

Ainsi, on voit apparaître le duo Sonny Terry & Oh Red sous ce nom quand ils jouent sans Fuller (Harmonica And Washboard Breakdown), mais aussi Sonny Terry en solo sous le nom de Blind Boy Fuller's Harmonica Player (Harmonica Blues), et les trois musiciens réunis sous le nom de Blind Boy Fuller, Oh Red & Sonny Terry (Somebody's Been Talkin'), ou celui des Blind Boy Fuller's Boys pour un Harmonica Stomp endiablé où Fuller accompagne un Sonny Terry en pleine forme, tout en lançant ses célèbres " Yeah " d'encouragement !

Autre fait étonnant, Brother George And His Sanctified Singers enregistrent deux gospels. Et ce coup-ci, le chanteur n'est autre que Blind Boy Fuller… Un de ces titres est d'ailleurs Twelve Gates To The City, chanson qu'avait enregistrée Gary Davis lors de la session commune de 1935, que joue superbement Fuller. S'il n'est pas exceptionnel qu'un joueur de blues enregistre des chants religieux, en général sous un autre pseudonyme, de la part de Blind Boy Fuller, c'est quand même probablement un signe. Il est plus que probable que, sentant sa fin approcher, il se trouva soudain pris d'un certain mysticisme. Ca non plus, ça n'avait rien d'exceptionnel chez les bluesmen. Willie Trice affirmera d'ailleurs que Fuller jura sur son lit de mort de se consacrer à l'Eglise s'il survivait…

En attendant, c'est à cette époque que George Washington rencontre un harmoniciste du nom de Jordan Webb et un guitariste répondant à celui de Walter Brownie McGhee, venant du Tenessee. Appréciant particulièrement leur façon de jouer, il leur fait rencontrer Sonny Terry et Blind Boy Fuller. Si l'entente entre Brownie McGhee et Sonny Terry fut immédiate, il n'en fut pas de même avec Fuller qui voyait sans doute en lui un sérieux concurrent potentiel…

On notera qu'à partir de cette session, les 78 tours de Blind Boy Fuller furent diffusés sous le label Okeh, la Columbia Broadcasting System (qui avait racheté ARC en février 1938) ayant décidé de faire disparaître la marque Vocalion.






Juin 1940 : la dernière séance…

Le 19 juin 1940, Blind Boy Fuller est à nouveau en studio, à Chicago ce coup-ci, pour une ultime session. Il enregistre alors cinq blues sous son nom (dont un accompagné par Oh Red et un autre par Sonny Terry) et trois autres sous le nom du duo Blind Boy Fuller & Sonny Terry.


Now as sure as the birds wings in the sky above
Life ain't worth livin' if you ain't with the one you love
Lord and I ain't got no lovin' baby now
Lord I ain't got no lover now

[Lost Lover Blues]

Il participe également à quatre gospels de Brother George And His Sanctified Singers, laissant ce coup-ci le chant à Sonny Terry pour trois d'entre eux, et un chanteur non identifié pour le dernier, Precious Lord. Ce mystérieux chanteur n'est sans doute personne d'autre que Brownie McGhee, accompagné par George Washington (wb), Jordan Webb (hca) et pour la première et dernière fois par Blind Boy Fuller à la guitare…

Dans le dernier titre (Night Rambling Woman) qu'il enregistre sous son nom, Fuller emprunte un vers à Victoria Spivey, comme un dernier clin d'œil prouvant qu'il sait que sa fin est proche : "My left side jumps and my flesh begin to crawl".

Mais le tout dernier titre auquel participe Blind Boy Fuller est Forty-four Whistle Blues, dans lequel il est pour la deuxième fois (si on exclut les enregistrements de "Brother George") sideman de Sonny Terry. C'est exactement le 139ème et dernier enregistrement où l'on peut entendre la guitare Blind Boy Fuller.






1941 : La mort de Blind Boy Fuller, et la débandade…

Quand Fuller rentre à Durham, son état de santé se dégrade soudain rapidement et, en juillet 1940, il se fait opérer pour une cystotomie (incision de la vessie) supra-pubienne en raison d'un rétrécissement de l'urètre. Malheureusement, l'opération se passe mal, la vessie s'infecte et sa santé décline de plus en plus jusqu'à l'obliger à retourner à l'hôpital en décembre 1940. JB Long suivra de près son protégé, mais il continue son aventure discographique en emmenant, en août 1940, Brownie McGhee, Jordan Webb et George Washington pour enregistrer …

En décembre 1940, Fuller retourne à l'hôpital, mais la médecine ne peut plus rien pour lui et, début 1941, il rentre chez lui où un médecin lui rend visite régulièrement, sans espoir.

Il refusera d'aller à nouveau à l'hôpital, et le 13 février 1941, il s'éteint chez lui. Deux jours plus tard, il est enterré au Grove Hill Cemetery de Durham.

C'est la consternation chez les amis de Fuller… Cora Mae est effondrée, elle ne se remariera jamais et élèvera seule son fils, Howard Allen, alors âgé de quatre ans.

Pour JB Long, c'est une catastrophe. Il donne la guitare de Blind Boy Fuller à Brownie McGhee et le fait enregistrer à nouveau en mai 1941 sous le nom de Blind Boy Fuller n°2… McGhee n'apprécia pas ce surnom, lui qui, ayant déjà son propre style de guitare ne devant rien à Fuller, ne voulait pas devenir l'ombre du guitariste décédé. Lors de cette session, il jouera quand même sur la National des chansons dans le plus pur style de Fuller, notamment un Step It Up And Go n°2. Un autre titre rendra d'ailleurs un vibrant hommage à Fuller, sur un texte issu de la plume de JB Long :


Blind Boy had a million friends, north, east, south and west
Well you know it's hard to tell, which place he was loved the best

[The Death of Blind Boy Fuller]

Un jour, McGhee déposa la guitare de Blind Boy Fuller chez un prêteur sur gage, et quand il vint la rechercher deux jours plus tard, elle n'était plus là. On ne la revit jamais…

La carrière de Blind Boy Fuller n°2 s'arrêta bien vite, en raison du faible succès de ses disques auprès du public et les sessions d'enregistrement suivantes furent effectuées sous le nom de Brownie McGhee. Sonny Terry remplaça bien vite Jordan Webb en tant qu'accompagnateur de McGhee et, en 1942, après un concert à Washington et une session d'enregistrement pour la Library of Congress, tous deux quittèrent JB Long pour s'installer à New York où ils allaient, quelques années plus tard, devenir le duo de blues le plus connu au monde.

En 1941, JB Long s'était aussi tourné vers Buddy Moss qu'il avait fait libérer de prison sur parole, l'hébergeant chez lui pour les dix années qui suivirent. Fin 1941, il l'avait fait enregistrer à New York, laissant Moss espérer une nouvelle carrière discographique, mais malheureusement, le marché s'écroula soudain en 1942, quand l 'AFM (American Federation of Musicians), voulant protéger les revenus des musiciens, décréta l'interdiction d'enregistrer (pour endiguer la diffusion de musique sur les juke-box, concurrençant les musiciens " live "), alors que simultanément l'acétate indispensable à la production des disques devint rare et chère car réquisitionnée par l'armée en ces temps de guerre… Buddy Moss l'eut mauvaise, et il n'enregistra plus jamais.

Pour JB Long, la brutale chute du marché des 78 tours sonna aussi le glas de ses ambitions, et il quitta définitivement le milieu des maisons de disques.

George Washington, aka Bull City Red ou Oh Red, partira à Portsmouth, là où l'argent coule à flots en raison de l'industrie liée à l'effort de guerre, puis à New York où on le voit jouer pour la dernière fois avant qu'il retourne assez vite en Caroline du Nord où on perd totalement sa trace…






Piedmont Blues : la suite…

Le Piedmont Blues, ce blues rural de la Côte Est des Etats-Unis qui avait connu un second souffle inespéré grâce à Blind Boy Fuller, face au blues de plus en plus "urbain" venant de Chicago ou d'ailleurs, semblait voué à disparaître. Mais il n'en fut rien, il continua à exister et se perpétuer dans la région, et surtout à New York qui, après la vague d'immigration des années 20, connut celle des années 40. Cela se passait loin des grandes maisons de disques, mais la flamme continuait à briller grâce à des noms tels que Guitar Slim & Jelly Belly qui enregistraient sur d'obscurs labels dont la diffusion restait anecdotique, réservée aux "sudistes" noirs-américains nostalgiques de leur pays, et bien sûr Brownie McGhee & Sonny Terry, même si ces derniers évoluèrent plus tard vers une musique plus folk.

En 1957, quand le jeune Larry Johnson, bercé à la musique de Blind Boy Fuller, débarque à New York, il retrouve toute une bande de sudistes qui continuent imperturbablement et dans l'indifférence quasi générale à jouer le country blues de leur région. Il y a Alec Seward, les frères Stick et Brownie McGhee, Sonny Terry, Gary Davis… Puis ce fut le folk boom des années 60 qui permit de redécouvrir ce style de blues si particulier, regroupant tant de variantes et de subtilités et remettant sur le devant de la scène ces musiciens que tout le monde croyait oubliés.

Quelle aurait été l'histoire du Piedmont Blues si Blind Boy Fuller n'était pas mort en plein succès? Nul ne peut le dire, mais il aurait probablement subi les conséquences de l'écroulement du marché du disque, comme les autres. Aurait-il émigré vers New York aussi? Aurait-il urbanisé son style en électrisant sa guitare? Aurait-il été "re-découvert" lors du folk boom des années 60 et serait-il devenu le BB King de la Côte-Est, imposant un style de blues différent et tout aussi envoûtant? Bien des questions, et la réponse se trouve peut-être en partie dans les disques de Larry Johnson qui, tout en restant fidèle au blues qui le fait vibrer, a su le faire évoluer vers une musique d'aujourd'hui, contre vents et marées!

La ville de Durham a très longtemps ignoré son passé blues, et s'il existe, depuis 1986, un Festival de Blues, organisé par le Hayti Heritage Center, celui-ci était totalement inconnu des autorités de la ville. Ainsi, il y a encore quelques années, la très sérieuse Durham's Historic Preservation Society ne savait pas que la ville avait été un des plus grands centres du blues d'avant-guerre et n'avait jamais entendu parler de Fuller ou de Gary Davis. Un des responsables de cette honorable société s'étonna même d'apprendre que le blues n'était pas qu'une musique du Mississippi… !

Bull City Blues Mais l'erreur est réparée depuis 2001, la ville de Durham ayant implanté une stèle "Bull City Blues" en son cœur, rappelant qu'elle fut un centre prédominant du blues en citant spécifiquement Blind Boy Fuller et Gary Davis dont "les disques ont influencé des générations de musiciens".

"Oh, il en aurait été reconnaissant et heureux !", dit un peu nerveusement Howard Allen en parlant de son père, Blind Boy Fuller, devant le monument inauguré en grande pompe.

Aujourd'hui, Durham ne ressemble plus du tout à la ville qu'elle était avant 1940, et le Grove Hill Cemetery où a été enterré Blind Boy Fuller n'existe plus, remplacé par une école. On ne sait pas si le corps a été déplacé ni où il aurait pu être enterré une seconde fois.

Le nom de Blind Boy Fuller n'est pas près d'être oublié, car il reste une référence pour un grand nombre de musiciens à travers le monde. Le Piedmont Blues reste méconnu par rapport à son cousin du Mississippi, peut-être en raison de son côté plus léger et festif, et parce qu'il n'a pas eu de descendance aussi forte qu'en a eue le Delta Blues avec le Chicago Blues. Pourtant, que de musiciens Folk ou Blues ont été directement ou indirectement influencés par ce style de blues !

Il continue à être joué et enrichi par des musiciens tels que Big Boy Henry, Cephas & Wiggins, John Dee Holeman et bien sûr Larry Johnson, qui entraînent derrière eux toute une nouvelle génération de passionnés. Difficile de citer tous ceux qui perpétuent le Piedmont Blues, ne serait-ce que par une partie de leur répertoire : Andy Cohen, Steve James ou, plus près de nous, Roland "Loup Blanc" Malines ou Cisco Herzhaft ainsi que le duo anglais (installé en France) qui, s'il balaye un répertoire beaucoup plus vaste que le blues de la Côte Est, n'en a pas moins pris un nom évocateur : Rag Mama Rag!

De Blind Boy Fuller, il nous reste 139 enregistrements, deux photos, et tout un héritage musical.

Le Piedmont Blues, le blues de la Côte Est, est toujours vivant !

Blind Boy Fuller






Sources :

Discographie sélective :

Discographie complète: Date / lieu / label / n° de matrice / nom / titre / musiciens

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