Numéro 60 - Hiver 2004
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Bouillon de Bluesiculture :
Escaping the Delta
Escaping the Delta
Robert Johnson and the Invention of the Blues
date: 24 septembre 2004
de: Patrice Champarou

Escaping the Delta "Le blues est une invention des blancs"... Cette formule, volontairement provocatrice, est empruntée à l'un des nombreux articles qui célèbrent la publication du dernier ouvrage d'Elijah Wald.

S'il est astucieux, d'un point de vue commercial, de présenter l'auteur comme un iconoclaste, chacun s'emploie à tempérer cet argument en développant quelques-uns des aspects que révèle ce livre indispensable. Ce que Wald remet en cause, ce n'est en aucun cas l'origine ou l'essence du blues, mais la perception mythique que nous en avons.

Il ne s'agit ni d'une thèse construite qui s'opposerait à toute idée reçue, ni d'une nouvelle biographie de Robert Johnson assortie de notes inédites. Il s'agit plutôt d'une démarche ouverte, rigoureuse et fortement documentée qui, tout en faisant une synthèse de la réflexion en cours, replace dans son contexte la musique et la personnalité du plus célèbre des interprètes de "country blues".

Avec prudence et modestie, Elijah Wald ne stigmatise aucune théorie sur l'émergence du blues, mais s'en tient à une question simple et déterminante : quelle place le blues a-t-il occupée, des années vingt à nos jours, dans le répertoire connu et apprécié des musiciens noirs et de leur public?

Le tour d'horizon que constitue la première partie justifierait à lui seul l'acquisition de cet ouvrage. Pour ceux qui ignoreraient la richesse, la variété des styles d'avant-guerre ainsi que les conditions dans lesquelles ces musiciens ont accédé aux studios d'enregistrement, elle constitue un condensé aussi efficace que les meilleurs ouvrages de référence. Aux amateurs et passionnés de cette période, elle propose un éclairage qui remet largement en question les préjugés misérabilistes.

De "Ma" Rainey qui exhibait perles et costumes au sein de spectacles très élaborés avant de prendre une retraite confortable, à Leroy Carr dont la voix confidentielle annonçait celle des "crooners" américains, tous les artistes de blues qui recueillaient la faveur du public combinaient deux éléments : une musique et des textes qui permettaient à la communauté noire de s'identifier sans équivoque à l'interprète, et une image de réussite sociale qui faisait du chanteur non pas le marginal que nous aimons à nous représenter, mais une star, fût-elle locale, qui échappait à la condition ordinaire des gens de couleur.

Nous sommes assez loin des "fonctions sociales" du blues telles que les a analysées Robert Springer, mais au coeur de ce que la musique de divertissement pouvait signifier au temps de la ségrégation. Trait d'union entre les populations rurales et urbaines, le blues s'affirme à la fois comme référence à un vécu communautaire et comme une musique novatrice, aussi populaire que l'avait été le ragtime au début du siècle, mais guère plus enracinée dans la tradition que ne le furent en leur temps les chansons des "minstrels". Musique "hip", musique "pop" selon l'auteur, que l'on peut situer sur le même plan que le jazz et la variété d'origine urbaine : une musique de jeunes!

De cette passionnante rétrospective émerge la figure légendaire de Robert Johnson, musicien talentueux entre tous dont le nom symbolise pour beaucoup la forme "archaïque" du blues des origines... Elijah Wald ne rejette a priori aucun des témoignages contradictoires qui visent à dessiner la silhouette du personnage, et se consacre essentiellement à l'analyse détaillée de son oeuvre. Ni synthèse, ni transition entre les musiques rurale et urbaine, les styles auxquels Johnson impose sa marque personnelle s'appuient tout simplement sur le répertoire existant, des blues du Delta aux rythmes stéréotypés des pianistes de Chicago, en passant par la "pompe" jazz et quelques créations proches de la ballade. La musique que notre interprète favori porte à un niveau inégalé n'est ni totalement traditionnelle, ni réellement novatrice : elle se situe dans le sillage des grands aînés qui ont modelé le blues dix ans auparavant et entre clairement en compétition avec celle des musiciens urbains dont la notoriété dépasse très largement celle du jeune Johnson, à commencer par le pianiste Peetie Wheatstraw qui, lui aussi, revendiquait quelque parenté avec le Diable.

La dernière section de l'ouvrage est probablement celle qui touchera de plus près les amateurs et interprètes contemporains. Elijah s'interroge non seulement sur la question de la "légitimité", qui le concerne au premier chef en tant que musicien, mais également sur les perspectives et l'avenir de la musique de blues. L'objectif n'est à aucun moment de proposer une réponse définitive, mais plutôt de susciter des interrogations; c'est pourquoi je me permets de livrer le principal enseignement que je pense avoir tiré de cette lecture : le "bluesman" n'existe pas, et n'a jamais existé.
Tout comme les musiciens d'aujourd'hui, qui intègrent une quantité plus ou moins importante de blues à leur répertoire, les artistes du début du siècle, songsters ou animateurs locaux, piliers de juke-joints ou de cabarets, jouaient à la demande toutes sortes de musique... et se seraient volontiers exprimés dans des idiomes très éloignés du blues si les producteurs de disques leur en avaient laissé le loisir!

Une autre question serait évidemment de voir dans quelle mesure l'impulsion de la vague "Folk" aux Etats-Unis et le succès du blues en Europe ont contribué à remettre en selle une musique de plus en plus délaissée par le public noir, incitant de nombreux musiciens à reprendre du service ou à se spécialiser dans le genre... Reste que l'image du blues qui se dégage de cet ouvrage, loin de discréditer les musiciens, leur restitue objectivement un statut de créateurs talentueux, même si certains noms ne parviennent jusqu'à nous qu'à travers les crachements de quelques enregistrement techniquement dépassés ou le filtre de légendes suspectes.

Echapper au Delta, c'est aussi échapper aux fantômes pour retrouver la musique vivante, celle qui s'inspire de l'humain et non de forces surnaturelles. En ce début de siècle marqué par la vanité du discours médiatique et l'intrusion obstinée d'une spiritualité de pacotille, on appréciera particulièrement le titre du dernier chapitre : "Et le Diable, dans tout ça?"

ref: Robert Johnson and the Invention of the Blues, Amistad, 2004, 342 pages (dont 60 pages de notes)
(En anglais uniquement, disponible sur Amazon (tous pays), version " poche " en cours d'édition)

Présentation détaillée du livre sur le site d'Elijah Wald : http://www.elijahwald.com/rjohnson.html

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