
Numéro 60 - Hiver 2004
Après une première soirée, le jeudi 8 juillet,
consacrée à la scène blues-rock française
(GG Gibson & Koko Harp, Jesus Volt, Little Bob), le festival de
Bagnols-Sur-Cèze 2004 fut bien lancé. Il continua sur sa
lancée avec une tendance beaucoup plus blues, proposant Tee, pas
moins que John MAYALL et ses Bluesbreakers, et enfin Nine Below Zero.
La réputation de Tee n'est même plus
à faire tant ce jeune belge a récolté de lauriers
auprès de la critique blues (par ailleurs, il a été
élu meilleur guitariste européen de l'année 2004
aux Trophées France Blues). Sa jeunesse n'empêche pas le
talent, appliquant sur scène une rigueur et une qualité
d'exécution remarquable.
Je m'attendais à essentiellement du west coast mais non, Tee
c'est bien plus que cela. Hormis quelques jumps rapides, beaucoup de
Chicago blues de rythmes variés constituèrent le
répertoire de cette soirée. La guitare précise, un
son chaud et travaillé dans le style 50's ; il n'en fallut pas
plus pour conquérir le public.
A cela s'ajoutait cependant une petite section de cuivres, sax et
trompette, venant jouer les interludes sous forme de soli
spectaculaires, poussés par Marc, et contribuant à
diversifier le show. J'imagine toutefois que Tee reste
intéressant en formation trio et je ne désespère
pas d'y assister un jour.
Cette mise en bouche de choix fut
à la hauteur de la tête d'affiche qui suivit : John MAYALL.
La légende du british blues, de nouveau de plus en plus
présente sur scène depuis son 70ème anniversaire,
était accompagné de ses inséparables Bluesbreakers.
Formation maintes fois renouvelée au fil des ans, connue pour
avoir révélé des personnalités telles Eric
CLAPTON, Mick
TAYLOR, Jack
BRUCE, ou encore Coco MONTOYA, elle se compose aujourd'hui de Buddy
WITTINGTON à la guitare, Hank Van SICKLE à la basse, et
Joe YUELE à la batterie.
Après "If You Love Me Like You Say" et "Hideaway" en guise
d'introduction à l'entrée de John, le guitariste actuel
Buddy WITTINGTON se révé la à la hauteur.
Certainement pas aussi charismatique sur scène qu'ont pu
l'être ses prédécesseurs, il n'en possède pas
moins une maîtrise instrumentale certaine. Ce fut lors de ses
soli, sous l'impulsion de John MAYALL, qu'il se découvrit un peu.
Mais le spectacle tourne incontestablement autour de John MAYALL et
John MAYALL fait tourner le spectacle. C'est en effet sous sa baguette
que les titres s'enchaînèrent sans relâche et John
confirma s'il était besoin qu'il est un formidable maître
de scène. Instrumentiste plutôt limité au clavier ,
à l'harmo ou à la guitare, sa présence et sa
faculté à diriger n'a rien perdu avec les années.
Même la voix n'a pas trop souffert du temps et garde toute sa
singularité. Sans aucun doute possible, c'est une légende
qui se produisit devant nous et notre bonheur, à nous public, fut
d'y participer un peu en gravant ces instants dans notre mémoire.
Autre légende mais du
british blues-rock, les Nine Below Zero qui suivirent affirmèrent leur
image de rouleau compresseur musical. Emmené par un Dennis
GREAVES et un Mark FELTHAM brillants (Mark fut remarquable sur le "Last
Night" de CLAPTON), Gerry McAVOY à la basse comme ses acolytes
arpenta la scène, harangua la foule, bref contribua au dynamisme
de l'ensemble.
Quelques titres incontournables dont un long instrumental laissant
toute liberté à FELTHAM, leur concert fut ponctué
d'un hommage à Ray CHARLES en faisant reprendre à la foule
"Hit The Road Jack".
Le long rappel fut l'occasion d'interpréter des reprises
telles "On The Road Again".
Notons que les relâches dues aux changements de plateau furent
systématiquement comblées par le groupe Awek sur la petite
scène du Bayou. Fonction peu confortable, ils purent tout de
même présenter leur excellent dernier album "Messin' With
The Blues" avec, à chaque fois, quatre ou cinq morceaux. Leur
interprétation toujours aussi séduisante ne me lasse pas
et fit irrésistiblement bouger le public durant ces quelques
minutes.
Vendredi 10 juillet, 20h45, un
plateau de choix entra en scène. Les Chicago Blues Ambassadors
avaient en effet à leur tête le multi-instrumentiste Maurice John VAUGHN et B.J. EMERY, le compagnon
inséparable et indispensable. Sur cette tournée, le
bassiste Murphy DOSS était du voyage. Les baguettes
étaient confiées à Donald Ray JOHNSON qui
apportait en supplément sa formidable voix. Pour
compléter, les guitares se partageaient entre Gaspard OSSIKIAN et
Fred
BROUSSE, également harmoniciste. Que de promesses !
Maurice placé derrière le clavier le délaissa
alternativement pour égrainer quelques phrases de guitares. Le
jeu fin, un peu swinguant, fut particulièrement séduisant.
Il fut secondé par les interventions de B.J. au trombone et Fred
à l'harmonica, des interventions savamment travaillées. A
tour de rôle, chacun fut mis en avant. C'est ainsi que Gaspard,
qui tenait plus souvent la rythmique, pu prendre des soli incisifs,
imprégnés, de même que Fred qui, la guitare en main,
nous asséna un solo exceptionnel et très remarqué.
B.J. EMERY pris, le temps de plusieurs titres, sa place au chant.
Affichant habituellement un certain stoïcisme au trombone, il se
révéla alors un excellent chanteur et meneur. Sa voix
étonnamment puissante en considération de son gabarit fit
mouche en reprenant Elmore JAMES, ou mieux encore sur "Nothin' But A
Woman" de Robert CRAY.
Autre voix, puissante, suave, belle elle aussi, fut celle de Don
JOHNSON, désormais aveugle, qui prit les rênes depuis
derrière ses fûts. Maurice était alors à la
guitare ou au sax, un beau saxophone noir agrémenté de
fioritures dorées.
Un plateau donc bien garni, de haut niveau, pour nous servir un
Chicago blues à la fois moderne et authentique, assaisonné
parcimonieusement de soul et de funk. Les Chicago Blues Ambassadors
séduisirent le public par cette fraîcheur et cette joie de
jouer ensemble. Un groupe à ne manquer sous aucun prétexte
s'il passe près de chez vous et à écouter sans
souci de satiété.
Si la première partie fut de haute volée, il n'en
fallait pas moins pour introduire les All Star Blues Jam de Bob MARGOLIN qui
entrèrent en scène.
Tout d'abord l'ex-guitariste de Muddy WATERS et l'ex-batteur Willie
"Big Eyes" SMITH, accompagnés du jeune bassiste Tom "Mookie"
BRILL. Dès les premières notes, je fus scotché ! Le
son était puissant, rond et chaud, un peu saturé, et d'un
seul coup les albums de MARGOLIN me revinrent en mémoire.
Après "I'm Ready", ce fut un "Mannish Boy" sauvage qui
entraîna un public véritablement transporté, offert
au riff lourd et hypnotique de ce morceau.
Autre moment, autre titre, un hommage à Ray CHARLES
joué dans une atmosphère intimiste avec au clavier Sherry,
la soeur de Bob.
L'entrée de Hubert SUMLIN sur le plateau ne pouvait passer
inaperçue ; il avança lentement vers le centre de la
scène. Le bonhomme est âgé, fatigué, et resta
assis durant la totalité de sa prestation. Il n'empêche, il
s'agissait bien de Hubert SUMLIN, courbé sur sa guitare,
légende du Chicago blues. Nous en étions conscients et
trop heureux de pouvoir lui pardonner son jeu hésitant.
Lui-même semblait désolé, lançant des regards
de détresse vers Bob MARGOLIN qui affectueusement, parfois la
main sur l'épaule, le rassurait et l'encourageait. Il chanta "On
Top Of The World" et Bob assura les solos.
Autre légende dans cette programmation de rêve, Carey BELL remplaça Hubert. Sa longue silhouette
dans un large costume vert olive se plaça au micro et les
premières phrases soufflées montrèrent que Carey
avait gardé bien de sa superbe. Ce fut effectivement un tour de
chant formidable qu'il nous joua, du Chicago comme si on y était.
Bien plus alerte que je ne craignais, Carey bénéficie
d'une véritable aura qui suspendit la foule à ses
lèvres.
Ce concert fut sans nul doute le sommet du festival.
Sharrie
WILLIAMS avait la lourde tâche de clôturer cette
troisième soirée. Toute de blanc vêtue, cette grande
chanteuse fit une excellente impression. Son interprétation
dynamique et enjouée démontra qu'il est possible
aujourd'hui de jouer du blues sans que cela puisse paraître
ennuyeux au néophyte.
Cependant, son groupe accompagnateur, les Wiseguys, semblait
confondre dynamisme avec violence et vélocité. Ce fut
notamment le cas du guitariste qui est doté d'une technique
accomplie mais a oublié que le blues est avant tout une musique
basée sur l'émotionnel avant d'être un exercice de
style. Cette prestation m'ayant laissé perplexe, je
réserverai donc mon appréciation en attendant de voir
Sharrie accompagné par un autre groupe plus mesuré.
A peine descendus du petit
nuage sur lequel nous étions la veille grâce au groupe de
Bob MARGOLIN, la soirée de clôture de ce Bagnols Blues
promettait d'être encore une grande soirée.
L'honneur d'ouvrir fut donné à Boney FIELDS,
ex-trompettiste des deux générations ALLISON, Luther et
Bernard. Rapidement plus funk que blues, le groupe conquit un public
grandissant. Nombreux furent les personnes séduites par le groove
de ce groupe et qui dansèrent aux rythmes brûlants de cette
section de cuivre, le Bone's Project.
Boney est débordant d'énergie et un véritable
showman. Il sut captiver l'auditoire et insuffler une dynamique qui lui
permit de nous tenir en haleine jusqu'à la fin, haranguant la
foule pour faire monter la sauce, lançant un hommage à
James BROWN pour raccrocher avec des titres plus connus, alternant
blues, funk et rythm'n blues.
Du grand art et une vraie dimension sur scène.
Ensuite, ce fut Mighty Sam McCLAIN qui entra
en scène. Je devrais dire le "grand" Mighty Sam McCLAIN tant son
allure force le respect. Ce soir-là habillé d'un costume
à longue veste blanche, il avait des airs de prêcheurs qui
furent confirmés par sa façon de chanter. Basés sur
une foi bien ancrée, ses textes sont au service d'une voix
magnifique, chaleureuse, évocatrice.
Les morceaux interprétés étaient pour la
plupart extraits de son plus récent album "One More Bridge To
Cross" sorti sur son propre label Mighy Music. Un répertoire
mêlant blues, gospel, soul où la qualité du chant et
la présence du bonhomme firent tout, portant le spectacle durant
toute sa longueur. L'ambiance mise en place était destinée
à une communion musicale avec le public, et ce fut béat
d'admiration que l'on écouta Mighty Sam.
Les titres "Why Do We Have To Say Goobye" furent les plus grands
moments de cette soirée et je pense que son message insistant
d'amour et de paix ne laissa personne indifférent.
C'est donc un festival grand cru 2004 qui s'est
déroulé à Bagnols durant ces quelques jours. Un
retour spectaculaire vers le blues avec une affiche audacieuse et de
qualité justifia le succès remporté par cette
édition tant auprès du grand public qu'auprès des
initiés voire des connaisseurs venus parfois de loin pour
profiter de ces moments magiques. Mais je crois personnellement que le
succès de ce festival est également dû à
l'organisation impeccable, à l'équipe qui régit
tout cela avec passion et dévouement, et contribue à
l'ambiance si sympathique. Ces personnes méritent aussi un grand
merci et nos encouragements pour la suite.
Pour voir d'autres photos, visitez mon portfolio.