La Gazette de GREENWOOD
n°59 (août 2004)

Tome 4:

Derek Trucks :
L'Étoile Montante de la Guitare Slide

Derek Trucks
© Tamera Morgan

Derek Who ??

Tome 1:
  • Nico Wayne Toussaint : Transatlantique
  • Junior Wells : Blues Hit Big Town
  • Midwest: Nasty Habits
  • Les Bluetones aux Rencontres du Blues: 1h30 de bonheur....
  • Otis Taylor: Double V
  • Trois soirs au Rouge-Gorge
  • la Rubriqu'à Blues : Pyeng Threadgill, Byther Smith, Jeremy Lyons, Still At Large, Brian Gauci, Pikey Butler, Garry Moore
lire le Tome 1


Tome 2
  • Harmonica sur Cher 2004
  • Europa Blues
  • Cognac Blues Passions 2004
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Tome 3
  • Festival "Marco Fiume blues passion" 2004:
    un bien bel hommage à Marco Fiume à Rossano
lire le Tome 3

de: Benoît Felten
date: 16 juin 2004
photos de Tamera Morgan

Cela fait maintenant plus de sept années que j'ai découvert Derek Trucks, un peu par hasard, en écoutant le dernier album studio du regretté Junior Wells. Sur ce disque (Come on in this House), un de blues rootsy et dépouillé, Junior était accompagné de la jeune génération de guitaristes slide. Outre mon appréciation globale pour cet excellent opus, la sonorité et la fluidité du jeu d'un des guitaristes m'avait attiré l'oreille, particulièrement sur I'm Gonna Move to Kansas City. Après consultation des notes, il s'avérait s'agir du jeune Derek Trucks, qui avait 18 ans à l'époque. J'étais surpris de la maturité de son jeu et je décidais alors de le 'suivre'.

Les aléas de la vie, la méfiance instinctive à l'égard du marketing des Jeunes Prodiges du Blues ™ à la Johnny Lang et la couverture de son premier album solo m'avaient refroidi au point que je n'ai pas poursuivi mes recherches, malgré l'intérêt que j'avais a priori pour cet artiste. C'est finalement en 2002, via mon goût pour le groupe de rock sudiste Gov't Mule, que j'ai retrouvé la trace de Derek. Warren Haynes, le leader de Gov't Mule, organise tous les hivers un concert au bénéfice d'Habitat pour l'Humanité. L'édition 1999 de ce concert est sortie en CD sous le nom de Wintertime Blues et l'un des groupes invités était justement le Derek Trucks Band. Après plusieurs écoutes de leur set, j'étais conquis, il ne me restait plus qu'à rattraper mon retard…


Derek Trucks
© Tamera Morgan

Derek Trucks
© Tamera Morgan

Alors qui donc est ce Derek Trucks et comment en est-il arrivé là ? Les plus observateurs d'entre vous auront noté que Derek partage son patronyme avec l'un des deux batteurs du Allman Brothers Band, Butch Trucks. Ce n'est pas un hasard, puisque Derek est le neveu dudit percussionniste. Pas très étonnant qu'il ait baigné toute son enfance au son de la slide moelleuse de Duane Allman, et qu'il en aie conçu un amour pour l'instrument. Il commence à tourner vers 1994 à l'âge de 15 ans, et se fait connaître des artistes sudistes, tant et si bien qu'il est fréquemment invité, dès cette époque, sur les disques studio des uns et des autres. Son groupe actuel commence à se constituer à cette époque puisque Todd Smallie, le bassiste qui est encore aujourd'hui à ses côtés le rejoint à cette époque. En 1995, la batteur vétéran des scènes blues, soul et jazz sudistes Yonrico Scott le rejoint également, cimentant la section rythmique du Derek Trucks Band.

Todd Smallie
Derek Trucks Band
© Tamera Morgan

Todd Smallie
© Tamera Morgan

C'est en 1997 que le Derek Trucks Band, agrémenté du pianiste/organiste/chanteur Bill McKay enregistre son premier album éponyme. Pour un groupe dont le leader est associé au rock texan, le track listing du dit-disque est pour le moins surprenant : les quatre reprises sont de John Coltrane, Miles Davis ou Wayne Shorter, et le restant du disque présente des compos essentiellement instrumentale, bien que la voix de Bill McKay vienne agrémenter quelques pistes. L'album n'en reste pas moins dans une veine blues rock énergique, éminemment audible pour les amateurs du genre, malgré les influences jazz et world dans le jeu de Trucks.

Assez rapidement, ce premier album est suivi par un second, Out of Madness, truffé d'invités de la scène sudiste, entre autres le susmentionné Warren Haynes, Larry McCray, mais surtout le prodigieux guitariste de jazz-rock Jimmy Herring (d'Aquarium Rescue Unit). L'album dans son ensemble est plus résolument blues que le précédent. Il fait une large part aux morceaux chantés et comporte plusieurs reprises de classiques du blues, ce qui n'empêche pas quelques escapades santana-esques ou plus funky.

Yonrinco Scott
Derek Trucks Band
© Tamera Morgan

Yonrinco Scott
© Tamera Morgan

Parallèlement, Derek Trucks participe à un autre projet animé par son oncle durant une des longues 'absences' du Allman Brothers Band. Il s'agit d'un super-groupe de rock à forte composante improvisée appelé Frogwings. Le groupe repose essentiellement sur le couple de guitares de Derek et de Jimmy Herring, l'un langoureux, au son parfois swampy, parfois menaçant, l'autre furieux, multipliant les virtuoses interventions jazzy avec un son résolument hard. Le groupe est étoffé par d'autres membres de l'Aquarium Rescue Unit (notamment les frères Burbridge, Oteil à la basse et Kofi aux claviers et à la flûte traversière. Après une première formation avec Edwin McCain au chant, c'est finalement John Popper (de Blues Traveler) qui mène la formation au chant et à l'harmonica. Ils sortiront un disque live intitulé Croaking at Toads qui, s'il est inégal, permet d'écouter Derek briller à la fois dans les thèmes conçus pour deux guitares et prendre de longs solos patiemment construits, denses et intenses.

Kofi Burbridge
Derek Trucks Band
© Tamera Morgan

Kofi Burbridge
© Tamera Morgan

Sur ces entrefaites, le Derek Trucks Band connaît des évolutions de personnel. Aquarium Rescue Unit étant en hiatus, Kofi Burbridge est engagé comme flûtiste / clavier en complément de Bill McKay. C'est avec cette formation qu'ils jouent un set du Wintertime Blues sus-mentionné, invitant Jimmy Herring, Bruce Hampton, Larry McCray, Susan Tedeschi (Mme Trucks à la ville) et Edwin McCain. Parallèlement, le DTB part en studio enregistré une session essentiellement instrumentale qui deviendra Soul Serenade, dont nous reparlerons plus loin.

C'est aussi à ce moment là que Derek Trucks reçoit l'invitation que beaucoup attendaient depuis le hiatus du Allman Brothers Band : la place de second guitariste aux côtés de Dicky Betts. Derek connaît bien la formation et son répertoire et est donc rapidement au niveau, et le jeune homme effacé est vite adopté par les fans. Il figure sur le live de la traditionnelle session printanière du ABB au Beacon Theatre de New York intitulé, assez ironiquement, Peakin' at the Beacon. L'ironie, bien sûr, réside dans le fait que Dicky Betts a été viré du groupe par Gregg Allman suite à cet enregistrement. Le restant de la tournée 2000 de l'ABB se fera avec Jimmy Herring, mais c'est finalement Warren Haynes, qui avait officié aux côtés de Betts dans l'ABB du début des années 90 qui rejoindra la formation définitive.

Derek n'abandonne pas ses projets solo pour autant, le Derek Trucks Band étant, de son propre aveu, la formation où il peut expérimenter et repousser ses limites. Mais visiblement, Bill McKay n'apprécie pas l'entrée d'un nouveau clavier, même occasionnel, en la personne de Kofi Burbridge. Il quitte finalement le groupe courant 2000 pour rejoindre Leftover Salmon, groupe de jazzy bluegrass alternatif. Du coup, le DTB se retrouve sans chanteur, et engage dans la foulée Javier Colon, chanteur soul à la voix haut perchée pour les accompagner. Cette association est de courte durée toutefois puisque le chanteur quitte le DTB à la fin 2000 pour poursuivre une carrière solo de variété suite à un contrat signé chez Capitol.

Ce départ précipité oblige le Derek Trucks Band à réviser pas mal de morceaux déjà enregistrés pour leur troisième album studio : Joyful Noise

Du coup, ils invitent des chanteurs célèbres à les accompagner sur plusieurs morceaux, dont Solomon Burke, Ruben Bladès et d'autres. Malgré une grande diversité de styles (du latin jazz à la soul en passant par le gospel et le blues), cet album est celui de la maturité pour Derek Trucks : plus que jamais, il prend son temps, il pousse les frontières de ce qui est attendu de lui et fait bon usage des talents exceptionnels de son groupe.

Dans la foulée de cette sortie, le DTB engage un nouveau chanteur en la personne de Mike Mattison, un New Yorkais d'origine et chanteur du duo acoustique Scrapomatic.

Mike Mattison
Derek Trucks Band
© Tamera Morgan

Mike Mattison
© Tamera Morgan

Mike a une voix chaude et puissante qui sied bien au répertoire chanté du DTB et remplace avantageusement Javier, dont la voix très caractéristique ne collait pas à l'ensemble du répertoire. Depuis début 2001, la formation semble s'être enfin stabilisée sous cette forme. Le DTB fait ses 150-200 dates par an aux US, ne quittant que très occasionnellement leur pays natal.

Parallèlement, Derek continue à jouer au sein du Allman Brothers Band aux côtés de Warren Haynes à la seconde guitare. De l'avis des fans, c'est la meilleure formation de l'ABB depuis longtemps, et ils sortent en 2003 le premier album du groupe depuis 7 ans, Hittin' the Note. Derek y brille par des solos puissants et une interaction permanente avec Warren Haynes. Cet album studio sera suivi par la sortie fin 2003 du DVD Live at the Beacon Theater couplé à la diffusion en 2004 du double CD One Way Out qui documente la même tournée, mais pas nécessairement les mêmes enregistrements. On y voit et entend un Derek à l'aise et capable de faire monter la sauce avec talent et finesse, en réponse au son plus incisif de Warren Haynes.

Fin 2003 voit aussi la sortie, côté Derek Trucks Band, de Soul Serenade, enregistré en 1999. Assez étrangement, cet album a beau prédater Joyful Noise, il apparaît, à l'écoute, dans la continuité de ce dernier, les influences jazz et world de Derek et du groupe étant là pleinement assumées. A noter que, l'album ayant été enregistré avec Bill McKay, Kofi Burbridge n'y joue pratiquement que de la flûte, et le seul morceau chanté l'est par Gregg Allman, invité pour l'occasion. Un album très introspectif, donc, que les amateurs de blues pur et dur auront peut-être plus de mal à apprécier. Depuis mi-2003, le Derek Trucks Band tourne en enregistrant en permanence ses concerts. Du coup, ils sortent ces jours ci le premier opus de ce qu'on espère être une longue série, le Live at the Georgia Theatre, enregistré à l'automne à Atlanta avec le percussionniste Count M'butu sur l'ensemble de la soirée. Les rumeurs font également état d'enregistrements studio avec Mike Mattison, membre du groupe depuis 2001 mais n'ayant jamais figuré sur un album pour le moment. Les fans espèrent un nouvel album studio pour début 2005.


Philosophie

Ce qui frappe, quand on a la vision d'ensemble de la jeune carrière de Trucks, c'est à la fois la maturité du personnage et de sa musique, l'importance accordée à la formation avec laquelle il joue, et la diversité d'influences dont il fait preuve. Derek Trucks a su, semble-t'il, éviter les pièges dont pâtissent souvent les jeunes prodiges de la guitare blues ou rock, et ce parce qu'il ne s'est jamais vu dans le rôle du guitar hero : "Je n'ai jamais voulu être dans un groupe de guitare, ou enregistrer un disque de guitare. Je n'ai pas le temps pour ça. Quand j'écoute ce genre de disques, je ne suis pas frappé par leur musicalité. Or c'est plutôt ça que je recherche. Je regarde en arrière ce qui a fait les grands groupes, et la réponse est toujours que c'était un effort de groupe. Il faut cette alchimie de groupe qui ne marche pas si l'objectif est de mettre en avant un instrument seulement."

(Bully Magazine, 2003)

Comme beaucoup de musiciens, Derek a été très influencé par ce qu'il a écouté. Neveu du batteur des Allman Brothers, il a naturellement été confronté au son de ce groupe très tôt : " Je m'endormais en écoutant le live au "Fillmore East". Je crois que ça a été ma première introduction à de la vraie musique."

(Thecelebritycafe.com, 1999)

Mais l'éducation musicale de Derek ne s'est pas arrêtée là : "Mes premières influences ont été des gens comme Elmore James et Duane Allman, les joueurs de guitare slide électrique. De là j'ai dérivé vers Howlin' Wolf, Bobby Bland, et plus tard, Coltrane, Miles, Sun Ra. Après ça, ça devient très vaste !"

(Jazzweekly,2002)

Ceux qui connaissent bien le corpus de Coltrane, en particulier, peuvent fréquemment reconnaître des citations, des accroches ou des phrasés réminiscents de ceux du saxophoniste. Ainsi, son solo de la version live de Desdemona (une des nouvelles chansons des Allman Brothers sur One Way Out) commence par le thème de My Favourite Things et cite des phrases de A Love Supreme. Du Coltrane dans un solo des Allman, qui l'eut cru ?

Les influences de Derek ne s'arrêtent pas là. "Ces dernières cinq ou six années, [la musique classique Indienne] a sans doute été la plus grande influence sur mon jeu… J'avais remarqué qu'un guitariste slide indien pinçait la corde une seule fois, et ensuite jouait plein de notes avec juste ça."

(Jambase, 2002)

C'est sans doute cette fascination qui a résulté dans la collaboration avec Rahat Fateh Ali Khan sur Joyful Noise : "C'est Jeff Sipe, le super batteur qui accompagne Susan qui me l'a fait découvrir. C'était lors d'un voyage vers le Colorado, dans le bus du groupe, je crois qu'il a joué des disques de Nusrat Fateh Ali Khan tout le long, donc apprendre cette musique a été finalement assez rapide. J'ai été fasciné par leur approche, leur détermination. Le talent et la profondeur de ces mecs. Rahat était le jeune protégé sur ces disques. Il était le jeune prometteur, le neveu de Nusrat."

(AHT Online,2002)

Alors, comment fait-on pour faire partager cette vision musicale pour le moins inhabituelle à son groupe ? " Avec ce groupe, la sélection du répertoire se fait de manière très naturelle, progressive. Ca commence par des trucs qu'on écoute sur la route. Des morceaux qui ont été une influence forte pour l'un d'entre nous, à un moment de notre parcours. Ou une sonorité qu'on cherche. Parfois, on écoute un morceau et l'un de nous dit 'Ca serait cool de jouer ça !' (…) Souvent, on joue cinq ou six morceaux qu'on a envisagés d'enregistrer d'affilée, et certains d'entre eux sortent du lot."

(Bigmonkeypress.com, 2003)

Et les Allman Brothers dans tout ça ? Juste alimentaire ? Apparemment pas : "C'est génial. L'alchimie est géniale, c'est très enrichissant musicalement et personnellement."

(Thecelebritycafe.com, 1999)

Pour Derek, les deux formations se complètent bien : "La participation aux Allmans a vraiment contribué positivement au DTB. Avec les Allmans on fait une seule tournée en été et deux semaines en Mars à New York. Ca représente un temps à moi, pour faire des trucs pour moi, donc quand je retrouve le DTB, ça veut dire autre chose, ça a une plus forte valeur pour moi.".

(idem)


Les disques du Derek Trucks Band

The Derek Trucks Band

Sur son premier album sorti en 1997, Derek Trucks est déjà accompagné de la section rythmique qui deviendra celle du DTB, à savoir Todd Smallie (basse) et Yonrico Scott (batterie) ainsi que du pianiste/organiste et chanteur Bill McKay. Contrairement à ses sorties futures, l’album comporte un seul invité, au bugle, sur 555-Lake. Le disque démarre sur les chapeaux de roues avec une version de Mr PC de John Coltrane, très enlevé, à la frontière entre blues, rock et jazz. Un break batterie/slide au milieu démontre toute la fougue et l’inventivité du jeune Derek, et donne la tonalité du disque, qui comporte plusieurs reprises de standards de jazz dans une veine similaire, bien que plus introspective pour certaines (Naima, Kind of Blue,…) Il n’y a qu’un morceau chanté, 555-Lake, et l’album se compose pour moitié de reprises et pour moitié d’originaux. Ce que je trouve particulièrement intéressant avec ce disque, c’est que malgré le matériau a priori difficile d’accès, la sauce prend et les amateurs de blues un peu éclairé pourront aimer sans complexe.

The Derek Trucks Band
Out of the Madness

Contrairement à l’opus précédent, qui avec quelque chose de radical dans la fusion entre compositions jazz, attitude southern rock et sensibilité blues, Out of the Madness est curieusement sage. C’est sans doute le disque de Derek le plus facilement accessible pour les amateurs de rock sudiste ou de blues électrique, même si quelques morceaux plus funk-jazz, comme Alright, rappellent que Derek a plusieurs cordes à son manche de guitare. Les invités sont nombreux et omniprésents, de Warren Haynes (chant et guitare) avec qui Derek reprend deux standards de blues (Good Morning Little Schoolgirl version blues-rock et Death Letter en acoustique) à Larry McCray qui interprête Ain’t that Loving You. A l’exception du dernier morceau de l’album (une superbe fusion acoustique solo de delta blues et de musique indienne intitulé Delta Raga) tous les autres morceaux sont agrémentés de la présence d’un Jimmy Herring aux phrasés incendiaires. Mention spéciale à l’instrumental santana-esque Kicking Back qui met superbement en valeur les harmonies à deux guitares façon Allman Brothers et le jeu latino des deux guitaristes. En bref, un album très sympa à écouter même s’il manque d’unité.

Wintertime Blues

Wintertime Blues est une compilation du concert marathon organisé à Noël 1999 par Warren Haynes au bénéfice d’‘Habitat for Humanity’. Le double CD ne comporte donc pas que la prestation du Derek Trucks Band, mais ceux-ci se taillent la part du lion du premier CD avec 7 morceaux et de nombreux invités (Jimmy Herring – encore ! -, Col. Bruce Hampton, Larry McCray, Susan Tedeschi, Edwin McCain). Le reste du disque est consacré à Edwin McCain, Cry of Love, Gov’t Mule et Little Milton. En tous cas, vis-à-vis du DTB, ce live, et en particulier les deux morceaux sans invités (deux reprises : Rastaman Chant de Bob Marley et le standard de jazz Chicken) permettent enfin de sentir la dynamique superbe du groupe, le son chaud et rauque de la slide de Derek, et accessoirement, la maturité de ces musiciens éminemment capables d’accompagner leurs invités sans bouffer sur leurs plates bandes. Mention spéciale à la version de 555-Lake avec Jimmy Herring, où les deux guitaristes se répondent de manière tellement naturelle qu’on a du mal à croire que le morceau n’a pas été composé ainsi, et Yield Not to Temptation/Turn on Your Lovelight qui se termine en duo vocal entre Hampton et Tedeschi. Bref, la patate, quoi !

The Derek Trucks Band
Joyful Noise

Joyful Noise est l’album de la maturité pour le Derek Trucks Band. Les problèmes de personnel qu’ils ont rencontré ont finalement contribué à stabiliser un groupe très solide techniquement et musicalement, si bien que, malgré la diversité des styles musicaux abordés (du gospel au jazz en passant par l’oriental et la musique cubaine), le son du DTB est omniprésent, ce qui confère une très agréable unité à l’ensemble. Joyful Noise, comme Out of Madness, est constellé d’invités, qui sont toutefois exclusivement chanteurs. Solomon Burke, la star de la soul, chante deux morceaux de son répertoire des 60s tandis que Ruben Blades et Rahat Fateh Ali Khan interprètent respectivement un morceau funky latino et une ballade afghane. La dernière invitée est Susan Tedeschi, madame Trucks à la ville, sur une puissante reprise du Baby you’re right de James Brown. Le reste du disque est instrumental, positionné dans un espace entre soul, blues et jazz, et se termine même franchement dans ce domaine entre un étrange morceau quasi free et une mélancolique ballade. C’est avec ce disque que les puristes de blues délaisseront peut-être Derek et son band, mais ce serait une erreur monumentale car, blues ou non, la musique de Joyful Noise porte bien son nom : c’est une joie pour les oreilles.

The Derek Trucks Band
Soul Serenade

Malgré le fait qu’il ait été enregistré en 99, avant Joyful Noise et sorti en 2003, Soul Serenade semble être dans la progression de l’album précédent, avec un côté plus mur et introspectif. Il est essentiellement instrumental, avec un seul morceau chanté par Gregg Allman, seul invité du disque. Autant l’unité de Joyful Noise pouvait être par moments mise à mal par la diversité des styles et des invités, autant Soul Serenade est très cohérent, le genre de disques qu’on écoute le dimanche matin, assis dans son canapé, en prenant le soleil et en se réveillant doucement. Si certains morceaux ont des passages décapants, comme Rastaman Chant, l’ensemble reste très relax, 'laid back' comme disent les américains, et dans une veine jazz qui s’assume pleinement. La flûte de Kofi Burbridge, omniprésente, y apporte un supplément d’âme très fort et fait de cet opus composé essentiellement de reprises de jazz ou de soul un disque profond et aérien à la fois. Si vos jours sont bercés par Rory Gallagher ou Popa Chubby, mieux vaut passer votre chemin. Sinon, ça vaut le coup d’être tenté !

The Derek Trucks Band
Live at the Georgia Theatre

Certaines critiques aux US ont comparé ce disque au célèbre Live at Fillmore East du Allman Brothers Band et, si je suis toujours réticent aux parallèles de ce type, je dois reconnaître qu’outre la filiation musicale entre Derek Trucks et Duane Allman, il y a d’autres similitudes qui rendent cette comparaison sinon légitime, du moins acceptable. Ce que nous avons là est un concert intégral, un groupe mordant et inventif, qui n’hésite pas à prendre son temps pour construire une atmosphère, avec une part importante laissée à l’improvisation. L’avenir nous dira si l’impact du Live at the Georgia Theatre est en rien comparable à celui, immense, du Fillmore.

Les deux disques ensemble totalisent 120 minutes de musique, soit 13 morceaux, donc 4 seulement figurent dans la discographie du groupe à date. C’est donc bien lui qui permet de découvrir ce qu’est le Derek Trucks Band aujourd’hui, à la fois en raison du répertoire constitué pour cette soirée, et surtout puisque c’est le premier disque sur lequel figure sa formation actuelle. Ils sont accompagnés sur l’ensemble du concert par un invité de marque, Count M’butu, percussionniste, entre autres, de l’Aquarium Rescue Unit.

Le disque s’ouvre sur une version quasi instrumentale du latino Kam-Ma-Lay. Malgré de brilliantes improvisations (de Derek en particulier) et un groove impeccable, cette version ne soutient pas la comparaison avec celle de Joyful Noise, essentiellement parce que cette dernière était chantée par un Ruben Blades impérial, qui fait donc défaut ici. Suit un Gonna Move sympathique, mais on sent que le groupe est encore en phase de chauffage. C’est avec Volunteered Slavery une reprise de Roland Kirk que le concert trouve son rythme. L’accroche du morceau est excellente, l’interaction entre flûte et guitare slide originale et bien sentie, et l’entrée progressive des musiciens construit une ambiance tout à fait délicieuse. A partir de là, c’est du tout bon. Deux morceaux de Nusrat Fateh Ali Khan se téléscopent, l’un plutôt féroce et l’autre plus mélancolique, avec une large part évidemment pour la slide, jouée ici dans un style néo-indien. Malgré l’absence de chant, on est véritablement ici dans un East meets West dont la résultante est plus forte que la somme de ses parts.

Après ce moment assez intense, on retrouve des terres plus familières avec Leaving Trunk, blues sur lequel l’organe voilé de Mike Mattison fait merveille. Mike a vraiment une voix particulière qui, sans rappeler qui que ce soit, colle parfaitement au mélange des genres pratiqué par le groupe. Il peut grogner comme les meilleurs des grogneurs, ronronner comme un chat et faire se briser sa voix aux moment précis où ça va vous faire serrer la gorge. C’est vraiment un plaisir de l’entendre ici, avec une qualité audio impeccable, montrer ce dont il est vraiment capable. Il s’en charge également sur le morceau suivant, I wish I knew, plus jazzy et mélancolique.

Suit un intermède jazz avec Angola, reprise de Wayne Shorter, qui débute sur une longue improvisation de flûte traversière de Kofi avec juste une rythmique de batterie en accompagnement. C’est un morceau mélancolique aux harmonies surprenantes mais pourtant facile d’écoute. Lorsque l’ensemble du groupe se joint au morceau (et que Kofi se jette sur son B3), près de six minutes après, on sent une osmose parfaite entre les musiciens. Bonheur intense. Et puis, pour finir ce premier set, le DTB retourne au blues avec un Feel so Bad, reprise de Lightnin' Hopkins pleine de zeste que Mattison agrémente une fois de plus d’un chant plein d’âme.

Le second CD est plus instrumental, et, si c’était possible, encore plus passionnant que le premier ! Il débute sur For my Brother, une compo du groupe qui, après une première partie chantée, ouvre à Derek un boulevard pour une improvisation fleuve absolument stupéfiante de construction, de maturité, et de richesse de son. Bref, un grand moment, et le public ne s’y trompe pas. Un train pouvant toujours en cacher un autre, derrière ce tour de force se profile Sonido Alegre, un long instrumental latino qui donne l’occasion à Kofi de démontrer sa maîtrise des styles de piano cubain, à Count M’butu de se lâcher avec des impros rythmiques hallucinantes, le tout finissant par une ‘conférence à six’, chacun prenant ses quatre mesures et répondant au précédent. Moment magique.

A la fin de ce morceau, on a du mal à imaginer que l’intensité va pouvoir monter encore, et pourtant, Joyful Noise, le morceau gospel-blues de l’album du même nom parvient ce tour de force : après une longue intro slide/orgue mordante à souhait, le morceau est lancé, avec son thème moelleux, ses accélérations rythmiques caractéristiques des ‘transes’ gospel et un Derek tout simplement magistral. C’est la fin du ‘temps réglementaire’, et le groupe fait ses adieux à un public qui n’est pourtant pas rassasié...

Le groupe revient donc en mettre une louche avec So Close, So Far Away, autre instrumental de Joyful Noise plus méditatif que le précédent. Puis le disque (et la soirée) se clôt sur une reprise du célèbre pamphlet antidrogue de Curtis Mayfield Freddie’s Dead, véritable performance vocale pour Mattison et le genre de morceaux qui vous fait repartir chez vous avec la patate...

Ce qui est plutôt pas mal quand on prend une telle claque. Je suis, évidemment, subjectif au possible parce que inconditionnel. Pourtant, il n’y a rien à jeter dans ce live, sauf peut-être la mise en jambes au tout début qui n’a pas l’intensité de ce qui suit. La diversité de styles qui pourrait s’avérer déconcertante est compensée par une osmose parfaite au sein du groupe et une forte unité de son et d’intention. Tous les musiciens ont leur instant de gloire et Derek, la colle qui les lie les uns aux autres, est impérial.

Bref, que dire, sinon que la distribution restreinte de ce disque, pour l’instant vendu seulement aux US via le site web du groupe et sur iTunes, frise le criminel. Comme d’habitude, les majors refusent de voir le potentiel artistique et commercial d’une combinaison de talents réellement exceptionnelle et préfèrent nous faire ingurgiter du préfabriqué. Ne vous laissez pas avoir ! Procurez-vous ce disque par tous les moyens !


Les albums du Allman Brothers Band avec Derek Trucks

Allman Brothers Band
Hittin the Noe

Premier album studio des Allman Brothers depuis Where it All Begins en 1994, Hittin’ the Note marque un tournant dans la vie du groupe : l’éviction de Dickey Betts en 2000, membre historique et le retour professé à la sobriété de Gregg Allman, donc la voix et le jeu de claviers sont de toute évidence plus assurés sur ce disque qu’ils ne l’ont été depuis longtemps. Comme si le départ de Betts avait déclenché un sursaut, Hittin' the Note est un album puissant, au son travaillé et aux compositions intéressantes. Les morceaux restent dans la veine de l’ABB mais avec un petit zeste de renouveau, une certaine touche de modernité dira-t’on, qui s’exprime à plein sur Instrumental Illness, la compo la plus originale de ce disque. Le reste du répertoire oscille entre ballades blues teintées de jazz et bon blues-rocks. A noter que Warren Haynes contribue plusieurs compositions (Rocking Horse, Maydell) et chante sur plusieurs morceaux, et que les textes de Gregg sonnent très 'vrai', abordant des thèmes comme l’âge (Old before my time), la vie dissolue, etc. Derek Trucks, comme à son habitude, construit ses solos progressivement, en faisant monter la sauce patiemment comme sur la seconde partie de High Cost of Low Living. On pourrait s’inquiéter du fait que les deux leaders sont plutôt a priori des joueurs de slide, mais leurs sonorités sont très distinctes, et ils savent se compléter comme ont toujours du le faire les deux guitaristes des Allman, quels qu’ils aient été.

Allman Brothers Band
One Way Out

Le renouveau du Allman Brothers Band devait inévitablement se traduire par un album live, la moindre des choses pour un groupe dont les fans disent que les albums ne sont souvent qu’un pis-aller. Sans surprise, One Way Out chronique le ‘Beacon Run’ de l’ABB en Mars 2003, 13 concerts donnés au Beacon Theatre de New York sur deux semaines. Ce double album comporte autant de grands classiques (Statesboro Blues, Whipping Post, etc.) que de morceaux plus récents (Worried Life Blues, Soulshine, High Cost of Low Living, etc.), avec quelques reprises de blues pour faire bonne mesure. Plus de deux heures de musique. Le concert décolle véritablement au bout d’une quinzaine de minutes avec Rocking Horse, dynamique, tantôt puissant et tantôt fin, des solis longs et super construits (surtout celui de Derek, qui passe en revue tout le spectre de la slide, du moelleux au mordant), le public qui suit, bref, on sent la sauce qui monte. Et l’enchaînement direct sur Desdemona, un nouveau morceau qui alterne entre blues lent jazzy à la Stormy Monday et latino/funky ne laisse pas retomber la pression. De là, c’est du tout bon juste qu’au final superbe du premier set : Instrumental Illness, stupéfiant d’énergie, de construction habile et de virtuosité. Pour qui connaît par ailleurs les prouesses bassistiques d’Oteil Burbridge, il est plaisant de l’entendre sur un morceau où il peut donner la pleine mesure de son talent. Le second set connaît un petit creux d’intensité au démarrage et redécolle vraiment à la moitié avec High Cost of Low Living, sans doute le morceau du dernier album qui parle le plus directement de la vie de Gregg Allman, suivi d’un excellent Worried Life Blues, pour finir en apothéose avec deux très longs classiques du groupe, Dreams, et surtout le fantastique Whipping Post, qui ne devrait pas décevoir les fans de la première heure. Vous croyiez que le Allman Brothers Band était mort ? Pour un cadavre, croyez moi, il bouge encore bien !

Allman Brothers Band
Live at the Beacon Theatre

Le 'Beacon Run' de 2003 a donné lieu non seulement a un double live CD mais à un DVD de 22 morceaux plus un bonus. Entendons nous bien, les concerts de l’ABB, on y va essentiellement pour la musique et somme toute assez peu pour le spectacle. Celui-ci ne fait pas exception, puisque les musiciens sont assez statiques sur scène et les interactions avec le public limitées. Mais il est dur de ne pas leur pardonner cette relative passivité tant la musique vaut le coup. Et puis, les petites choses que l’on aperçoit avec l’image sont tout de même plaisantes : la diligence avec laquelle Derek Trucks, à la fin d’une première partie de solo sans bottleneck enfile ce petit bout de verre pour attaquer illico sur un long glissando… Les sourires échangés entre Warren Haynes et Oteil Burbridge lorsque celui-ci rajoute subtilement quelques ornementations à la basse ou suggère un accord jazzy par une harmonique bien placée… Disons quand même que ce n’est sans doute pas un achat indispensable pour ceux qui ne sont pas fans inconditionnels du groupe, bien que les guitaristes pourront y voir tout de même une acquisition intéressante pour illustrer visuellement le talent de Warren Haynes et comprendre les étranges constructions de Derek et de l’accordage en Mi ouvert avec lequel il joue exclusivement.


Les collaborations de Derek Trucks

Derek Trucks joue sur de nombreux disques d'autres artistes. Il serait trop long de tous les lister, mais on peut parler de quelques uns plus particulièrement :

Project Z

Album jazz-rock de la formation de Jimmy Herring, Project Z est très pêchu et très bizarre aussi par moments. La première moitié du disque est très écoutable, la seconde moitié tellement étrange que c'en est parfois difficile. Derek contribue à un morceau assez bluesy avec un long solo commençant dans le moelleux des graves. Miam !

Junior Wells
Come On In This House

Derek Trucks ou non, ce disque est, de toutes façons un must pour tout fan de blues qui se respecte. D'ailleurs, Derek y tient compagnie à la crème des guitaristes slides, de Sonny Landreth à Corey Harris en passant par Alvin Youngblood Hart. Derek joue sur deux morceaux, dont le superbe I'm gonna move to Kansas City.

Susan Tedeschi 
Wait for Me

Madame Trucks invite son mari sur son dernier album comme Monsieur Trucks avait invité sa femme sur Joyful Noise. Sauf que son mari débarque avec toute sa bande, ce qui donne de facto deux morceaux du DTB avec Susan Tedeschi sur ce disque. Gonna Move est devenu un standard des concerts du DTB, avec Mike au chant, évidemment, mais c'est surtout The Feeling Music Brings qui retient l'attention, avec une superbe seconde partie où slide et chant se tournent autour et se mélangent.

Phil Lesh and Friends 
There and Back Again
(Extended Edition)

Si vous aimez les Grateful Dead, vous aimerez cette version étendue de l'album de Phil Lesh (bassiste et chanteur des Dead) qui comporte un second disque live de reprises des Dead, avec Derek Trucks sur plusieurs morceaux.

Jazz is Dead 
Laughing Water

Dans une veine similaire, ce groupe composé de vétérans du jazz fusion et de Jimmy Herring reprend des standards des Grateful Dead en version jazz-rock. Derek prend de longs solos sur deux morceaux de ce live.

Gov't Mule 
Live… 
with a little help from our friends

Le live de référence des fans de Gov't Mule. Derek joue sur Soulshine, où, malheureusement, il est un peu noyé dans le mix et pète une corde, et sur le très long Afro-Blue, où il a plus de place pour se faire plaisir.

Gov't Mule
The Deep End
vol. 1

Version album de Worried Down with the Blues, devenu depuis un morceau de référence du nouvel Allman Brothers Band. Excellent accompagnement du chant et super solo.

Frogwings
Croakin at Toads

Super group mené par John Popper au chant et à l'harmo, Frogwings propose dans ce live 8 originaux et beaucoup d'improvisation. Fidèle à la tradition des Allman Brothers, la plupart des thèmes sont menés à deux guitares en harmonies. Si certains morceaux trainent en longueur, ce disque vaut pourtant le détour surtout en raison de la virtuosité de Jimmy Herring, qui vole la vedette à tous ses acolytes pourtant doués...

Outre ces albums, Derek a aussi joué sur de nombreux albums, de Béla Fleck à Tinsley Ellis en passant par Aquarium Rescue Unit, Schleigho et Col. Bruce Hampton. Et, il y en a sûrement des dizaines d'autres… Derek est très demandé !


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