La Gazette de GREENWOOD
n°57 (février 2004)

Tome 1:
 
Tome 2
  • E-interview: Cisco Herzhaft, le D'Artagnan du Blues!
  • Zora Young au James Café (Lyon)
  • Awek au Canotier Jazz Café (Nantes)
  • Spoonfull : au Studio 14 (Paris)
  • Soirée parisienne : Tino Gonzales à l'Art-Puces Café, Midwest à l'Espace Blues
  • Chicago Blues Festival 2003 au Méridien
  • Humeur Bleue : Comment réagir avec humour à une petite taquinerie bien amicale...
  • Couleurs Blues: Mance Lipscomb
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Tome 3
  • Lucerne 2003 : the blues is back in the house !
  • L'AMERICAN FOLK BLUES FESTIVAL - Seconde Partie (1965-68) -
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e-interview

Roger Mason
le Retour: "ça c'est le Blues Français"

de: Stagg'O'Lee <stagolee@club-internet.fr>

English Version

LGDG : Bonjour, Roger Mason. C'est un grand plaisir pour moi d'entrer en contact avec vous par e-mail interposé. Il y a quelque temps, j'ai recherché des informations vous concernant sur Internet. A mon grand étonnement et c'est regrettable, je n'ai pas trouvé grand chose... Alors, quelle ne fut pas ma surprise quand votre fils, Jonathan, déjà croisé sur un forum cajun, m'a annoncé l'ouverture prochaine de votre site www.rogermasononline.com! Pourquoi avoir attendu si longtemps pour avoir un site? Cela nous annonce-t-il de bonnes nouvelles? Le retour de Roger Mason?!

Roger Mason : Je ne me suis plus produit sur scène depuis 20 ans, époque à laquelle j'ai commencé à enseigner. Après avoir vécu en France pendant 32 ans, je me suis installé aux Etats-Unis avec ma famille en 1996. Pour certaines raisons, pendant toute cette période, il y a eu une demande incessante du public pour mes disques. Au cours de l'été dernier, j'ai eu l'occasion de jouer avec mes amis de longue date Steve Waring, John Wright, Catherine Perrier, Tran Quang Hai, Bach Yen et Lionel Rocheman. Ceci m'a convaincu que la musique que nous interprétions il y a des années n'était peut-être pas si mauvaise ! Puisque chaque année, je reviens en France au mois de juin, j'ai décidé de tenter de jouer quelques concerts dans la région parisienne en 2004. Nous verrons bien comment cela sera perçu. Mes enfants, Daniel et Jonathan m'ont fait cadeau d'un site web. Vous pouvez les en remercier !

LGDG : Nous les en remercions ! Avant de nous parler de ces concerts à Paris prévus en 2004 (ça c'est une bonne nouvelle ! et un scoop !), pouvez-vous nous raconter votre arrivée en France ? Aujourd'hui, il y a une multitude de guitaristes qui jouent en finger-picking, mais vous-même, avec Steve Waring, avez littéralement fait découvrir ce style aux français avec votre disque "Guitares Américaines - Special Instrumental" enregistré en 1970. C'est quand même historique !

Roger Mason en 1970
Roger Mason (1970)
Roger Mason : Je suis arrivé des Etats-Unis à Paris en 1964 et presque immédiatement, j'ai commencé à jouer au Lionel Rocheman's Hootenany, à l'American Students and Artists Center et aux Catacombes de l'Eglise Américaine de Paris. Déjà, beaucoup d'Américains jouaient en finger picking, bien que la popularité de ce style ne soit pas encore parvenue en Europe. Il ne faut pas oublier qu'aux Etats-Unis, en 1970, les guitaristes noirs jouaient en finger picking depuis probablement 40 ou 50 ans. Cette façon de jouer n'est que la transposition du ragtime à la guitare. Blind Lemon Jefferson, Mance Lipscomb, Leadbelly, Gary Davis, pour n'en citer que quelques uns, jouaient de cette façon depuis très longtemps. Ensuite, dans les années 50, la famille Seeger a découvert Elizabeth Cotten et au début des années 60, tous les guitaristes et les chanteurs folk blancs des Etats-Unis savaient comment interpréter " Freight Train " en finger picking. Les enregistrements commerciaux des Farinas, de Joan Baez, Peter Paul and Mary et de Bob Dylan ont rendu le finger picking plus populaire encore. Alors, quand Steve et moi avons enregistré ce disque en 1970, nous n'avons fait que transmettre ce que d'autres nous avaient enseigné. Bien sûr, nous y avons aussi ajouté notre touche personnelle. Notre 33 tours vinyle de 1970 a été réédité sur CD en 1994 mais récemment, j'ai été déçu d'apprendre qu'il avait été retiré du marché. Mais de 1974 à 2004, ce n'est pas un si mauvais parcours.

LGDG : Il me semble pourtant avoir vu récemment ce CD chez Harmonia Mundi… Effectivement, le finger-picking était déjà " redécouvert " aux Etats-Unis depuis quelques années, mais en France, à part pour une poignée de passionnés par le blues d'avant-guerre (celle de 39-45 !) ou par la musique country, ça restait confidentiel. Quels musiciens avez-vous rencontré à cette époque, dans ces fameux Hootenanies ? D'ailleurs, pouvez-vous nous parler de ces Hootenanies, en quoi ça consistait ?

Roger Mason : Lionel Rocheman's Hoots, à l'American Center, débutèrent, je crois, en 1963. Je corresponds encore avec Lionel et je lui demanderai ce qu'il en est exactement. Je commençai à y participer au cours de l'automne de 1964. C'était ce qu'on pourrait appeler maintenant une scène ouverte. Chacun pouvait jouer n'importe quoi et personne ne s'en privait. De la chanson, des instrumentaux et même un peu de théâtre. Au début de la soirée, Lionel remplissait une liste et il nous faisait passer dans l'ordre qui lui semblait le plus approprié. Rares étaient les soirées peu intéressantes et le théâtre pouvait contenir dans les 500 personnes, si je me souviens bien. Il était souvent rempli.

Roger Mason, vers 1975 (photo Pierrot Mercier)
Roger Mason, vers 1975 (photo Pierrot Mercier)
Même si le style " folk américain " prédominait, on y interprétait aussi beaucoup de chansons françaises et de pré-musiques du monde. A l'époque, Lionel chantait des chansons folkloriques françaises et je me souviens que Tran Van Khe, le musicologue vietnamien de renommée mondiale, y chanta un soir : il y interpréta une chanson d'Aristide Bruant ! Bien sûr, son fils, Tran Quang Hai deviendrait plus tard célèbre en France (on lui décerna la Légion d'Honneur) pour services rendus à la musique vietnamienne, pour son chant diphonique et, bien sûr, son jeu de guimbarde.

Parmi les interprètes de musiques du monde qui se produisaient en ces lieux, je me souviens de Chemirami, un joueur de zarb iranien, de Matt Samba, un batteur et danseur africain, d'Alan Stivell, le chanteur breton, joueur de harpe ainsi que d'autres interprètes européens comme Maurice Walsh, Christian Leroi Gour'han, Ben, et bien sûr John Wright et Catherine Perrier (qui fondèrent Le Bourdon, le premier club de folk français). Il y avait beaucoup d'amateurs français de musique folk américaine, comme Phil Froment, Dominique Marousian, et The Bluegrass Connection.

Et bien sûr, beaucoup d'Américains de passage à Paris et d'autres qui y résidaient : Sandy et Jeannie, Chris Smithers, Lynne Esterly, Steve Waring, Pat Woods et Kathy Lowe, Mary Rhoads, Stacey Phillips.

Comme tu le sais, les années 60 furent une époque d'agitation sociale. Je ne me souviens pas si c'était au cours d'un hootenany, mais je me souviens avoir entendu l'Art Ensemble of Chicago jouer à l'American Center, entièrement costumés à la mode africaine. A cette époque, j'accompagnais Brigitte Fontaine. J'ai probablement oublié les noms de quelques personnes qui se sont produites aux Hoots, mais je demanderai à Lionel de compléter cette liste et t'en informerai.

Je me souviens encore de deux personnes qui fréquentaient les Hootenanies : Joel Cohen, un joueur de luth qui est devenu directeur du célèbre Boston Camerata Early Music Consort. Et René Zosso, un joueur suisse de vielle à roue qui doit avoir été le premier en Europe à faire ressusciter ce vieil instrument. Zosso ressemblait au vieux sorcier des montagnes suisses. Il joua même de la vielle à roue dans une œuvre du célèbre compositeur allemand Karlheinz Stockhausen, pas du tout dans le registre folk, mais comme un précurseur des expériences actuelles de fusions entre musiques du monde et musique électronique. Il ne faut pas oublier que ceci se passait au milieu des années 60, il y a quelque quarante ans d'ici !

LGDG : Le disque " Guitares Américaines " est purement instrumental et puise dans le ragtime, le folk, le country-blues, les ballades, mais en 1971, vous sortez le disque "Le Blues de la Poisse"… Un disque de blues chanté en français, sans doute le premier ! Pouvez-vous nous en parler ?

Roger Mason: Et bien, c'est une tout autre histoire. Le Chant Du Monde m'a offert la chance d'enregistrer des chansons en solo et bien sûr, j'ai été ravi de cette opportunité. Sur ce disque, les talking blues étaient le fil conducteur. J'ai écrit Le Blues de la Poisse, une adaptation très libre du vieil air de l'Arkansas, Hard Luck Blues, de Lonnie Glossom. Même si mon français était relativement bon, j'ai été beaucoup aidé par un groupe d'amis qui venaient à la maison que j'habitais dans le 13ème arrondissement de Paris. Nous formions tous un grand cercle, assis à même le sol et chacun y allait du sien pour polir le texte en français.

Je dois avouer que cette chanson était magique. Tout le monde semblait l'apprécier. Je récitais rapidement ces paroles burlesques, le visage impassible, à la manière de Buster Keaton. Et bien, Jean Christophe Averty, Philippe Bouvard, Claude Villers et José Artur, se sont tous emparé du disque et m'ont invité à la radio et à la télévision. Bouvard m'a convié à faire un Samedi Soir au Restaurant Maxim's et la chanson est devenue un grand succès. Pendant deux semaines, en 1974, j'ai été la vedette d'un festival folk à Bobino, j'ai assuré les premières parties de Pete Seeger et de Robert Charlebois à l'Olympia. Et tout ça grâce à cette chanson ! Il y avait aussi d'autres talking blues sur ce disque, mais aucun n'a eu autant de succès que Le Blues de la Poisse.

LGDG : En tout cas, ce disque vous a ouvert des portes, puisqu'en 1973 vous enregistrez " Blues From Over the Border " pour Barclay (avec notamment un certain Chris Lancry !) et " Le Pedleur ", à nouveau pour le Chant du Monde.

Roger Mason: En réalité, c'était aux mois d'août et de septembre 1971. C'était un disque de blues enregistré avec un groupe qui cherchait le cacheton à cette époque à Montparnasse : Chris Lancry, un chanteur belge appelé Karel Bogard, et moi. Philippe Rault nous a entendus et nous a demandé d'enregistrer un disque dans les nouveaux studios du Château d'Hérouville. L'ingénieur du son était Dominique Blanc-Francard. Le grand chanteur de folk américain Derroll Adams était aussi présent sur cet album. Il chantait de sa voix basse et mesurée et jouait de son bajo à cinq cordes. Nous avons enregistré quelques blues de ma composition et une chanson cajun.

J'ai essayé, avec Le Pedleur, de donner une impulsion à la musique cajun, mais j'ai bien peur que, dans un sens, ça ait été un échec. En 1970, j'avais déjà joué dans un groupe cajun appelé Grand'mère Funibus Folk dans lequel il y avait le regretté Christian Leroi Gour'han, Daniel Benhaïm et Croqui. Le Pedleur a essayé de poursuivre cette démarche en soulignant le lien entre le folk qui existait en France et un genre musical encore inconnu : le blues chanté en français où l'accordéon et le violon étaient rois. Malheureusement, je crois que le public a été désorienté par ce hippie aux longs cheveux (moi) qui jouait sur un accordéon minuscule et qui s'époumonait en lamentations. Cette musique était à cent lieues de Woody Guthrie, de Pete Seeger, de Bob Dylan et des " talking blues " et le public n'était pas prêt à franchir le pas.

La musique Cajun, du moins la plupart de ce qui a été joué, est principalement de la musique de fête et de danse ; et jusque là, la plupart de la musique folk devait être écoutée, en concert, sur une chaise. Je pense réellement avoir aidé à faire connaître la musique cajun en France, mais c'était moins avec l'enregistrement de cet album qu'en ayant aidé à organiser en France des tournées pour des artistes cajuns tels que Bessyl Duhon, Rufus Thibodeaux, Belton Richard, et les Frères Balfa.

LGDG : En 1975, vous renouez avec le disque instrumental en enregistrant le fameux " Guitare Cajun " où vous adaptez des traditionnels cajuns en finger-picking. Pour moi, ce disque est un chef d'œuvre ! Et il a fait découvrir à beaucoup de monde, je pense, qu'il existait une musique de nos cousins français d'Amérique. Il n'est pas entièrement instrumental d'ailleurs puisque vous y chantez sur quelques titres. Vous y dites même à un moment : " Ca, c'est le blues français ! ". Vous semblez très attaché à la musique cajun, avec d'autres participations et des recherches d'ethno-musicologue sur des disques consacrés à ce style, pour quelle raison ?

Roger Mason: Oui, "Guitare Cajun" est un bon disque. Il s'écoute facilement. Le Blues Français est un de mes titres préférés. Ce n'est pas un disque où la guitare déploie des prouesses techniques. Ce n'est qu'une sélection de belles mélodies cajun arrangées pour la guitare folk. David Doucet, le guitariste cajun bien connu du groupe Beausoleil, dit qu'il a commencé à pratiquer la guitare après avoir entendu ce disque. Bien sûr, ce genre de commentaire est très agréable à entendre.

Roger Mason, vers 1975 (photo Pierrot Mercier)
Roger Mason, vers 1975 (photo Pierrot Mercier)
La musique Cajun est devenue très populaire aux Etats-Unis. Chaque année, ma femme et moi, nous nous rendons en Floride à un grand festival cajun. La nourriture et la musique sont extraordinaires et toutes les tranches d'âges sont représentées dans le public qui y assiste. Cela va des petits enfants aux adolescents en passant par les parents et les grands-parents. Nous y sommes allés avec ma mère et malgré ses 83 ans, elle a dansé toute la nuit ! C'est réellement une musique où les tranches d'âges artificielles imposées par l'industrie du disque n'ont plus cours. Chacun s'amuse énormément. En ce qui concerne l'ethnomusicologie, j'ai travaillé un certain temps pour le Musée des Arts et Traditions Populaires et je leur ai offert mes enregistrements originaux de concerts cajuns pris sur le vif. J'ai aussi été conseiller pour la vidéo PBS d'Alan Lomax concernant les Cajuns.

Les vraies racines françaises de la musique cajun remontent à la Renaissance Française. L'Acadie était une colonie fondée par l'Amiral de Coligny pour que les Huguenots français puissent pratiquer leur religion en paix. Ceci est souligné par la grande similitude entre la musique jouée dans la région de La Rochelle et celle pratiquée dans le Sud-Ouest de la Louisiane. Mais après l'assassinat d'Henri IV, le nouveau régime français découragea les Acadiens d'adopter la religion protestante, puis le leur interdit. D'autre part, les Anglais accueillaient les Acadiens qui étaient protestants à condition qu'ils renoncent à la nationalité française. Un cruel dilemme !

La neutralité des Acadiens français était reconnue jusqu'à ce que les Anglais les précipitent tous dans le Grand Dérangement de 1755. Beaucoup d'entre eux, comme tu le sais, ont terminé leur exil en Louisiane. Un autre aspect intéressant de la musique cajun est l'importance des échanges inter-raciaux. En Louisiane, à la fin du XVIIIème siècle, bien avant la guerre civile américaine, existait une tradition d'esclaves noirs libérés. Beaucoup de ces anciens esclaves étaient des gens fiers et cultivés qui ont contribué de façon considérable à élaborer la musique cajun moderne. Des musiciens comme Amédée Ardoin, Canray Fontenot, Bois-Sec, les Frères Carrier, les artistes de zydeco comme Cifton Chenier et bien d'autres, doivent tous être reconnaissants à cette tradition des esclaves noirs libérés.

Comme tu peux le voir, le sujet est d'importance. Beaucoup de chercheurs ont publié des choses intéressantes concernant la musique cajun. Et je pense que certains d'entre eux sont plus dignes d'intérêt que d'autres. Au cours des 20 dernières années, j'ai enseigné à de jeunes enfants entre 4 et 13 ans et j'ai trouvé beaucoup de façons d'incorporer à mon enseignement ce que j'avais appris de la musique cajun. J'ai encore des amis en Louisiane avec lesquels je corresponds régulièrement. Je suis convaincu que la musique cajun est très importante dans l'éventail des musiques folkloriques américaines et que sa reconnaissance actuelle aux Etats-Unis est pleinement justifiée. Quiconque apprécie la musique et la culture de la Renaissance française en trouvera un écho étonnant dans certains des accents de la musique cajun. Mais pour en revenir à mon ancienne occupation de musicien folk, la musique cajun n'a probablement été qu'une diversion, mais une diversion qui m'a appris pas mal de choses et pas uniquement dans le domaine musical.

LGDG : Oui, c'est passionnant, mais revenons à votre carrière de musicien : en 1977, vous renouez avec la musique en groupe en sortant le 33 tours " Roger Mason et les Touristes ". Du blues, du folk, du cajun… encore un disque qui a usé ma platine ! Il y a ensuite " La Vie en Vidéo " (1979), que je ne connais pas, puis plus rien à part vos participations à la musique du film " La Mort en Direct " (1979) de Bertrand Tavernier et à de nombreux disques pour enfants de 1974 à 1984. Lassitude, besoin ou envie de changer de vie ?

Roger Mason : Commençons par Les Touristes. Je voulais avoir un groupe folk rock. Nous avons essayé d'y intégrer de la musique cajun, de la country et du folk. Nous avons joué des reprises de quelques grands compositeurs américains comme Steve Goodman, Pat et Virginia Garvey, nous avons joué quelques vieux airs au violon et quelques-unes de mes compositions. C'était très amusant. Tom Pikul était au violon, Claude Samart à la pedal steel et de temps à autre Jean-Yves Lozeach et Marcel Bel à la batterie. François Leymairie à la guitare, Marty Freifeld à la basse et nous avions trois charmantes choristes : Jeanine Bensasson, Cathy Mothon et Dolly West. Nous étions trop nombreux pour gagner notre vie décemment. Je venais de me marier, j'avais un petit garçon et un autre allait naître. J'ai été obligé d'arrêter de travailler régulièrement avec Les Touristes pour commencer des tournées en solo ou avec un ou deux musiciens.

De plus, je n'avais pas beaucoup de soutien de la part du Chant Du Monde, du moins pas assez pour un groupe aussi important. Puis, Le Chant Du Monde fut déclaré en faillite et tous les disques que j'avais enregistrés furent vendus aux enchères aux soldeurs du marché aux puces. Aucun des artistes travaillant avec Le Chant Du Monde ne fut prévenu à temps pour réagir. Une secrétaire que je connaissais m'a dit que j'avais 24 heures pour trouver une énorme somme d'argent pour racheter tout mon stock de disques. C'est ce que j'ai fait et j'ai loué un garage pour les entreposer. J'en possède encore quelques uns.

Pendant ce temps, Jack Treese, qui était ami avec Jean Michel Caradec nous présenta à lui. Jean-Michel travaillait avec RCA et venait de construire un studio d'enregistrement dans la cave de sa maison de Saint-Cloud. Il a voulu que j'y vienne enregistrer. René Weerner, un violoniste que je connaissais, a convaincu Bob Soquet alors Président de RCA, de m'engager - il lui a fait écouter Le Blues De La Poisse - et c'est ainsi que débuta une nouvelle aventure avec une autre compagnie de disques.

Roger Mason en 1980
Roger Mason (1980)
Ce disque (La Vie en Vidéo) était très différent de ceux que j'avais enregistrés avec Le Chant Du Monde. La production pouvait se permettre un budget plus important et je fus aidé par beaucoup d'excellents musiciens. Certains d'entre eux étaient des artistes qui se produisaient sur scène, comme Dewey Balfa, Jean-Jacques Milteau ou Jack Treese. D'autres étaient des musiciens professionnels de studio. Je n'avais jamais été accompagné par d'aussi bons musiciens.

A la même époque, mon ami, le compositeur André Duhamel, m'a demandé de chanter la chanson titre de la bande son du film La Mort En Direct réalisé par Bertrand Tavernier, avec Romy Schneider, Harvey Keitel, et Max von Sydow. C'était, bien sûr, une expérience formidable. L'enregistrement s'est passé au studio Abbey Road, où les Beatles avaient joué. La musique a été enregistrée par un orchestre symphonique. Je me souviens que je n'étais pas satisfait de la première prise de ma voix. J'ai donc dû demander à tout l'orchestre de recommencer depuis le début. Quelle émotion ! RCA a apprécié ma participation à ce film et cela m'a assuré davantage de crédibilité pour la signature de mon contrat.

Ensuite, il y a eu aussi des problèmes avec RCA. Un des titres de La Vie En Vidéo a réellement cartonné : Le Blues Du Corbeau Et Du Renard. Il a figuré au hit parade d'Europe N°1 durant six semaines. Inexplicablement, RCA n'en distribua pas la moindre copie dans les magasins. Ce n'est donc pas surprenant si tu me dis que tu ne l'as jamais entendu. Les ventes totales de La Vie en Vidéo se sont élevées à zéro. Tu dois croire que c'est une histoire ahurissante. C'est aussi ce que j'ai pensé. J'ai donc essayé de découvrir ce qui s'était passé. On m'a dit que RCA avait reçu, de RCA à New York, un gros budget de production, mais qu'ils n'avaient pratiquement pas un sou pour assurer la promotion. Je ne sais pas si cette explication est la bonne mais ce que je sais, c'est que mon disque ne s'est jamais trouvé en magasin, que j'ai gagné mon procès avec RCA et que Bob Soquet a été mis à la porte deux ans plus tard.

Alors, je suis retourné au Chant Du Monde. Il y avait un nouveau Directeur, Philippe Gavardin. J'ai enregistré deux disques pour enfants avec eux : Le Professeur Dorémi et Histoires de Crocodiles. Mais Le Chant Du Monde n'en a pas assuré la promotion. Je possédais encore tous mes anciens disques que j'avais rachetés aux enchères. C'est ainsi que j'ai démarré ma propre compagnie de disques. Par après, la ville d'Arcueil m'a engagé pour travailler avec des enfants dans leur Centre de Loisirs. J'ai élaboré avec eux un projet d'écriture de chansons. Pendant un an, les enfants ont écrit et interprété plus de 60 chansons.

La ville d'Arcueil a construit un studio d'enregistrement au dernier étage de l'encienne mairie. Nous y avons enregistré un 33 tours (La Lune Qui Rit) sur mon label (Ragtime) qui a été un énorme succès à Arcueil. Mon ami Chris Hayward (qui a écrit l'arrangement de La Symphonie Celtique d'Alan Stivell) en a écrit les arrangements et d'autres amis, comme Jack Treese, John Wright et Jean Jacques Milteau sont venus jouer bénévolement. Pendant cette année, nous nous sommes bien amusés. Et l'année suivante, Arcueil a repris ces chansons et en a fait la base d'une comédie musicale, Moutade à La Fraise, qui a été représentée à guichets fermés au Théâtre d'Arcueil.

Mais j'étais fatigué de tirer le diable par la queue. Ma femme et moi avions deux petits enfants à cette époque et quand ma collaboration avec Arcueil s'est terminée, il n'y avait pas beaucoup d'autre travail en vue. Cela se passait en 1984, une année pas trop bonne pour la scène folk en France. J'ai écrit des lettres à une douzaine d'écoles, offrant mes services comme professeur de musique malgré le fait que je n'avais jamais enseigné la musique de ma vie. L'une de ces écoles répondit et m'engagea : Marymount International School, à Neuilly. A 40 ans, c'était la première fois que je me trouvais un emploi à plein temps. Je sautai sur cette chance et j'y ai enseigné la musique jusqu'en 1996.

Quand je suis arrive en France, en 1964, je venais d'abandonner l'université. En 1995, mon école a changé de Direction. C'était le moment de changer de cap. Les parents de ma femme et ma mère vivaient aux Etats-Unis et prenaient de l'âge. Nos deux fils allaient commencer la fac. J'ai reçu une offre qu'il était impossible de refuser : travailler à l'université de Miami et obtenir mon doctorat en éducation musicale. J'ai donc emmené toute ma famille et nous sommes devenus des immigrants dans notre propre pays. A présent, mes deux fils ont terminé le collège et sont en route pour faire de leur vie ce qu'ils désirent. Ma femme et moi nous nous habituons au style de vie du Sud en Floride. Mais nous adorons revenir en France et nous essayons de le faire chaque année. J'allais oublier : après toutes ces années, j'ai finalement obtenu mon diplôme du collège ! J'enseigne encore la musique aux enfants, à temps plein, dans une école située à cinq minutes de chez moi.

LGDG : Merci pour toutes ces précisions qui nous informent sur les raisons malheureuses de votre disparition… des bacs de disque ! Et heureux d'apprendre que tout s'est bien passé durant cette absence de la vie " publique " ! Vous dites n'avoir jamais enseigné la musique avant 1984, mais pourtant, vous avez largement aidé à la transmission de votre musique et du finger-picking en publiant avec Steve Waring, dès 1971, des tablatures dans l' " Anti-Méthode de la Guitare Folk ". C'était novateur à l'époque et ça a dû déclencher bien des vocations de " pickers " en France ! Vous avez également publié des tablatures dans les notes de pochettes du LP " Guitare Cajun " et dans de nombreux articles de magazines tels que L'Escargot Folk, Le Guitariste…

Roger Mason : C'est exact qu'il s'agissait également d'enseignement, même si enseigner chaque jour à de petits enfants est une autre paire de manches. Mais j'ai vraiment appris le finger picking en écoutant des disques. Je me souviens que le titre du premier morceau que j'ai joué était Tangerine Puppet de Donovan. Mon oreille n'était pas assez exercée pour distinguer tous les licks qu'il jouait mais j'avais suivi des cours de solfège au Conservatoire Municipal du 13ème arrondissement de Paris. Ce qui fait que j'étais capable de transcrire ce que j'entendais sur le disque. Je devais écouter et réécouter le morceau plusieurs fois pour y arriver correctement. Une fois écrit, je devais transcrire le tout en tablatures. C'était la façon la plus facile de me souvenir de longs morceaux. C'est de cette façon que je me construisis tout un répertoire : Mance Lipscomb, Blind Lemon Jefferson, Elizabeth Cotten, et aussi Davy Graham, Bert Jansch, John Renbourn et Danny Kalb. Quelques guitaristes sont capables de reproduire immédiatement un morceau après l'avoir entendu une fois. Mon oreille s'est affinée avec le temps et je crois pouvoir le faire à présent. Mais à l'époque, c'était plus facile de jouer d'après les tablatures. Quand j'ai découvert que d'autres guitaristes s'intéressaient au finger picking, j'ai trouvé tout naturel de publier les tablatures en même temps que le disque.
A ce sujet, il faut se souvenir que les tablatures sont un système très ancien de transcription de la musique. On les utilisait déjà couramment pendant le Renaissance pour transcrire les partitions de luth. Il faut bien se dire que nous, joueurs de finger picking, ne faisons que perpétuer une très vieille et très noble tradition.

LGDG : Vous nous annonciez, en début d'interview, que vous allez jouer en concert en juin 2004, ça c'est une bonne nouvelle ! Pouvez-vous nous en dire plus ? Avec qui allez-vous jouer ? Allez-vous rejouer votre ancien répertoire ou de nouvelles chansons ?

Roger Mason : Pour le moment, il y a deux concerts prévus à l'Archipel (17 boulevard de Strasbourg, Paris), qui auront lieu le mercredi 16 juin et le mercredi 23 juin. Je jouerai mon ancien répertoire mais il y aura aussi quelques surprises. Je serai seul en scène, mais qui sait ? Peut-être pourrai-je persuader quelques amis de venir me rejoindre.

Pour de plus amples informations, je conseille aux lecteurs de consulter mon site Internet.

LGDG : Nous allons suivre ça de près ! Votre site internet ouvre ses portes dans sa première version en même temps que paraît cette interview, et votre fils Jonathan m'a prévenu qu'il allait rapidement évoluer dans les semaines qui suivent.

Merci Roger Mason d'avoir répondu à nos questions, et à très bientôt, donc, sur scène à Paris !

Propos recueillis par e-mail par Olivier de Lataillade, du 18 janvier au 7 février 2004 , traduction Georges Lemaire.

Le site officiel de Roger Mason: www.rogermasononline.com

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Franck Goldwasser
BluJu

date: 25 janvier 2004
de: René Malines <rene.malines@free.fr>

Alors qu'il avait fallu attendre 6 ans entre la sortie de son fabuleux Bleedin' Heart et celle, l'année dernière, de Blistersting, c'est moins d'un an plus tard que Franck Goldwasser, le plus américain des artistes de blues français, soumet un nouvel album à notre gourmandise. Désormais débarrassé de son surnom "Paris Slim", Franck Goldwasser poursuit avec Bluju une entreprise commencée avec sa première cassette autoproduite, consistant à explorer toute la palette des orientations qu'il est possible de donner à la musique bleue.

Homesick Blues, en ouverture, risque d'ailleurs fort de surprendre les gardiens d'une tradition n'autorisant pas le moindre écart, tant par ses rythmes qui empruntent autant au Sud profond qu'à l'autre Amérique, du Sud celle-ci, qu'à l'emploi, inhabituel chez lui, d'une pédale wah-wah. Ecoutez pourtant le solo de slide acoustique : il n'y a pas plus country blues ! Que voilà donc un musicien plein de surprises. Mais qui s'en plaindrait, tant la musique de l'homme respire le talent à chaque note.

Retour à plus de classicisme avec Back Door Key, un blues lent dans le plus pur style West Side Chicago où le chant très mature de Goldwasser le dispute à son jeu de guitare acéré. A moins qu'il ne s'agisse de celui de Kirk Fletcher, présent sur ce titre, ainsi que sur 5 autres ? Car Franck s'est assuré le concours d'autres sérieux pratiquants de la 6 cordes sur tous les morceaux, et quand ce n'est pas Fletcher, c'est Alex Schultz qui s'y colle. Avec aussi une participation de Phillip Walker sur sa composition Playing In The Park. Excusez du peu.

Et puisqu'on parle compos, sachez que non content d'être un musicien hors pair doublé d'un excellent chanteur, Franck Goldwasser écrit son propre matériel, seul ou avec le concours d'un ami, comme Vincent Bucher - qui est sans doute à l'harmonica ce que Franck est à la guitare : un discret surdoué - sur une première tentative de blues en français, Petit à petit(l'oiseau fait son nid). Difficile avec tout ça de cataloguer un album comme celui-ci. Il y a bien sûr des titres de blues "classique", mais on pense aussi parfois à John Mooney, un autre original du blues, quand notre frenchy ne nous fait pas le coup du rock mâtiné de Santana comme avec I Can't Stand It.

Mais que ceux d'entre vous que ce genre de description pourrait rebuter se rassurent, ce morceau est immédiatement suivi de Well Well Josephine, un de ces blues poisseux à l'ambiance lourde dont l'artiste a le secret, où l'on sent la chaleur étouffante, l'humidité d'un climat tropical, le poids de l'amertume de l'amant trompé.

En fait, ce disque est un voyage, de Chicago au Bayou louisianais, du Texas à la Californie, du Delta à Memphis. Divers styles sont abordés avec pour dénominateur commun la passion de Franck Goldwasser pour cette maîtresse jalouse qu'est le blues.

Une réussite ? Oui, assurément.

ref CD: Franck Goldwasser, BluJu, Crosscut Records - CCD 11077, 2003 (50 : 15)

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Triple Trouble
(Tommy Castro, Jimmy Hall, Lloyd Jones)
Wanted $10,000.00

date: 26 décembre 2003
de: René Malines <rene.malines@free.fr>

C'est pas le tout de faire carrière dans le blues, et si on se faisait plaisir avec les copains, en jouant de la musique qu'on aime sans souci de catégorie ? On pourrait croire que c'est ce qu'a dû se dire le père Castro (le guitariste, pas le dictateur ;) ou l'un de ses deux compères. Mais non, il s'agit bien là d'un projet Telarc. Le label a simplement imaginé de réunir ces trois leaders en leur fournissant la rythmique ad hoc (Reese Wynans, Tommy Shannon & Chris Layton, ex-backup band de feu Stevie Ray Vaughan et mondialement connus sous le nom de Double Trouble) avec pour toute directive de jouer ce dont ils avaient envie, la production se chargeant du reste.

Et chacun d'amener quelques compos, quelques reprises (Be Careful With A Fool de B.B. King, Help de Lennon & McCartney, ici interprété façon soul-blues, une idée de Lloyd Jones, Good Good Lovin' de J. Brown, Mammer Jammer de Don Harris), et qui sa guitare, qui sa guitare (ben oui, Castro et Jones sont tous deux guitaristes), qui son sax ténor et ses harmos (devinez lequel des trois ?* ;) Et tous trois de chanter, à tour de rôle ou ensemble.

Bien sûr, Castro tend à privilégier le blues et le rock & roll, Lloyd Jones, estampillé artiste de blues, ne néglige pas le rock non plus, avec une touche de soul, style qui a la prédilection de Jimmy Hall (ex Wet Willie, pour les connaisseurs).

Dans les notes de pochette, Art Tipaldi écrit que, tel Sun réunissant ses jeunes stars blanches pour une session d'anthologie, Telarc aurait voulu montrer comment on crée un son nouveau en faisant du neuf avec du vieux. Malgré tout le respect dû tant au label qu'à l'auteur de ce texte, permettez-moi une réserve, ce sera la seule : arrêtez, messieurs de la vente, de tenter de nous faire prendre des vessies pour des lanternes. Il n'y a rien de neuf là-dedans, hormis la fraîcheur et l'implication des artistes. Non qu'elle soit nouvelle, mais elle est bel et bien comme neuve.

Pour le reste, les six musiciens appliquent les recettes éprouvées qui consistent à jouer avec leur cœur cette bonne vieille musique populaire du XXème siècle. Et c'est justement là tout le charme de cet album. Nos gaillards font ce qu'ils savent faire sans chercher à inventer quoi que ce soit, mais avec la passion qui les anime pour ces diverses formes d'une même musique peut-être pas éternelle (qui sait de quoi sera fait demain ?) mais apparemment increvable. Et c'est tant mieux, c'est tout ce qu'on aime. De la bonne musique, sans prise de tête. Un album pour le fun.

* C'était notre rubrique "apprends en t'amusant" concoctée par notre équipe de spécialistes, département "la Gazette "

ref CD: Triple Trouble (Tommy Castro, Jimmy Hall, Lloyd Jones), Wanted $10,000.00, Telarc CD-83585, 2003 (52 : 40)

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Dans la série "The Blues":

The Soul of a Man
Qu'est-ce qu'il lui arrive, à JB?
Ah oui, je sais : maintenant, je le vois !

Voici donc le premier film de la série "The Blues" lancée à l'occasion de l'année du blues! Ce projet initié par Martin Scorsese, Paul G. Allen et les producteurs Jody Patton et Ulrich Felsberg rassemble sept cinéastes qui nous donnent chacun leur vision personnelle du blues. The Soul of a Man, oeuvre de Wim Wenders, est donc le premier volet... à ne pas rater!

date: 30 janvier 2003
de: Romain Pelofi <pelofi-romain@wanadoo.fr>

Ce soir, je suis enfin allé voir le film de Wim Wenders... The Soul of a Man. Il y a deux ans, Keith B. Brown m'avait parlé de ce film à l'issue d'un concert. Pour être honnête, depuis le temps, je pensais que l'histoire était tombée à l'eau.

Heureusement que non. Il y a énormément de choses à dire sur un film comme ça, sauf que je viens juste de le voir. Alors, voici les premières impressions jetées en vrac.

Commençons par les gros points faibles du film, pour se débarrasser : les reprises. Certains s'en sortent plutôt bien : Alvin Youngblood Hart, Shemekia Copeland, Bonnie Raitt et Garland Jeffreys dans une très belle version du Washington DC Hospital Center Blues de Skip James. Mais le reste craint franchement. Surtout avec Machin Truc Blues Explosion (ils en ont déjà entendu?), Nick Cave, et d'autres complètement à l'Ouest sur des morceaux issus d'un genre qu'ils ne comprennent visiblement pas. Là dessus, je rejoins entièrement Pascal Laplaze : pourquoi ne pas avoir recruté de "vrais" bluesmen? Ce qui m'aurait paru être une évidence et la moindre des choses !! Il en reste encore qui ont sombré dans l'oubli ou qui végètent dans les clubs, les juke joints, le chitlin'circuit.. Honeyboy Edwards, Henry Townsend, Robert Jr Lockwood, Pinetop Perkins, Snooky Pryor, Sam Myers, Johnny B. Moore, T-Model Ford, Big Jack Johnson, Magic Slim, Eddie Clearwater, Otis Rush, Jody Williams, Eddie C. Campbell, Hubert Sumlin, Budd Spires, John Dee Holeman, Jerry McCain, Jimmy Dawkins, les frangins Hunter, Phillip Walker, Willie Kent ... Je continue? Je pourrais, parce que j'en vois des dizaines d'autres. Sans compter des célébrités comme BB ou Buddy, toujours très capables de grands moments. Il s'agit de leur musique et beaucoup d'entre eux sont totalement inconnus du grand public. Pourquoi ne pas avoir fait appel à eux? C'est insensé !

Mais le reste...le reste, mes amis...de quoi pardonner à Wenders !!!!

La partie consacrée à Blind Willie Johnson et à Skip James est superbe, ne serait-ce que du fait des enregistrements des deux musiciens. Quand on connaît déjà ces faces, on ne peut que se réjouir de les entendre diffusées et partagées dans une salle pleine. Un plaisir physique nous envahit, ce qui fait qu'on garde la bouche grande ouverte et qu'on voit flou. Une musique tout simplement immortelle, capable de toucher n'importe qui de n'importe quelle génération. Les images sont belles et peuvent donner une idée de ce qui a pu se dérouler "en réalité". Keith Brown est très bon, extrêmement convaincant. Chris Thomas King est aussi très bien, à ceci près qu'il ne ressemble pas du tout à la seule et unique photo qu'il nous reste de Blind Willie Johnson. Mais cette partie reste très émouvante et magnifique.

Les choses ont pris une autre tournure avec JB Lenoir...et des images d'archives bien réelles. Tout simplement S-T-U-P-E-F-I-A-N-T!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!! Incroyable!!!! Putain, j'ai cru faire une attaque!!!!

Les images en couleur ne sont pas très belles et le son n'est malheureusement pas d'origine, ce qui est très frustrant. Elles provoquent un véritable choc, je crois même avoir lâché un gros mot, de surprise. Mais les séquences tournées plus tard en noir et blanc dans lesquelles JB est interviewé, plaisante et surtout joue, complètement impliqué, sont proprement indescriptibles. Avec sa tête de bébé, son regard si expressif, sa voix poignante et si particulière, ses textes extraordinaires et ce jeu de guitare fantastique, ces effets de percussion martelés de mouvements du corps et des mains presque félines...La force émotionnelle est absolument inimaginable. Et puis, les premières notes...non, il ne va pas jouer Slow Down, parce que là, je meurs! Et il joue Slow Down!! Rendez-vous compte de ce que l'on doit aux Seborg, ce couple qui a filmé JB ? Quelle chance a été celle de ces gens. Sans compter les autres archives avec Willie Dixon, celles de l'AFBF 65 avec Fred Below...Je sais que ces séquences resteront marquées à jamais dans ma mémoire.

Mais ce n'est pas fini, car le réalisateur nous montre la "réapparition" de Skip James au festival de Newport. D'abord seul, dans un passage hypnotisant, puis sur scène, en compagnie de Son House et de Bukka White. J'avais connaissance de ce film, mais je n'en avais vu qu'une photo. Voilà qui est bouleversant, jusqu'à une autre séquence de Skip en solo, encadré de quelques "figures" dont le Wolf sur la droite.

On ne peut que ressortir très ému, des images et des sons plein la tête. Les documents d'archives valent à elles seules plusieurs visionnages et l'acquisition éventuelle en DVD. Pour ma part, je sais que je vais retourner le voir en salle dès que possible. Parce que je me dis que non, ce n'est pas possible, j'ai dû rêver. Mille pardons à Patrick, qui a dû supporter mes interventions durant tout le film : "Ca, c'est Son House. Là, au fond, Fred Below, ici le Wolf, et Bukka White, là sur la photo c'est Mississippi John Hurt et Skip James..." Il est ressorti lui aussi complètement secoué et a fait cette réflexion si juste : "On n'a plus envie d'écouter quoi que ce soit". Finalement, on peut remercier Wenders, ne pas être trop dur avec son film, une véritable bénédiction pour la reconnaissance de cette musique.

En ce moment, je réécoute les deux albums L+R de JB Lenoir (Alabama Blues et Down In Mississippi). Mais quelque chose a changé sur ces disques...Qu'est-ce qu'il lui arrive, à JB? Ah oui, je sais : maintenant, je le vois !

ref film: The Soul of a man, Film américain (2003), réalisé par Wim Wenders (1h 43mn)

  

date: 19 janvier 2003
de: Xavier "Delta Blues" Boulanger <deltablues@wanadoo.fr>

J'en suis parti, et même après une heure de route, j'en suis toujours pas revenu.
Y'a des gens comme ça, le temps d'1 heure 45 qui arrivent à vous ennivrer, non de leur parfum, mais de celui des autres. Quelques personnages illustres traversent l'écran, leurs fantômes sont tellement près, tellement dans la salle, que personne n'ose respirer, de peur qu'ils s'en aillent. Les silences sont pesants, des gorges se nouent, des larmes glissent.
Blind Willie Johnson sous les traits de Chris Thomas King nous narre de biens belles histoires par la voix de Laurence Fishburne. Quand à Nehemiah Curtis "Skip" James, on a envie de prendre dans nos bras, derrière ses airs de jeune premier frimeur, il dégage une telle tendresse ... Keith B Brown, pourquoi n'ai-je jamais remarqué à quel point tu lui ressemblais ?
Et puis, il y a LUI ! Enfin !!! le voir bouger, chanter, jouer de la guitare ou juste l'entendre parler ...
JB Lenoir, on le retrouve comme par magie, échappé d'une bobine de film de 1965, collection du couple Seaberg. Il est là, avec cette fraicheur candide et sa voix sortie d'un gabarit incompatible avec son organe vocal, et pourtant...
Et puis, il y a les autres de passage, les Mississippi John Hurt, Bukka White, Muddy Waters, Son House, John Mayall, Bonnie Raitt, Cassandra Wilson, Alvin Youngblood Heart, The Cream et tous les autres.
Chef d'Oeuvre, terme appliqué il y a bien longtemps aux compagnons du devoir à la fin de leur Tour de France des artisans pour récompenser leur travail, et qui depuis s'est bien galvaudé.
La voila la bonne occasion de ressortir cette expression et de la coller en lettres rouges sur The Soul Of The Man.
L'occasion de demander au futur Président des Etats Unis que Wim Wenders soit inscrit pour l'éternité sur le Mont Rushmore et que Lady Liberty soit désormais rebaptisée Lady Blues.
Merci Wim Wenders pour ton Chef d'Oeuvre, merci à vous les Ainés Glorieux, pour l'émotion, les larmes et les notes ....
Que le Blues soit avec vous ... pour toujours.

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Blues Qui Roule accueille
Wim Wenders à Nantes

date: 6 février 2004
de: Patrice Champarou <patrice.champarou@club-internet.fr>

The Soul Of A Man : inégal et bouleversant, authentique et cousu de fil blanc… un film indispensable donc, qui éveillera plus d'une sensibilité pour peu qu'il demeure quelque temps encore à l'affiche !

En organisant en un temps record (et à fonds perdus) une manifestation qui donnait le coup d'envoi de la série des sept films produits par Martin Scorsese, l'association nantaise Blues Qui Roule a marqué un point décisif, conforme à la mission qu'elle s'est assignée de promouvoir le blues en France. Seule ombre au tableau, plus d'une centaine de spectateurs arrivés trop tard sur les lieux et qui ont trouvé salle comble.

Skip James (Keith B Brown) joue pour HC Speir - film The Soul of a Man Le 16 janvier 2004, cette inauguration plus conviviale que solennelle ouvrait les portes du cinéma Le Katorza à un public très divers et visiblement heureux de participer à l'événement. Après un brève introduction du Président Alain Leclerc et quelques mots de René Malines, la projection a confirmé ce que je subodorais après avoir visionné le film à plusieurs reprises sur petit écran : quels que soient les reproches qu'on peut lui adresser a posteriori, cette oeuvre - probablement la plus personnelle de la série - "passe" remarquablement en salle. Pas un temps mort, de brèves réactions traduisant l'émotion d'un public attentif jusqu'à la dernière seconde, et qui a généreusement applaudi.

Suivait un concert du groupe Malted Milk, dont le répertoire acoustique illustrait (peut-être mieux encore que les séquences du film confiées à des musiciens contemporains) ce que le blues traditionnel peut générer aujourd'hui : non pas de sempiternelles reprises formatées au goût du jour, mais bien d'authentiques créations, portées et enrichies par un souffle nouveau qui n'est rien d'autre qu'un héritage précieusement recueilli - celui-là même dont témoigne le film de Wim Wenders en s'attachant à montrer que les "légendes" du blues n'étaient pas d'obscurs vagabonds, mais bien des êtres de chair et de sang.

Brillante prestation du groupe, et vague frustration de ne pouvoir en entendre davantage faute de temps. Le dernier carré des spectateurs - ceux qui ne sont pas tributaires des transports en commun, plutôt rares à Nantes passé minuit - restera dans la salle pour participer au débat final : discussion riche, interactive à souhait et couvrant des aspects quelquefois inattendus, mais comment tout dire en trente minutes à l'issue d'une soirée qui aura au total duré quatre heures ?

N'étant pas membre de l'association BQR au moment des faits qui me seront éventuellement reprochés, je ne peux que féliciter son Président d'avoir pris une telle initiative avec l'aide discrète et efficace de l'équipe militante, presque au complet en la personne d'Aurélie Roquet, et le remercier de son invitation qui se prolongera le lendemain par une intervention dans les studios d'@lternantes FM (98.1, radio associative nantaise également diffusée sur Internet). Soulignons à propos de cette émission la participation très pertinente de son animateur Gérard Aubron qui avait remarquablement étudié le sujet : chroniqueurs et musiciens parfaitement au fait de la carrière de musiciens tels que Blind Willie Johnson, Skip James et J. B. Lenoir, serait-ce déjà "l'effet Wenders" ?

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Blues Qui Roule et le Katorza
présentent The Soul of a Man
Film + Concert + Débat!

date: 6 février 2004
de: René Malines <rene.malines@free.fr>

Unique en France !

En association avec la salle d'art et d'essai le Katorza, Blues Qui Roule crée l'événement autour de la sortie du film de Wim Wenders "The Soul Of A Man".

Dans le courant de l'année 2003, déclarée "année du blues" par le sénat américain, la nouvelle tombe sur les téléscripteurs (en fait un e-mail sur la liste LGDG) créant la surprise dans le petit monde des amateurs de blues connectés à internet : Martin Scorsese, le cinéaste bien connu, produit une série de 7 films sur le blues. Produite par la chaîne publique PBS et Scorsese lui-même, la série bénéficie dès octobre de la même année d'une sortie simultanée dans les salles américaines, d'une diffusion sur la chaîne productrice et d'une édition sous forme d'un coffret réunissant les 7 films en 7 DVD. Sans compter un coffret de 5 CD audio et une multitude de CD vendus individuellement parmi lesquels des "best of" des bluesmen les plus représentatifs jusqu'aux artistes les plus improbables dans ce contexte, tous ces produits réunis sous le titre générique de Martin Scorsese presents The Blues - a musical journey.

Alors que les premiers de ces objets sortent en import chez les principaux gros détaillants français et qu'ils s'arrachent à prix d'or sur les sites d'enchères du web, le second film de la série sort en premier sur les écrans français le 14 janvier. Il s'agit du long métrage de Wim Wenders, intitulé The Soul Of A Man.

Dès les premiers jours de janvier, Alain Leclerc, président de l'association nantaise Blues Qui Roule et plus connu des Greenwoodiens sous son pseudo de "Harmo" me met dans la confidence : alors que sur l'ensemble du territoire, le film sort dans une relative discrétion (assez peu de suivi télé ou dans les autres médias si ce n'est ceux créés et maintenus par des amateurs bénévoles et passionnés) : le cinéma le Katorza, seule salle nantaise a projeter l'œuvre, a contacté BQR pour tenter de créer un véritable événement autour de cette sortie majeure pour qui comprend l'importance du blues dans l'évolution de la culture moderne. Réagissant au quart de tour, notre Harmo, qui n'est pas homme à laisser échapper la moindre occasion de promouvoir la musique pour la diffusion de laquelle lui et son association se battent, attrape la balle au bond et propose tout de go : présentation de la soirée par ses soins, projection du film, mini-concert de Malted Milk en version acoustique et pour clore la soirée, débat animé par un spécialiste du blues. Pour cette dernière partie, guidé par une illusion relativement répandue chez les amateurs français, son choix se porte sur votre serviteur. Non, il ne s'agit pas de fausse modestie, mais il faut savoir faire la différence entre passion, implication, et véritable érudition. Mais comment refuser quand on adooooore se montrer en public ? Quand je vous disais qu'il ne s'agissait pas de modestie ! Mais pour éviter tout risque de plantage qui pourrait venir gâcher une soirée qui s'annonce sous les meilleurs auspices, je lui propose de me faire accompagner d'un autre Greenwoodien qui est, lui, un vrai spécialiste reconnu de la période abordée par le film : Patrice Champarou. Après quelques échanges d'emails et de coups de fil (un conseil au passage : n'appelez JAMAIS Harmo de votre portable ! Bien que n'étant pas méridional, ce type vous fera exploser votre forfait ! Mais il faut avouer, à sa décharge, qu'il ne s'agit aucunement de mauvaise intention de sa part mais bien de l'enthousiasme débridé d'un jeune retraité), arrive la date fatidique : le vendredi 16 janvier. Patrice ayant opté pour un voyage en auto plutôt qu'en train, mon sac prêt (nous dormons à Nantes le soir même, car nous sommes attendus pour une interview le lendemain sur Alternance, une radio locale qui pourrait rejoindre le Comité des Radios Blues dans un futur très proche) j'attends donc le Champarou avec une impatience grandissante. Après une visite complète et stressante du quartier et un coup de fil proche du désespoir, celui-ci retrouve mon adresse et nous voilà partis. Chacun de nous ayant amené des CD à faire découvrir à l'autre, ce sera un très agréable voyage. D'autant que l'homme a du goût, c'est rien de le dire. Au cours de notre périple, je me réjouirai de voir avec quel ravissement il découvrira Sweet Mama, l'excellent groupe de Poitiers, alors que ma plus belle surprise sera Rose Murphy, "the Chee Chee Girl", une chanteuse pianiste des années 40 malheureusement trop peu connue eut égard à ses talents multiples dont l'humour n'est pas le moindre.

Ah, le portable sonne : "Salut, c'est Harmo. Où êtes-vous ? - On vient tout juste d'entrer en Bretagne - Comment le sais-tu ? - la pluie commence à tomber !" [NDLR: ah les clichés...] . Bref, au terme d'un voyage qui aurait été sans histoire si notre guide, venu nous cueillir à l'entrée de la ville, ne nous avait perdus en route - Harmo confond parfois "embouteillage" avec "rallye" - ce qui nous a valu de remplacer la copieuse collation prévue chez Aurélie par un sandwich à l'officine la plus proche, cependant humecté d'une excellente bière bretonne dans un bar spécialisée où la même Aurélie semble bien connue, nous voilà partis vers la salle non sans avoir déposé nos hardes à l'hôtel où Blues Qui Roule nous avait réservé des chambres.

On a déjà parlé ici de l'accueil que BQR réserve à ses invités. Je vous passerai ces détails domestiques, mais il faut avouer que cette réputation est loin d'être usurpée. Un traitement de VIP ! Mais nous voilà partis vers la salle qui se trouve à deux pas (quand on vous dit que BQR fait bien les choses !). Et là, surprise : la petite rue où se situe le Katorza est pleine de gens qui n'ont pas réussi à entrer, la salle de 325 places est plus que comble, puisque certains spectateurs (parmi lesquels on reconnaît Kevin et Miguel de Scratch My Back) sont assis sur les marches. Pourtant la concurrence est rude ce soir-là, puisque JB Boogie passe au Canotier, à 15, 20 minutes à pied de là. Patrice et moi avons la chance de trouver 2 sièges isolés encore disponibles. Nous apprendrons plus tard qu'il aura fallu refuser l'entrée à 100 ou 150 personnes ! C'est dommage d'un certain point de vue, mais d'un autre, c'est très encourageant pour les sorties des autres films de la série. Ça s'appelle un succès, ça, non ?

Mais il est grand temps de lancer cette prometteuse soirée. C'est Harmo qui s'en charge en annonçant le déroulement prévu, puis il fait appel à moi pour présenter le film…. que je n'ai pas vu. Je m'en sors en quelques mots inspirés par les divers documents qu'il m'a fait parvenir auparavant pour rebondir sur l'action de BQR et la belle santé du blues en France. Nous regagnons nos places, les lumières s'éteignent, et après quelques bandes annonce non pas de blockbusters hollywoodiens mais de films russes indépendants (art et essai oblige) c'est le début du film. Les premières images m'auraient fort étonné si je n'avais déjà lu quelques comptes rendus et interviews de l'auteur. En effet, au lieu d'amorcer son sujet sur une scène ou des photos du Mississippi au début du 20ème siècle, comme on aurait pu s'y attendre, c'est une vue de la Terre, comme on peut l'apercevoir de l'espace, qui nous est proposée. L'image nous emmène plus loin dans le cosmos, jusqu'aux confins de la galaxie, alors que la voix de Lawrence Fishburn, l'acteur afro-américain qui incarna Ike Turner dans le film Tina (et qu'on peut voir aussi dans l'un des rôles principaux du succès planétaire Matrix) nous rappelle qu'un titre de Blind Willie Johnson est gravé sur le disque embarqué à bord de Voyager, l'engin spatial lancé par la NASA en 1977 à la rencontre d'éventuels habitants d'autres planètes. Jacques Périn l'a déjà révélé dans Soul Bag, on pourra y voir des extraits de films amateurs jusqu'alors inédits que l'on doit à un couple américano-suédois interviewés ici, des amis de JB Lenoir auxquels on doit ces images ayant pour but de promouvoir le bluesman auprès de la télévision suédoise qui déclina l'offre. Ne disposant pas de films sur Blind Willie Johnson et Skip James, Wenders a confié leurs rôles respectivement à Chris Thomas King qui incarnait déjà Tommy Johnson dans O Brother Where Art Thou des frères Cohen et à Keith B. Brown qui lui, personnifiait Son House dans un court métrage d'une quarantaine de minutes dû, je crois, au Français Marc Oriol, mais resté inédit chez nous. Contrairement à Chris Thomas avec Willie Johnson, la ressemblance entre Brown et son modèle est frappante. Il faut dire, à la décharge du réalisateur, que celui-ci pensait qu'il n'existait aucune photo de Blind Willie, alors qu'on en connaît une. Une seule, certes, mais elle existe bel et bien.

Chris Thomas King dans le rôle de Blind Willie Johnson (the Soul of a Man) Il ne m'appartient pas de vous raconter le film dans son intégralité. Allez le voir (vite, il risque de ne pas rester très longtemps sur les écrans), c'est un enchantement. Bien sûr, Wenders y commet quelques fautes, comme lorsqu'il dit que les Anglais du British Blues Boom ont électrifié le blues alors que les noirs de Chicago venus des états du Sud l'avaient fait bien avant. Fautes de goût aussi, lorsque certains titres des 3 bluesmen présentés sont repris par des artistes actuels dont les performances ont été spécialement filmées pour cette œuvre. Si les choix de Bonnie Raitt et quelques autres sont des réussites, Nick Cave est hors sujet avec une reprise bien éloignée de l'esprit de son auteur, Beck y est carrément mauvais, braillant au lieu de chanter alors qu'il joue sur une guitare désaccordée, sans doute victime d'une image du blues totalement fausse. Quant à Blues Explosion, ils ne font que se ridiculiser avec leur version post punk / alternative / énervée d'un magnifique standard. Les scènes jouées par King et Brown, où les acteurs musiciens interprètent les titres de leurs modèles en playback sur les enregistrements originaux, sont très intelligemment faites, en noir et blanc et filmées avec ce qui semble bien être du matériel et des techniques d'époque. Play-back presque parfait tant pour le chant que pour les guitares. Du beau travail. Le film se termine sur un long générique chanté par Lou Reed qui, bien qu'il ait perdu sa voix d'antan, donne une version pleine de feeling d'un blues de Blind Willie Johnson.

Ce film, ainsi que l'ensemble de la soirée, je les ai perçus comme un cadeau. Car s'il elle est né de circonstances dramatiques, le blues reste une fête, un baume sur les blessures infligées par la vie, mais aussi un appel, un espoir, un formidable élan, un enthousiasme. Oui, il faut le dire, le blues est optimiste. Loin des images d'Epinal de malheur et de décrépitude qu'on tend encore, plus de cent ans après sa naissance, à lui accrocher aux basques, le blues est une respiration, à l'image de la vie elle-même. Et puisqu'on parle d'image, celles que lui a consacrées Wim Wenders dans son film en sont un reflet assez fidèle. Et quel plus beau titre que celui-ci, The Soul Of A Man ? Car, finalement, c'est bien ça le blues : l'âme d'un homme.

Mais les lumières du Katorza se rallument, le film est terminé, mais Nantes n'est pas prête à se coucher. Le blues acoustique d'Arnaud Fradin et son compère Emmanuel Frangeul, respectivement guitariste et harmoniciste de Malted Milk, une formation adhérente de l'association Blues Qui Roule, est offert en pâture à la gourmandise d'un public ravi (le film fut longuement applaudi) qui en veut plus. Les deux garçons, en perpétuelle évolution - j'ai noté les progrès constants d'Arnaud au chant - n'ont plus à prouver leur talent d'instrumentistes. Le public nantais, séduit, conquis, leur fera une ovation. Mais l'heure tourne, et c'est à Patrice et moi de prendre possession de la scène pour répondre aux questions de l'assistance. Un public qui, pour sa plus grosse part, se dirige déjà vers la sortie. Il faut dire qu'Arnaud leur a signalé la présence toute proche de JB Boogie au Canotier, et comment leur reprocher d'être avides de plus de blues encore après une telle entrée en matière ? Je les aurais volontiers suivis moi-même, mais une poignée d'irréductibles s'installe aux premiers rangs. Patrice et moi tenons donc nos engagements et c'est avec plaisir que nous répondons aux questions, mon compère faisant la preuve d'une érudition rarement prise en défaut. La seule interrogation à laquelle nous ne saurons répondre complètement sera celle d'un jeune homme, portant sur les origines du Weissenborn. Ce qui ne m'empêchera pas d'en profiter pour faire l'apologie de Claude Langlois, membre de The Duo et du groupe de Patrick Verbeke, et sans doute le meilleur spécialiste français de cet instrument relativement inhabituel.

C'est ainsi que se termine l'événement, et nous retrouvons Aurélie et Harmo passablement enthousiastes. Direction le petit appartement d'Aurélie où nous attend toujours la collation promise. Après force libations, nous regagnons l'hôtel à 3 heures du matin où nous trouverons un confort que nous apprécierons à sa juste valeur. Quelques trop courtes heures de sommeil plus tard, nous voilà repartis pour une interview à la radio AlterNantes. Le temps d'avaler un café de plus, nous sonnons à la porte, et nous voilà immédiatement installés dans le studio. Et c'est parti pour une demi-heure d'une interview fort intelligemment préparée. Certaines questions auraient appelé de longs développements, voire de longs débats (on aime bien ça à Greenwood) mais une demi-heure, c'est court. Il est midi, et BQR étant ce qu'elle est, ce n'est qu'après un solide repas dans un restaurant proche que Patrice et moi reprenons la route non sans avoir quitté Aurélie et Harmo avec une émotion non feinte. Un retour qui se déroulera comme l'aller : routes dégagées, bonne musique et conversation fort agréable lors de mes rares moments d'éveil. Jusqu'à ce que nous retrouvions la dure réalité et les embouteillages parisiens. Au point que je proposerai à Patrice de me laisser à la plus proche station de métro plutôt que de s'engager plus avant dans la métropole cannibale, lui qui vit loin de cette folie.

Le soir même, Midwest, le groupe de Marc Loison, se produisait à l'Espace Blues. Mais vidé de toute énergie, trop plein de toute cette bonne nourriture à laquelle j'ai un peu trop fait honneur, et la tête encore pleine de ce court mais merveilleux séjour nantais, j'ai décidé de faire l'impasse. A charge de revanche, mon Marco. Toujours est-il que trois choses, si besoin était, on trouvé une nouvelle confirmation lors de cette aventure : Wim Wenders fait d'excellents films, BQR sait recevoir et organiser de beaux événements, et le blues est vraiment une chose merveilleuse.

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Humeur Bleue

Pub'n'Blues

date: 16 janvier 2004
de: Pascal Martin <lascapnitram@aol.com>

Pascal Martin Je n’aime pas être pris pour un dindon, un simple mangeur de cacahuètes lyophilisées, béat devant la devanture d’un monde plus merveilleux,plus performant que celui du voisin, heureusement la pub est trop belle esthétisante, elle nous montre un monde idéalisé ou la crasse est absente du décor, la réalité caricaturée. Le bien est trop beau,le beau trop bien pour intégrer ne serait-ce qu’une demi seconde mon univers de citoyen basique, coincé entre mon désir d’aller d’un point à un autre en respectant la planète et la famille qui y loge, et la coupable mais jouissive pensée qui m’étreint à l’idée de sauter dans le baquet d’une vieille mustang, barbiche au vent, pour acheter mes nouilles à l’épicerie d’Ivoy-le-pré.

La pub est une pute, elle chatouille sans demander dans la zone très en deçà des espaces nobles, là ou pudeur et jardin d’Allah rime avec "touches pas au grizzly!". Perfide et sournoise, elle n’a qu’un but : que les bourses se vident pour garnir celle du CAC40 et contenter la bête..

Ce faisant, la pub fait appel de façon de plus en plus récurante aux doux rifs du douze mesures. Trois quatre mesures pour une paire de "jeans", trois autres pour une marque automobile. Envisageons pour bientôt, la reconquête, par la gent masculine, de l’espace jusque là réservé à nos mères Denis, en découvrant un jour un spot lessivier vantant la mâle attitude d’ un bras poilu fourré dans le cul d’une Vedette, sur un bon "douze mesures" très à propos? Putasserie me direz-vous? Oui-da! Non pas que cette position "déshonore mon portail", il y a longtemps que je flingue mes "damarts" à l’essorage, tout seul, comme un gland! Mais sur Mannish boy? ça non, jamais!

La tendance existe depuis quelques années et navigue entre le "burné sévère" et le "sexy torride". Logique, si l’on sait que désir est père de déboursement (et quand le père débourse, la mère déballe!). Et question débauche, ce ne sont pas les thèmes ou titres qui me démentiront. Si je m’écoute, je me dis que le phénomène ne peut aller qu’en s’accentuant, ce qui, après tout, pourrait contenter l’amateur patenté : du blues à tous les étages pour chaque instant de notre vie de client lambda.

Le blues n’est sûrement pas la musique préférée des anges, mais il ne serait pas smart qu’il devienne la botte secrète des bonimenteurs ou le "cheval de Troie" des marchands du temple" ! (exception pour les disquaires, votre honneur!). Cette musique vit le paradoxe d’être condamnée à une certaine marginalité dans les bacs et d’être dans le même temps, la principale influence autour de laquelle tournoient tous les mouvements musicaux modernes depuis des décennies, et de façon souvent revendiquée par leurs interprètes... Un genre musical de l’ombre, éminence grise, source perpétuelle d’inspiration, supplément d’âme, alibi des intentions, noblesse du costard, en somme un tracteur efficace de toutes les bonnes intentions, et plus encore, des "bonnes" valeurs occidentales, celles qui viennent se poser en cataplasme sur nos culpabilités et arrogances repenties. Les publicistes pour qui la séduction est l’arme fatale, l’obsolescence une valeur repoussoir, et l’éveil des consciences, un verset satanique, ne se trompent pas en chevauchant Robert Jonhson à longueur de spots, ils offrent à leur client un capital sympathie à très bon compte. "Looser" glorieux et discrétion héroïque, la figure du bluesmen touche à l’humain au-delà du raisonnable et plaît aux filles, ce qui est loin d’être anodin!

Je consomme (signe de croix !) mais je me soigne !...en écoutant, en jouant du blues : le blues comme rédempteur des effets de son instrumentation.

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Photo Bleue en Noirs & Blancs:

Diane Reeves

Diane Reeves (photo François Berton)

A Marciac, pendant les balances, Diane Reeves auditionne une élève, très jeune,
mais possédant déjà une fort belle voix de chanteuse de blues.
Le geste et la mimique de la grande dame remplissent d’espoir l’avenir de la petite fille.

Photo et texte: François Berton, Marciac 2003

(cliquez sur la photo pour l'agrandir)

le site de François Berton: perso.wanadoo.fr/photos.francois.b/index.htm

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la Rubriqu' à blues…

Saluons l'initiative de Philippe Espeil d'avoir créé "CD Shop" (agendablues.free.fr/CDshop/indexCD1024.htm ) qui propose de générer des bons de commande afin d'acheter les CD directement auprès des artistes et groupes de blues! La Gazette de Greenwood s'associe à cette démarche en incluant le logo CD shop AB-CDshop pour chaque chronique de CD que vous pourrez vous procurer par ce système.




Mike Sanchez : Women & Cadillacs

Le playboy britannique Mike Sanchez nous revient avec un nouvel album, Women & Cadillacs.
Ce pianiste, que l'on voit occasionnellement aux côtés de Bill Wyman, nous donne là un des ces meilleurs albums.
Amateurs d'ambiances fifties avec Cadillacs, costards, pin-ups et tout le toutim, vous allez apprécier. Je ne savais pas qu'on en faisait encore du comme ça, mais le R'n'B et Rock'n Roll au sonorités admirablement fifties sont l'univers de Mike Sanchez. On l'y sent bien dans ses pompes bicolores. Sur des rythmes tous plus enlevés et sautillants les uns que les autres, le piano à la Amos Milburn est l'écrin des seize morceaux qui composent cet album. Rajoutez par-dessus la voix de Mike, qui sait se faire langoureuse pour les titres les plus lents, et vous êtes parti pour une bonne heure de musique bien secouée.
Accompagné par le groupe de Greger "Knock-Out Greg" Anderson, qui est parfois à l'harmonica, on retrouve une section de cuivres avec Tore Berglund au sax baryton, Tobbe Eliason au ténor, et Karl Anderson à la trompette. Pour compléter ces Blue Weather, Jonas GÖransson est à la guitare prêtant ainsi main forte au fidèle Anders Lewén (formidable Strollin' With Bones), et Ubbe Hed à la contrebasse.
Ces musiciens sont tellement bons que je regrette qu'ils soient parfois autant mixés en arrière. Mais enfin, ce serait injuste de bouder son plaisir.
Vous pourrez trouver cet album sur le label que Mike vient de lancer, Doopin Music.
Les amoureux du genre peuvent également consulter le catalogue de Last Buzz Records, c'est une mine d'or.

( Doopin Music [DOOPIN 01] 2003 )

Women And Cadillacs





New Chump Change : Just Some Blues In St Just

Just Some Blues In
St Just

Il est tout chaud, il vient de sortir, c'est le Just Some Blues In St Just de New Chump Change.
Le meneur de jeu de cette bande est le guitariste et chanteur Rolf Lott qui sait particulièrement faire swinguer ses chansons. Son jeu économe et maîtrisé est au bénéfice d'une certaine finesse. Personnellement, j'adore la façon dont est construite et jouée l'introduction de It Don't Take Too Much qui est un excellent exemple des capacités de Rolf.
Sylvain Willer fait agréablement rouler sa batterie (très bon sur Bluesaffair), tandis que Raphael Lemonnier réalise un accompagnement bien à propos au piano. Il suffit de lâcher ce dernier, comme sur It Don't Take Too Much ou Sweet Little Chick et vous m'en direz des nouvelles.
La contrebasse est tenue par Fred Duclaux et je la trouve trop discrète.
Quelques reprises composent cet album : I Am Ready qui permet de débuter, Someone Else Is Steppin'In de Denis Lasalle. On a aussi droit à de belles phrases de slide sur Shake Your Money Maker.
Rolf Lott apporte également quelques créations personnelles : It Don't Take Too Much, Sweet Little Chick, Bluesaffair, Family Life blues, et Gotta Get On Up qui clôt l'album.
Rolf souffre du même maux que certains de ses homologues Français, l'accent. Allemand d'origine, son accentuation accroche parfois l'oreille. De même, son chant est souvent fortement expiré en fin de phrase. C'est bien le seul bémol à avancer à son interprétation. D'autant que, pour nous donner un aperçu de ce que peut être New Chump Change avec une section de cuivres, les Blue Bills apparaissent sur le bonus Gotta Get On Up de Rolf. Ca swingue vraiment bien et donne envie d'en entendre plus. Pour cela, il faudra écouter l'album studio New Money's Here ou les voir en concert dans ce type de formation. Vivement conseillé !

( Autoproduction 2003 ) - Disponible sur AB-CDshop






Rolf Lott : Alone At A Hot Summer Night

Rolf Lott, s'il n'est pas encore très connu sous son nom, l'est plus comme leader et guitariste-chanteur du groupe New Chump Change.
Alone At A Hot Summer Night est un avant-goût de ce que peut proposer Rolf en solo, c'est à dire un blues acoustique (du moins pour la première moitié puisque la seconde partie est électrique) plus traditionnel que ce qu'il a l'habitude de faire avec New Chump Change, plus proche des bluesmen historiques que sont Robert Johnson, John Lee Hooker, ou Lightnin' Hopkins.
De grandes figures bleues qui sont ici reprises de belle façon. L'interprétation est en effet agréable et la solitude de l'artiste donne une ambiance que l'on conçoit volontiers intimiste.
Beaucoup de jeu au bottleneck pour ces titres qui nous mènent en plein dans le blues. On atteint même une ambiance quasi dramatique avec Heavy Load.
Sont donc repris entre autre Preachin' About The blues, I Wanna Boogie, le célèbre Good Morning Little Schoolgirl, Bring It On Home de Willie Dixon. Rolf signe ici un titre, They Call Me A Bluesagent, taillé dans la même veine que le reste.
Cette réalisation, bien que minimale (il s'agit du résultat d'une seule session d'enregistrement durant le mois de juillet 2003), nous permet d'entendre Rolf sous un angle nouveau et affirme, s'il était besoin, que ses compétences feront certainement de lui un des acteurs de la scène blues française sur qui il faudra compter.

( Autoproduction 2003 ) - Disponible sur AB-CDshop

Alone At A Hot
Summer Night





Kirk "Eli" Fletcher : Shades of Blue

(Crosscut records cdd 11076)

La côte Ouest des Etats-Unis a toujours constitué un vivier de musiciens talentueux qui entretiennent la flamme. Kirk "Eli" Fletcher est de ceux-là.
Souvenez-vous qu'il a commis un premier album prometteur produit par le batteur Jimmy Morello chez JSP en 1999 ((I'm Here & I'm Gone) Ce deuxième album ajoute à la qualité impressionnante des instrumentistes californiens des 90's qui baignent dans l'esprit du swing à l'écoute des orchestres texans à cordes des 40'- 50's émigrés à l'Ouest pour y faire fortune… Shade of Blue distribué par Crosscut Records en Europe confirme que Kirk Fletcher est un guitariste bourré de talent devenu à 27 ans en peu de temps une valeur sûre de la génération montante. Cette génération surdouée qui comprend entre autres stars Alex Schultz ou Enrico Crivallero (voir compte rendu du Lucerne blues festival 2003 dans ce numéro) qui est bien loin du " déjà-vu " qui orne un peu trop à notre goût les bacs des disquaires … Kirk Fletcher possède un jeu fluide et un son rond et chaud à nul autre pareil. Formé à bonne école sans doute. Le son ample et riche des Al Blake, Hollywood Fats , Junior Watson et consorts qui utilisaient bien avant lui des amplis à lampes se retrouve dans cet enregistrement particulièrement soigné. Un phrasé aérien et une dextérité impressionnante sur le manche finissent de convaincre que l'on tient là une excellente affaire doublée d'une production sans faille. Et puis, notre homme a la bonne idée de ne pas chanter, puisque ce n'est pas son truc. Il a donc le nez creux en invitant dans cette session une palette de talents individuels qui savent se fondre dans un collectif en parfaite osmose. Telle une chanteuse au timbre de voix exquis : Janiva Magness Little By Little, Don't Go No further… et un Kim Wilson étonnamment sobre et juste, notamment dans le magistral et enlevé Club Zanzibar. Sans oublier Finis Tasby émouvant dans Welfare Blues. Bref deux pointures qui, chacune, dans leur registre vocal personnel, sont brillantes et complémentaires, ce qui est assez rare pour être signalé. En conclusion, Shade of Blue est un album superbe, véritable coup de cœur 2003 qui figure tout en haut de mon "Hall of Fame". Retenez bien ce nom: Kirk Fletcher futur lauréat des "Handy Awards 2003"? Qui sait? Gageons qu'il en a la carrure et le talent.
Philippe Pretet






James Harman: Lonesome Moon Trance

(Pacific Blues recording PBCD-2304, 12 titres, 55 : 00)

James Harman (1946) est un musicien routard prolixe. Son dernier album paru en 2000, Mo' Na'Kins, Please (Cannonball) était composé d'une fraction de la somme colossale de 53 titres enregistrés au forceps pour le label Rivera en 1988. Ce quasi testament musical figure en partie (seulement) dans le superbe Extra Napkins avec l'inoubliable Hollywood Fats, Kid Ramos et Junior Watson.- à rechercher- Habitué à fourbir ses armes de scène et de studio avec de multiples musiciens de la côte Ouest, James Harman joue un blues très roots. Le son de son instrument crade et bien sale semble à l'écoute fortement influencé par Little Walter, Walter Horton ou encore Sonny Boy Williamson II. L'originalité superbe et un peu kitch de la pochette de son dernier album ne surprendra pas les fans de cet harmoniciste qui est un auteur compositeur talentueux doté d'un humour toujours drôle et parfois décapant. Les anglicistes apprécieront les notes de pochette qui ont le mérite d'expliciter chaque morceau, ce qui n'est pas si courant par les temps de disette documentaire que nous imposent les maisons de disques! Musique à la fois inspirée du mouvement "beatnik" nostalgique et puisant dans la tradition du sud profond, le blues original de James Harman est souvent d'excellente facture.
Ce nouvel opus ne dément pas une carrière riche et exemplaire. Les arrangements musicaux et l'instrumentation sont particulièrement bien soignés. Son band est bien place. Citons le pianiste au doigté aérien Carl Sonny Leyland et le guitariste Kirk "Eli" Fletcher dans le très enlevé Lowdow Grown-up Jive. On ne ressort pas plus indemne du deep funky sound low-down prenant dans Skeet-a-little taste où l'harmonica amplifié accompagne le son crade et saturé de la gratte acoustique de Jeff "Big dad" Turmes ponctué par les baguettes feutrées aux fûts de Big "Al" West. Ambiance rock'n'roll teintée des sixties dans Alibi, Reason Why telle que l'aime James Harman assurément! Hommage particulièrement émouvant d'un blues low-down suintant (piano, harmonica, basse acoustique) avec un Kid Ramos efficient à la guitare resophonic dans un morceau bouleversant d'émotions, s'agissant d'un texte intime en mémoire à sa vieille puppy Miss Bessie Mae Blues qui témoigne d'une sensibilité artistique peu commune… Le restant de l'album est à l'unisson. Le Mississippi Blues torride transpire tout au long du superbe Bad luck Life interprété par la guitare slide d'un Bob Margolin particulièrement inspiré. L'album s'achève sur le titre éponyme Lonesome Moon Trance qui flirte avec le génie intemporel de la guitare de Nathan James, du piano de Gene Taylor et de la basse de Buddy Clark en osmose, les percussions africaines, gongs, timbales sous la houlette d'Alan West, derrière lesquels filtre la voix incantatoire et puissamment éraillée d'un James Harman à l'apogée de son art. Un album chaudement recommandé.
Philippe Pretet






THE MODERN DOWNHOME BLUES SESSIONS VOL 2 : Mississippi & Arkansas 1952

(ACE CD CHCD982, 26 titres, 66 :30)

Le label ACE UK continue à "explorer" les enregistrements réalisés par Joe Bihari qui reflètent en partie le scouting effectué sur place en précurseur par Ike Turner en 1952 pour le compte du label Modern.
Certes, les conditions de prise de son difficiles de cette session n'enlèvent rien à la rareté et à la richesse de morceaux dont la grande majorité a déjà été éditée en vinyl tant aux Etats-Unis (United Artist) qu'en Europe, notamment en France par Musidisc, dans la célèbre collection "Blues Anthology" et/ou réédités en cd depuis avec une qualité sonore inégale.
Mais, il est toujours incompréhensible pour l'amateur de devoir subir un nième package qui ne regroupe pas la totalité des faces Modern ou Kent d'un Baby face Turner par exemple. En effet, quel est l'intérêt pour l'amateur -sinon mercantile pour le major- de proposer plusieurs versions de Blue serenade alors que le morceau " 44 blues " reste à ce jour inédit ?
Au risque de se répéter les notes de pochette pêchent par des imprécisions qui deviennent récurrentes chez ACE UK ;-)
En l'occurrence, le line-up et les détails des enregistrements sont inexistants, ce qui fait un peu désordre s'agissant d'une œuvre essentielle... Pourtant, il y avait matière à rendre curieux le lecteur !
En effet, il est intéressant de noter la similitude frappante de la base mélodique employée par Boyd Gilmore sur All in my Dreams et celle d'Elmore James interprétant Please find my baby. Or, les notes de pochette de Jim O'Neal sont bizarrement muettes à ce propos ! Cependant, on sait que les rapports entre les frères Bihari et Lillian McCurry, propriétaire de Trumpet, ont été tendus judiciairement parlant, alors qu'ils lorgnaient sur Elmore James qui était en 1951-52 sous contrat avec elle…
Est-ce la raison pour laquelle le morceau d'Elmore James proposée par ACE UK aujourd'hui est issu du label Flair? N'est-ce qu'une simple coïncidence?
Cela dit, musicalement, ce deuxième volet ne contient aucun déchet et doit nécessairement retenir l'attention des amateurs du blues down home des 50's qui sévissait dans les bouges et tripots situés entre l'Arkansas et le Mississippi.
Le son des 78 tours qui ont servi de faire-valoir à défaut de support original, a été retravaillé par Duncan Cowell. Aussi, le résultat apporte incontestablement un plus au niveau du confort d'écoute vérifiable sur un morceau enlevé comme Send My Baby back de Sunny Blair.
Mis à part ces quelques incertitudes, cet album est bien entendu incontournable car il exprime toute la richesse artistique et la diversité des blues joués dans le sud, aux antipodes du Northern blues urbain des grandes métropoles...
Philippe Pretet

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