La Gazette de GREENWOOD
n°56 (Décembre 2003)

Tome 3:
 
Tome 1
  • interview, Stillife : la vérité enfin dévoilée sur le prof de math de New Orléans
  • Sharrie Williams
    • au jazz club Lionel Hampton
    • le concert du siècle au Spirit
  • Tee à tournon d'Agenais: le blues du Blues qui n'existe plus!
  • Enrico Crivellaro: Key to my Kingdom
  • Mojo Band: File Under Blues
  • le top-127 des vieux de la vieille: la plupart des vieux bluesmen sont morts jeunes
  • Créoles et Cajuns : ne pas confondre !
  • la Rubriqu'à Blues: Bandini Bros





Tome 2:
  • le tremplin Blues Sur Seine 2003 : une Grande Cuvée!
  • Blues Estafette 2003 (Utrecht): beaucoup de Bon Temps!
  • Nuit du Blues au Havre
  • Spencer Bohren : après cela, il n’y a plus rien à dire
  • Sweet Home Chicago : Spéciale Greenwood! (comme si vous y étiez)
  • Bouillon de Bluesicuture:
    • La ballade de John Henry
    • Le Blues Dau Galop' Chenaux

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L'AMERICAN FOLK BLUES FESTIVAL
- PREMIERE PARTIE (1962-64) -

date: 20 décembre 2003
de: Patrice Champarou <pmchamp@club-internet.fr>

La Gazette de Greenwood se devait de signaler un événement aussi exceptionnel qu'inattendu en cette fin d'année, la publication en DVD d'une partie des documents filmés par la télévision allemande durant les premières tournées de l'American Folk Blues Festival.

Sans retracer dans le détail l'histoire de l'AMERICAN FOLK BLUES FESTIVAL (AFBF), il convient de rappeler le rôle décisif de ce qui fut pratiquement jusqu'en 1968 la seule manifestation de blues en France. On se reportera utilement à l'étude de Philippe Sauret (parue dans la Gazette de Greenwood: "Et la France découvrit le Blues") pour appréhender le contexte dans lequel l'Europe entière "découvrit le blues" à l'occasion de ces concerts.

S'il est exact qu'au début des années soixante une partie de la critique militait pour faire sortir le blues de son ghetto, tandis que les amateurs et la jeunesse commençaient à découvrir par le disque les artistes à l'origine du Rock'n'roll et du Rhythm'n'blues, le grand public continuait de considérer le blues comme une musique révolue ou totalement intégrée au jazz. Non seulement l'American Folk Blues Festival a catalysé les différents éléments qui préfiguraient sa reconnaissance en tant que musique à part entière, mais son succès a assuré aux musiciens une renommée internationale sans laquelle le blues n'aurait probablement pas connu le nouvel essor qui a marqué la seconde moitié du XXème siècle.

1962, LA PREMIERE TOURNEE

L'idée d'un concert rassemblant sur une même scène les musiciens de blues les plus divers est née en 1960 d'une rencontre entre le critique Joachim Berendt et le batteur Jump Jackson, chez qui une jam-session avait été improvisée. Berendt eut ainsi la révélation de la vitalité du blues à Chicago, et persuada les producteurs Horst Lippmann et Fritz Rau de donner corps à un projet inédit : organiser d'une part un spectacle télévisé dans le cadre de l'émission "Jazz Gehört und Gesehen" et d'autre part une tournée internationale, à l'origine limitée à l'Allemagne, la Belgique, la Suisse, l'Autriche et la France.

Memphis Slim et Willie Dixon Deux ans plus tard on vit donc apparaître sur les écrans, dans un décor de western et au milieu de figurants qui mimaient la vie quotidienne à grand renfort de palabres et de travaux d'aiguille, une brochette de musiciens quelque peu hétéroclite. Outre Memphis Slim et Willie Dixon, on retrouvait le tandem Sonny Terry-Brownie McGhee déjà connu du public européen, et la chanteuse de jazz Helen Humes accompagnée pour la circonstance par le pianiste Davor Keifish. L'innovation résultait essentiellement de la présence de musiciens de Chicago comme Shaky Jake, et surtout de deux artistes dont la visite allaient marquer le Festival 1962 : John Lee Hooker et T-Bone Walker.

Sonny Terry, Brownie McGhee L'intention des organisateurs était essentiellement pédagogique, et les premiers concerts s'accompagnaient de longues introductions expliquant ce que représentait le blues dans l'histoire et dans le vécu du peuple noir américain. Horst Lippmann n'avait aucune certitude de couvrir les frais engagés pour cette tournée, initialement prévue comme un événement unique.

Non seulement les concerts firent salle comble, mais l'événement suscita l'enthousiasme d'un public bien plus jeune que celui que visaient les organisateurs. "Pour la première fois", écrivaient Jacques Demêtre et Marcel Chauvard à l'issue des deux concerts à l'Olympia, "le blues authentique sort des clubs d'initiés et s'installe en position de force dans une des plus grandes salles parisiennes".

En Grande-Bretagne, où une seule représentation avait été organisée in extremis sans campagne de promotion, la nouvelle se propage de bouche à oreille : en auto-stop ou en véhicule de location, tout ce que la jeunesse compte d'amateurs et de musiciens de Rock converge vers Manchester. A la fin du spectacle, un délire sans précédent s'empare du public qui envahit la scène, tente d'obtenir des autographes ou de toucher les chanteurs. Un jeune homme s'essaie à l'harmonica devant Shaky Jake "Can I have a go?"… il s'appelle Mick Jagger.

John Lee Hooker Malgré son caractère semi confidentiel et improvisé, ce premier festival demeure dans les mémoires comme un événement sans précédent, et nombre de jeunes musiciens en retirent le sentiment exaltant que plus rien ne sera désormais comme avant. De fait, non seulement les enregistrements réalisés à Hamburg le 18 octobre ont propulsé le Shake It Baby de John Lee Hooker au sommet des ventes, mais le marché européen du disque s'est ouvert au blues de manière décisive, se plaçant pour plusieurs années devant le marché américain.

T-Bone Walker

LES CONCERTS 1963

Ce fut donc le début d'une aventure qui devait durer plus de dix ans : chaque automne, pendant près d'un mois, de nouveaux "ambassadeurs du blues" étaient programmés sur le vieux continent selon une affiche qui s'efforçait de présenter les styles de blues les plus divers.

En 1963, la tradition rurale était illustrée par Big Joe Williams, le blues urbain d'avant-guerre par Victoria Spivey et Lonnnie Johnson, tandis que le blues de Chicago était représenté par Sonny Boy Williamson, Muddy Waters, Otis Spann et Matt Murphy.

Sonny Boy Williamson Il faut préciser qu'il subsistait une certaine frilosité à l'égard des aspects les plus modernes du blues : une bonne partie du public voyait dans la guitare électrique un signe de dégénérescence (voire, selon l'analyse d'Hugues Panassié, un instrument d'oppression imposé par les Blancs) et préférait de loin l'aspect folklorique du blues campagnard. Les organisateurs eux-mêmes, soucieux du bon déroulement des concerts, redoutaient les manifestations "voyoucratiques" des jeunes spectateurs et veillaient à ce que les prestations soient introduites conformément à une image passablement désuète.

Muddy Waters On vit donc Matt Murphy, le bassiste Willie Dixon en surtout Muddy Waters se soumettre au rituel du chant accompagné à la guitare acoustique; ce dernier, échaudé par l'expérience londonienne de 1958 qui lui avait valu de sévères critiques, provoqua la surprise en jouant les deux titres qui l'avaient fait découvrir en 1941, Country Blues et I'm Troubled (cf. LGDG n°37: Muddy Waters : The Complete Plantation Recordings ).

Cependant, alors que Big Joe Williams remportait le succès escompté, Lonnie Johnson et Victoria Spivey ne recueillaient que des applaudissements mitigés, tandis que Muddy et Sonny Boy se taillaient la part du lion, soutenus par Otis Spann, un Matt Murphy en grande forme, Willie Dixon et le batteur Bill Stepney.

Non seulement le jeu et la présence scénique de Williamson avaient conquis le public au-delà de toute espérance, mais ce personnage énigmatique animait le groupe en dehors des concerts, fascinant son auditoire et improvisant inlassablement. Plus que tout autre, il devait profiter de cette tournée européenne pour se produire localement, prolongeant de plusieurs mois un séjour lors duquel il grava, outre une série de faces à Copenhague, un célèbre disque en compagnie des Yardbirds et du jeune Eric Clapton.

Comment les musiciens ressentaient-ils cette expérience inhabituelle? Pour beaucoup d'entre eux, c'est le "stage fright" qui dominait, l'angoisse de paraître dans de vastes salles de concert devant un public qui demeurait attentif et totalement silencieux durant leurs prestations. L'accueil était chaleureux, mais quelquefois solennel, et le respect inhabituel que l'on témoignait aux artistes noirs ne pouvait manquer dans un premier temps d'alimenter une certaine incrédulité. Non seulement Horst Lippmann mit un point d'honneur à ce que ses hôtes bénéficient de chambres et d'autocars confortables, mais il comprit rapidement que la meilleure méthode pour entretenir la motivation des musiciens était de les régler en espèces après chaque concert - ce qui fut fait, tandis que Georges Adins surveillait les cuisines et les mille et un petits détails de la vie quotidienne.

Adins lui-même ne semblait pas avoir de rôle officiel au sein du festival, si ce n'est de partager la vie des bluesmen et de noter ses impressions au jour le jour. De plus, il était l'ami personnel de celui qui devait l'année suivante faire la plus forte impression sur le public européen : Howlin' Wolf.

LE FESTIVAL 1964

Cette troisième année peut être considérée comme un aboutissement, avec pour la dernière fois la participation de Willie Dixon qui continuera cependant de recruter les musiciens de Chicago pour le compte du Festival. Interlocuteur direct des organisateurs, Dixon s'était appliqué durant trois ans à préserver la cohésion du groupe, réglant les conflits et maintenant un minimum de discipline. Car on imagine aisément les difficultés qui pouvaient surgir au sein d'une troupe comportant des personnalités aussi différentes, dans le cadre d'une tournée harassante. Le festival couvrait désormais une vingtaine de pays, avec d'incessants déplacements et quelquefois plusieurs concerts dans la même journée. Paradoxalement, certains musiciens déclaraient se sentir "en vacances", alors que d'autres souffraient passablement du mal du pays, de la nourriture et du climat (ainsi Lightnin' Hopkins, traumatisé par le voyage en avion, demeura prostré durant plusieurs jours avant de retrouver la pleine possession de ses moyens).

Willie Dixon Quelle que soit la manière dont les musiciens appréhendaient la tournée, leurs textes prenaient un tour de plus en plus personnel qui annonçait l'évolution des années suivantes. Au-delà des discours imposés par les organisateurs et de l'approche romantique invariablement reformulée par Willie Dixon, il semble en effet que les artistes aient trouvé dans le public européen un interlocuteur privilégié, qu'il s'agisse de Sonny Boy Williamson évoquant le respect dont bénéficiaient les musiciens noirs en Europe et son intention de solliciter la nationalité britannique (Trying To Make London My Home), du brillant Lightnin' Hopkins suggérant l'angoisse que provoquait son éloignement (Ain't It A Pity) ou de Howlin' Wolf rendant hommage à son ami disparu Elmore James, avec un Dust My Broom qu'il n'avait jamais enregistré auparavant.

De l'avis des critiques, il y eut durant ce festival de grands moments - notamment avec Wolf, Williamson et Hopkins - et d'autres diversement appréciés. La qualité des artistes ruraux n'était pas particulièrement en cause, la prestation de John Henry Barbee qui devait décéder quelque temps après la fin de la tournée demeure excellente, et celle de Sleepy John Estes semble avoir été nettement au-delà de simples instants d'émotion, mais les pitreries de Hammie Nixon soufflant dans un jug ne recueillirent pas les rires escomptés. De même, le jeu de scène de Sugar Pie Desanto lui valut de la part d'un chroniqueur le qualificatif assez injuste de "pauvre Sylvie Vartan du Blues"… certes, le festival souffrait encore de quelques imperfections, parmi lesquelles une sonorisation particulièrement désastreuse à Paris, mais tandis que les critiques français soulignaient les points faibles, accusant la "jeunesse" de Hubert Sumlin ou déplorant l'inefficacité du batteur Clifton James, les britanniques se saisissaient de l'impact du Festival comme d'un apport irremplaçable. En Angleterre, Howlin' Wolf connut un véritable triomphe et quelques semaines après la clôture de la tournée, les Rolling Stones enregistraient leur version de Little Red Rooster.

EN ATTENDANT LA SUITE…

On pourrait développer bien plus longuement ce que l'AFBF a apporté aux uns et aux autres, en premier lieu au public européen pour qui ce fut une véritable prise de conscience de la spécificité du blues, et bien évidemment aux nombreux artistes qui devaient illustrer la scène du Rock et du British Blues. On pourrait également mentionner tous les musiciens qui ont été séduits par l'accueil du public européen au point d'entrevoir sur le vieux continent la possibilité de n'être plus traités comme des citoyens de second ordre : ce fut le cas de Memphis Slim, un des premiers à s'installer en France, ou de Sonny Boy Williamson qui, sentant se fin prochaine, quitta à regret la Grande Bretagne et retourna dans son village pour conter son aventure à un auditoire bien sceptique.

Mais pour l'ensemble des bluesmen, le bénéfice de cette reconnaissance internationale était d'autant plus évident qu'aux Etats-Unis, les initiateurs de la vague Folk ne semblaient aucunement disposés à promouvoir autre chose qu'une musique traditionnelle et purement acoustique. Tandis que lors d'une célèbre équipée nocturne, Alan Lomax et Pete Seeger entreprenaient de sectionner les câbles destinés à alimenter la "sono" de Bob Dylan au Festival de Newport, Horst Lippmann envisageait déjà la participation des jeunes musiciens de Chicago avec Buddy Guy, Junior Wells, Otis Rush, Jack Myers et Freddie Below, offrant au Festival un second souffle prometteur.




Le contenu des deux volumes The American Folk Blues Festival 1962-1966 édités par Hip-O Records peut désormais être consulté sur de nombreux site, mais on ne peut manquer de signaler celui de Stefan Wirtz www.wirz.de/music/afbffrm.htm qui fut longtemps le seul à offrir une impressionnante documentation sur l'AFBF, ainsi que sur de nombreux autres sujets.

Remerciements à Georges Lemaire, Romain Pelofi, et à la Maison du Jazz de Liège pour leur aide documentaire; à Robert Sacré pour son accueil, et son passionnant témoignage sur Georges Adins.




à suivre... (prochainement dans La Gazette de Greenwood!)

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