La Gazette de GREENWOOD
n°57 (février 2004)

Tome 3:





Tome 2
  • E-interview: Cisco Herzhaft, le D'Artagnan du Blues!
  • Zora Young au James Café (Lyon)
  • Awek au Canotier Jazz Café (Nantes)
  • Spoonfull : au Studio 14 (Paris)
  • Soirée parisienne : Tino Gonzales à l'Art-Puces Café, Midwest à l'Espace Blues
  • Chicago Blues Festival 2003 au Méridien
  • Humeur Bleue : Comment réagir avec humour à une petite taquinerie bien amicale...
  • Couleurs Blues: Mance Lipscomb
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Tome 1
  • E-interview: Roger Mason, le Retour: "ça c'est le Blues Français"
  • Franck Goldwasser : BluJu
  • Triple Trouble : Wanted $10,000.00
  • Dans la série "The Blues":
    • The Soul of a Man: Qu'est-ce qu'il lui arrive, à JB? Ah oui, je sais: maintenant, je le vois!
    • Blues Qui Roule accueille Wim Wenders à Nantes
    • Blues Qui Roule et le Katorza présentent The Soul of a Man: Film + Concert + Débat!
  • Humeur Bleue :Pub'n'Blues
  • Photo Bleue en Noirs & Blancs : Diane Reeves
  • la Rubriqu'à Blues: Mike Sanchez, New Chump Change, Rolf Lott, Kirk "Eli" Fletcher, James Harman, Modern Downhome Blues Sessions Vol 2
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Lucerne 2003
the blues is back in the house !

(13-16 novembre 2003)

  
date: 8 février 2003
de: Philippe "Catfish" Pretet <Philpretet@aol.com>

Lucerne est au blues ce que Mozart est à la musique classique : quand on aime on ne peut plus s'en passer ! La sympathique cité médiévale de Lucerne, à la pointe du lac des quatre cantons, accueille tous les ans, dans les salons du casino municipal, un festival de blues qui est, avec le Blues Estafette à Utrecht, l'un des festival de blues indoor de dimension internationale à ne pas rater à cette période de l'année. Fritz " Big Daddy " Jakober et Guido " Mojo " Schmidt réunissent chaque année à Lucerne un plateau de choix qui fait rêver l'amateur de blues. L'édition 2003 n'a pas failli à la sacro-sainte règle. Jugez par vous-même : la nouvelle diva Sharrie Williams, Jody Williams, Sonny Rhodes, Chick Willis, Wild Child Butler, Mel Brown, Otis Clay, Vance Kelly, Frank Goldwasser, pour ne citer qu'eux, ont une carte de visite impressionnante… Le nombreux public fidèle et connaisseur de Lucerne est toujours gâté, qui va s'en plaindre ? Certainement pas la gazette de greenwood qui a, comme chaque année, reçu un excellent accueil de la part de toute l'équipe du festival. Vivement l'année prochaine et bientôt la dixième édition qui promet, dit-on, d'être exceptionnelle… Les bluesophiles francophones sont prévenus. Qu'on se le dise !

Jeudi 13 novembre 2003

Doug Mac Leod - Sonny Rhodes & The Energie Blues Band featuring Johnnie Marshall - Wild Child Bulter - Sharrie Williams & The Wiseguys

Doug Mac Leod (photo Philippe Pretet) Avec son look sorti tout droit des bandes dessinées de Franck Margerin, le californien Doug Mac Leod inaugure la première soirée en acoustique solo sur High Spending Woman et enchaîne sur la langoureuse My Love's Grown Cold. Première impression : technique en slide irréprochable sur une National Resophonic ou une Gibson C-100 FE pour jouer un blues au son métallique teinté des accents du sud ; Bref, la panoplie complète du bluesmen solo chez ce musicien talentueux qui a toutefois déroulé un set un peu "convenu" manquant , en particulier dans sa deuxième partie, de sel et de piquant…

Sonny Rhodes (photo Philippe Pretet) L'un des meilleurs lap-steeliste en activité (sinon le meilleur ?) Sonny Rhodes originaire de Smithville (Tx) pour une fois sans son mythique turban (en souvenir de son idole Chuck Willis) mais affublé d'un large feutre texan , avait emmené dans ses valises texanes le brillant guitariste Johnnie Marshall. Ce dernier a montré l'espace de trois titres dont On My Way To Memphis (cd Live For Today JSP) toute l'étendue de sa classe. Une voix suave, un fin toucher au manche et un phrasé fluide ont confirmé tout le bien que l'on pense d'un véritable orfèvre de la guitare malheureusement pas assez vu et apprécié dans l'hexagone…

Sonny Rhodes, sourire éclatant, et nonchalant entame alors à la Fender rouge vif une sélection de son répertoire enregistré notamment sur King Snake (Out of the control) et Storry Plan Records avec, entre autres, un truculent She's Not Happy Unless She's Sad Le set devient quasiment intemporel lorsque Mister Sonny Rhodes himself joue de la lap-steel. Balades langoureuses slow down, dans une ambiance mi-texane mi-californienne, souvent feutrée, qui attire comme un aimant la gente féminine buvant des yeux en frontstage la moindre de ses expressions… Le final sur l'excellent I don't want my blues colored (Black Magic) avec Mel Brown a soulevé un tonnerre d'applaudissements amplement mérités.

Wild Child Butler (photo Philippe Pretet) Wild Child Bulter est à l'instar du regretté Little Hatch (qui aurait dû venir à Lucerne en 2001) un des harmonicistes remis en selle par Chad Kassem le boss du label APO. Le set de cet harmoniciste fougueux et alerte est composé d'un subtil dosage entre titres down-home, boogie, slow blues, et tempo shuffle. Le tout est marqué du sceau du "snappin' blues", comme il aime à le dire lui-même, sorte de blues ni rapide ni lent auquel sa voix puissante et sombre donne un relief saisissant. L'ambiance est souvent hypnotique, la rythmique aux accords plaqués est lancinante, l'harmonica au phrasé dense et sobre. Le blues authentique et roots est bien toujours vivant! Les murmures "wolfiens" dans Can you use a man like me évoquent un passé musical incontournable que des artistes de la trempe de Georges Bulter, aka Wild Child Bulter, entretiennent (pour longtemps encore ??) pour le plus grand bonheur des amateurs du real blues! Le set reflète assez largement son album Sho' 'Nuff' (APO 2015) qui se doit de figurer dans toute bonne discothèque roots !

La "princesse" du soul rockin' blues et du gospel ( la nouvelle diva?) qui a conquis tous les publics européens, depuis son mémorable show à Utrecht en 2001, Sharrie Williams & The Wiseguys, était venue enregistrer un album live pour le label allemand Crosscut Records. Dès le premier titre I've Got To Find Me A Mojo le public averti devait s'apercevoir que, bizarrement, la voix de Sharrie Williams donnait quelques signes de faiblesse… Renseignement pris en backstage après le show, Sharrie déplorait, mouchoir en main, une grippe naissante… Que nenni! En grande professionnelle qu'elle est, la charismatique Sharrie Williams a offert un show scénique de toute beauté aux helvètes, avec ses Wiseguys qui, à sa suite, l'un après l'autre, ont entamé un slam duck (pas de canard) à la Chuck Berry qui a soulevé un tonnerre d'applaudissements de la salle médusée. Le public suisse devait alors découvrir plusieurs titres de son album live (Faith Records) quelques reprises I woke up this morning brillamment maîtrisées, avec une voix renaissante, et calibrées pour l'enregistrement "live". La surprise (mais en est-ce vraiment une ?) est venue de son "top killer guitarist" James Owens, dont on a déjà évoqué, à la Gazette de Greenwood l'immense talent éclectique et la modestie. Sans oublier le claviériste italien Pietro Taucher en grande forme avec un touché très aérien. En fin de set, la désormais classique reprise Purple Rain de Prince a fait sortir les briquets d'une salle comble et chavirante qui avait peine à retenir ses émotions…

Vendredi 14 novembre 2003

Chick Willis - Sugar Ray & The Bluetones - Otis Clay - Jody Williams

Le bluesman atypique d'Atlanta, Chick Willis, possède un répertoire "haut en couleurs" apprécié par un certain public… Son mythique Stoop Down Baby Let You Daddy See est l'un de ses nombreux succès frivoles qu'il a particulièrement affectionnés et enregistrés sur son propre label Stoop Down records. La reprise de Big Fat Woman entonnée par un public débonnaire l'a bien confirmé! Techniquement, le show est bien rôdé, ses musiciens bien en place derrière Chick Willis, leader guitar qui joue toujours avec inspiration un blues efficace. Quelques reprises bien senties telles que What Did I Say ont fait le bonheur de la salle. Signalons que le pianiste de Tyrone Davis, Bennie Brown, qui faisait une pige de luxe , a dynamisé les pièces d'orgue comme sur Keep Singing the blues morceau du brillant Johnny Rawls. Avec conviction, la guitare Fender jazz master acérée au phrasé sinueux de Chick Willis reste donc une valeur sûre du blues qui rappelle quelque part en filigrane le bon temps du regretté Gary " BB " Coleman sur le label Ichiban… Every day i have the blues morceau final de son set à Lucerne résume bien cette ambiance nostalgique.

Le premier véritable choc de l'édition 2003 est à mettre à l'actif de l'harmoniciste Sugar Ray qui a complètement bluffé l'auditoire lucernois par la fulgurante ascension du niveau de son jeu à l'harmonica. Que de chemin parcouru depuis 1979 avec Ronnie Earl! A l'aise dans tous les styles, swing, jump, swamp blues, son duo très roots avec, une fois n'est pas coutume le sobre Kim Wilson ;-) a permis de vérifier l'étendue de son talent… et sa stature internationale évidente et méritée. Il faut dire que Sugar Ray s'était bien entouré : le brillantissime Johnny Moeller, guitariste texan, arnaché d'une vieille stratocaster au son magique , a assuré comme à son habitude avec une énergie rare…

Otis Clay (photo Philippe Pretet) La soul music avait encore revêtue des habits de lumière cette année à Lucerne en invitant Otis Clay. Ce natif du Mississippi, qui a grandi dans une ambiance religieuse et gospélisante est l'un des dignes représentants de la communauté et de l'école soul de Chicago. Son statut de VIP permanent du festival suisse témoigne de l'attachement que lui portent les organisateurs du festival de Lucerne, qu'il sait leur rendre chaque année au centuple …

Accompagné du groupe de Tyrone Davis, "The Platinum", qui porte bien son nom, Otis Clay a enregistré au casino de Lucerne un album "live" pour le compte de Crosscut Records. Le tout, avec un line-up de rêve composé en back-vocals de Madison Dianne (voc) et de Theresa Davis (voc) un flyin' bassist Joewaun Scott, un guitariste brillant au look du bronx Jerome Scott, le claviériste Bennie Brown et une section cuivres de tout premier plan avec Thompson Darryl (trompet) Johnson Frederick (trombone)et Elmond Farr aux fûts. (excusez du peu !) nb : pour les complétistes, il ne manquait qu'un saxo alto en l'occurrence Pet Carney absent cette année à Lucerne.

En frontstage, l'ambiance est toujours particulière à quelques mètres de la scène : concentration des musiciens, tension des ingénieurs du son avant et pendant l'enregistrement live. Bref, toute l'alchimie nécessaire pour réussir un bon set. Or, Otis Clay est un grand monsieur de la soul gospel. La puissance émotionnelle qui se dégage de sa musique, est, disons-le tout net, assez exceptionnelle! Aussi, le courant passe instantanément avec son public. L'homme charismatique, est bigrement authentique, avec des textes incantatoires et des expressions propres au gospel et à la musique sacrée qui ne peuvent laisser de marbre ! Les titres s'enchaînent (Here my Baby) les uns après les autres, ballades rhythm'n' soul superbes qui font chavirer la foule I can take you to heaven tonight; Sho wasn't me; Diamond Ring, Love and Happiness/Soul Man… . Son show reprend en partie les titres de son incontournable double disque Live In Japan (Rooster) -à rechercher-.

Sharrie Williams -qui enregistrait elle aussi pour le compte de Crosscut Records la veille- est venue en guest, malgré une voix fragilisée, pour chanter gospel, ce qui lui sied à merveille. Ce duo inattendu a entamé une somptueuse version d'un titre du mentor d'Otis Clay, Sam Cooke avec Change Gonna Come (me semble-t-il de mémoire) ainsi que le mythique Respect Yourself des Staples Singers. Un grand moment qui ne fut pas sans rappeler sinon la grande époque Stax des 70's, du moins Memphis avec un certain Willie Mitchell ou encore le grand Al Green

Compte tenu de tous ces ingrédients, et de la remarquable osmose du groupe de Tyrone Davis avec son patron de circonstance, gageons que cet album d'Otis Clay constituera un excellent cru que les nombreux(ses) soulophiles qui lisent la Gazette de Greenwood ne manqueront pas de déguster le moment venu.

A peine remis de nos émotions, voici qu'arrive Mister top guitarist : j'ai nommé Jody Williams. Depuis son come back inoubliable à Utrecht en 2001 ce qui semble l'avoir rassuré sur sa notoriété -demeurée intacte en Europe-, nous dira Dirks Scott son manager harmoniciste et érudit biographe (cf l'interview à paraître dans le prochain SOUL BAG 174 par Jean-Luc Vabres avec la complicité de votre serviteur) ce guitariste hypersensible, à la dextérité époustouflante et au feeling débridé, surfe à nouveau sur la vague d'un succès jamais démenti dans le milieu des amateurs de blues éclairés. Il faut dire que ses apparitions se faisaient rares depuis qu'il avait remisé sa guitare sous son lit durant les années 70 écoeuré qu'il fût par les marchands du temple… A Lucerne, son répertoire est bien au rendez-vous : Lucky You, Life Long Lover, You May, T-Bone Shuffle, Monkey Business, Wake up this morning, That's alright, Reconsider baby… A noter la présence à Lucerne d'un batteur hors pair en la personne du sympathique Willie Hayes, qui a rythmé, en son temps, le groove des six cordes d'un certain Mighty Joe Young et BB King

Samedi 16 novembre 2003

Down Home Super Trio with Frank Goldwasser, RJ Mischo, Richard Innes - Mel Brown with the Mississippi Wrecking Crew featuring Bob Stroger, Willie "Big Eye" Smith - Kim Wilson Blues Revue - Vance Kelly & The Backstreet Blues Band

Alex Schultz, RJ Mischo (photo Philippe Pretet) Une soirée marathon commence avec le Down Home Super Trio qui enregistre lui aussi pour le compte de Crosscut Records. Frank Goldwasser entame les "hostilités" d'une voix tendue, chaude et ronde, dans le rôle ingrat du blues singer guitariste acoustique jouant une sélection de titres The Blues kill me ou Goin' down the line qui s'avèrent du meilleur effet. RJ Mischo, quant à lui, est manifestement inspiré ce soir-là par plusieurs titres de Jerry McCain qu'il joue proprement. Le set s'emballe lorsque les invités viennent à tour de rôle sur scène tels Billy Flynn et Alex Schultz, deux habitués de Lucerne, qui, chacun dans leur style caractéristique, donnent le change en acoustique slide au down Home super trio qu'accompagne aux fûts un Richard Innes toujours aussi imperturbable et métronomique.

Mel Brown (photo Philippe Pretet) L'enigmatique Mel Brown - plutôt introverti sur scène à Lucerne- était accompagné par le légendaire bassiste Bob Stroger, toujours très classe, et le talentueux guitariste Enrico Crivallero, élu meilleur guitariste swing aux states . Ce dernier vient d'enregistrer un album très prometteur sous la houlette d'Andrew Galloway propriétaire du label canadien Electro-Fi (Key to my kingdom EFI 3379). Rappelons qu'Electro-Fi qui produit des albums authentiques de grande qualité, a superbement enregistré Mel Brown et Snooky Pryor (le grand absent de cette édition du festival de Lucerne) dont les albums méritent d'être recherchés. Pour en revenir à Enrico Crivellaro, ce jeune italien, la trentaine sonnante, installé sur la côte Ouest, qui fréquente Alex Schultz ou encore Kirk "Eli" Fletcher, a confirmé sur scène tout le bien que l'on pense de lui… à la Gazette de Greenwood. Mel Brown fut d'ailleurs visiblement irrité par le culot de ce jeunot qui l'a obligé à sortir le grand jeu pour montrer qui était le vrai patron sur scène! Bien lui en a pris pour assurer un show démonstratif et très aérien dans le droit fil des albums précités.

Kim Wilson, avec en sideman avisé Billy Flynn, dont la guitare slide fait des merveilles, a réalisé un show conforme à ce qu'on attend de lui. Démonstratif et rugueux. Son duo avec Sugar Ray fut un des bons moments de la soirée.

Vance Kelly (photo Philippe Pretet) Il revenait cette année à Vance Kelly & The Backstreet Blues Band le privilège de clore ce festival de Lucerne. Vance Kelly est incontestablement l'un des maîtres du soul blues mâtiné de funky revigorant qu'il joue dans la Windy City. Il suffit de l'écouter au Lee's Unleaded Blues à Chicago pour se persuader, si besoin est, de son immense talent qu'il a récemment enregistré et autoproduit dans ce club pour être finalement distribué par le petit label autrichien Wolf (Wolf 120.806) auquel il est (trop ??) fidèle depuis de nombreuses années… Le set commence par Members Only de Bobby Bland qui place la barre très haut. Suit un répertoire personnel comme Highway Here I Come et des morceaux emblématiques du chiltin' circuit de ZZ Hill, Kenny Latimore, Johnnie Taylor dont le fameux Wall to wall superbement interprété, en passant par les mythiques Sex Machine de James Brown ou encore une version chaude de Rock Me … pour finir sur un Rollin' & Tumblin' éblouissant … Bref, un talent rare qu'il serait vain de contester tant l'évidence s'impose : cet artiste complet est bigrement bon !

2 heures 30 du matin après, les clochettes tintinnabulent ! Vivement la prochaine édition !

La Gazette de Greenwood renouvelle ses chaleureux remerciements à Fritz Jakober (directeur artistique) et Guido Schmidt (Président) pour l'excellent accueil qu'ils ont bien voulu lui réserver.

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AFBF : programme 1966


L'AMERICAN FOLK BLUES FESTIVAL
- SECONDE PARTIE (1965-68) -

date: 7 février 2004
de: Patrice Champarou <pmchamp@club-internet.fr>

Si le souvenir des premiers concerts demeure gravé dans la mémoire de ceux qui ont eu le privilège d'y assister, l'impact de l'AFBF a été largement amplifié par la diffusion des albums qui, chaque année, venaient illustrer la tournée.

Ces disques légendaires, qui comportaient quelques sommets comme l'hallucinant Harmonica Boogie de Sonny Boy Williamson ou le Baby Please Don't Go de Lightnin' Hopkins, n'en laissaient pas moins certains amateurs légèrement sceptiques : outre la priorité donnée aux interprétations acoustiques, il se dégageait de ces enregistrements une ambiance spécifique, bien éloignée de celle qui régnait dans les clubs ou les studios de Chicago.

LE FESTIVAL 1965

Fred Below

Buddy Guy
Il faut reconnaître que les organisateurs ont fait un réel effort pour remédier à cette situation en mettant l'accent sur la cohésion de la section rythmique. On trouvera donc deux ans de suite Fred Below à la batterie, tandis que la basse électrique s'impose définitivement sous les doigts de Jimmy Lee en 65, et l'année suivante de l'excellent Jack Myers.

Big Walter Hornton Pour beaucoup, la tournée de 1965 demeure la plus accomplie. On souligne en priorité la qualité de la prestation de Buddy Guy, mais plusieurs " grands " figurent également à l'affiche : Eddie Boyd, Big Walter Hornton, Big Mama Thornton… on assiste au retour de John Lee Hooker et à la première apparition de Fred McDowell, mais c'est une personnalité inattendue qui marquera cette année-là le public européen : celle de J. B. Lenoir qui, armé de sa seule guitare et de ses textes revendicatifs, amorce une seconde carrière.

Le succès des festivals avait-il contribué à orienter les musiciens de blues vers un message d'un type nouveau? Un an avant le Vietnam Blues de Junior Wells, nous aurons Hooker prônant un idéal de paix universelle avec King Of The World et Doctor Ross reprenant à son compte My Black Name Is Ringing de John Lee Williamson, claire revendication d'une identité culturelle à laquelle J. B. Lenoir ajoutera l'évocation du combat pour la conquête des droits civiques. Alabama Blues, sobre témoignage aussi explicite que douloureux, figurera exceptionnellement au sommet du hit-parade du jazz d'Europe N°1, talonnant durant plusieurs mois le chef-d'œuvre de John Coltrane!

JB Lenoir Il serait injuste de considérer cette approche, ou le contenu "engagé" des chansons de J. B. comme un effet pervers dénaturant le blues pour séduire un nouveau public. Certes le disque Alabama Blues - qui donnera son nom à une tournée européenne la même année - conçu sous la houlette de Willie Dixon quelques mois avant le Festival, visait clairement le marché européen et ne sera d'ailleurs jamais publié aux USA, mais la musique de J .B. ainsi que son jeu de guitare trouvent ici un aboutissement totalement conforme aux options qui étaient depuis longtemps les siennes.

Le témoignage de George Adins révèle en dehors des concerts une atmosphère détendue et conviviale, qui tranche avec les conflits qui pouvaient autrefois opposer des personnalités aussi entières que Big Joe Williams et Sonny Boy Williamson. Ce sont des conversations passionnées, portant non seulement sur une actualité brûlante mais également sur des thèmes philosophiques et religieux, entre des musiciens aussi différents que Doctor Ross et Jimmy Lee… s'il est un effet secondaire notable des festivals de blues, qui commencent à se généraliser également aux Etats-Unis, c'est bien ce rapprochement entre des artistes qui ne se seraient probablement jamais rencontrés en d'autres circonstances, une prise de conscience de la richesse et de la diversité de leur musique, étonnamment illustrée dans un documentaire filmé quelques années plus tard, qui montre fugitivement un Howlin' Wolf fasciné par jeu de guitare de Skip James!

1966, APOTHEOSE OU DEBACLE ?

Cet état de grâce allait-il suffire à pallier les lacunes du Festival qui s'installait doucement dans la routine d'une programmation pléthorique? L'année suivante, les organisateurs manifestaient une touchante autosatisfaction… qui ne fit exaspérer la critique.

"Rarement spectacle de blues atteignit une telle médiocrité" écrivait Serge Tonneau dans Rhythm'n'Blues Panorama au sortir du concert parisien - et il faut reconnaître que l'ordre de passage des musiciens relevait quelque peu de la douche écossaise, générant tantôt l'ennui, tantôt la frustration!

Roosevelt Sykes Roosevelt Sykes, déjà présent l'année précédente, ouvrait la première partie avec sa vigueur coutumière, mais devait rapidement céder la place à Otis Rush, visiblement peu motivé. Quelle ne fut pas notre surprise quelques mois plus tard, lors de la sortie du disque officiel, d'entendre le même Otis jouer devant le public allemand une sublime version de Sweet Little Angel, avec un chorus remarquablement soutenu par Jack Myers dont, malheureusement, aucune note n'était audible depuis la salle!

Puis vint Little Brother Montgomery, second pianiste bien médiocre à côté de Sykes et chanteur hautement soporifique. Le public prend son mal en patience, applaudit poliment et supporte une longue attente jusqu'à l'apparition tant attendue de Sleepy John Estes.

Hammon Nixon, Sleepy John Estes, Yank Rachell Malheureusement la mandoline de Yank Rachell, déjà vaguement indésirable sur certains morceaux des années trente, couvrira la voix de John Estes de la première à la dernière seconde, malgré l'intervention intempestive du preneur de son qui eût aussi bien fait de débrancher l'instrument! Triste sabotage technique d'un set que le public applaudira respectueusement et pour mémoire.

Débarque finalement Sippie Wallace, probablement le choix le plus détestable de toute l'histoire de l'AFBF. Voix criarde, répertoire monotone à souhait… le public qui avait consenti à sourire en la voyant déposer sur scène une petite valise - subtile allusion au fameux Suitcase Blues - s'agite et siffle épisodiquement. Quelques mélodies accompagnées avec constance par un groupe assoupi, agrémentées par les mimiques de Freddie Below qui, sans se départir de son calme, s'applique à imiter un style de batterie délicieusement désuet, et la gloire des années trente quitte la scène en tortillant son volumineux postérieur… entracte!

Junior Wells Puis vient le choc, l'ouverture fulgurante de la seconde partie : vêtu de cuir noir, Junior Wells bondit sur la scène et empoigne le micro. "James Brown du pauvre" diront certains - quelle abomination! L'harmoniciste adopte un jeu incisif, il chante avec toute son animalité, et… eh bien oui, il DANSE ! Cris, sifflets et tumulte, le public français vit décidément avec la nostalgie des batailles d'Hernani, mais rien n'y fait et le talent de Wells force l'admiration. Les rumeurs se calment, applaudissement nourris, trois, quatre morceaux qui nous laissent à peine le temps de respirer… terminé, aucun rappel possible, l'enthousiasme retombe comme un soufflé mal cuit ! Une seule question, parmi ceux qui viennent en un éclair d'apercevoir ce qu'ils attendaient depuis si longtemps: quand? Quand pourrons-nous enfin bénéficier d'un spectacle complet d'un musicien de cette envergure?

Robert Pete Williams Double frustration, dirais-je; une fois la salle apaisée, après les minutes d'émotion qui accompagnent l'entrée en scène de Rober Pete Williams, la musique envoûtante de celui qui comme Hogman Maxey, Guitar Welsh, Otis Webster, John Henry Jackson et quelques d'autres a connu le pénitencier d'Angola, ce blues intimiste qui aurait si bien "porté" en première partie ne parvient pas à capter l'attention de l'auditoire. Ses motifs de guitare aléatoires à la limite de l'atonal s'éternisent, et chacun attend la tornade finale : Big Joe Turner.

Il faut le reconnaître, Big Joe balaie toutes les réticences : colossal chanteur au propre comme au figuré, une silhouette de jéroboam soulignée par un costume d'un jaune éclatant, agitant ses mains en rythme sans même bouger les bras qui reposent de part et d'autre de son énorme brioche, il enchaîne les morceaux avec un remarquable professionnalisme… mais en arrière-plan, et jusqu'à l'inévitable jam-session qui rassemble tous les musiciens sur scène, on est à la limite de la cacophonie. Fred Below, visiblement fatigué, s'efforce-t-il de limiter le cafouillage ou tape-t-il lui-même à côté des temps comme le diront plusieurs critiques? Toujours est-il que malgré les chorus insipides de Montgomery, la voix de Turner rallie les amateurs toutes générations confondues et emporte tout sur son passage - tout excepté deux questions : s'agit-il vraiment d'un festival de blues, et si tel est le cas pourquoi une programmation aussi incohérente?

MISSION ACCOMPLIE

Junior Wells La vocation initiale de l'AFBF, qui était de populariser le blues auprès du public européen, justifiait-elle encore les rassemblements hétéroclites qui se sont pérennisés jusqu'en 1972 et au-delà? On pouvait penser que Horst Lipmann n'avait pas dit son dernier mot au vu de l'affiche 1967, avec la venue de légendes vivantes comme Son House, Skip James et Bukka White. Mais comment ménager une place suffisante à de tels géants tout en présentant simultanément Hound Dog Taylor, Koko Taylor, un Little Walter furieux d'être desservi par une section rythmique pitoyable, et pour faire bonne mesure le retour du duo Terry-McGhee?

Pour quelques moments d'une rare intensité, comme la réapparition l'année suivante de John Lee Hooker, mince silhouette isolée au milieu de l'immense scène, captivant un à un les spectateurs qui n'avaient pas été avertis de la fin de l'entracte, combien de sets bâclés! Big Joe Williams répétant quinze fois de suite le même morceau de quatre-vingt-dix secondes, Jimmy Reed souriant mais si peu convaincant, Curtis Jones exhibant fièrement son dernier album et annonçant qu'il joue désormais de la guitare sans vraiment parvenir à le prouver… de l'avis de nombreux amateurs, le Festival se figeait définitivement dans une formule stérile.

De par sa conception, l'AFBF manquera ainsi l'objectif qu'il avait largement contribué à faire naître: la programmation en Europe d'un artiste majeur entouré de sa formation habituelle. C'est en dehors de cette manifestation, désormais rituelle, que le public parisien aura le loisir d'apprécier un set complet de Muddy Waters en compagnie d'Otis Spann, produit dans le cadre du Paris Jazz Festival en 1968; et la même année, le premier show européen de B. B. King qui fut, autant pour le chanteur que pour la salle totalement imprégnée de l'ambiance de ses albums "live", une révélation comparable à ce qu'avaient été les premières tournées du Festival six ans auparavant.

N.B. ce second article reposant davantage sur des souvenirs personnels que sur des documents, je sollicite l'indulgence du lecteur en cas d'erreur manifeste.

Qu'il me soit permis par ailleurs de saluer la mémoire de Frank Ténot, décédé le 8 janvier de cette année, qui fut durant la première période de l'AFBF le producteur et l'animateur de l'émission "Pour ceux qui aiment le jazz" sur Europe N°1

Lire la 1ère partie de cet article: L'AMERICAN FOLK BLUES FESTIVAL : PREMIERE PARTIE (1962-64) (LGDG n°56)

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