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Je passe souvent mes vacances d'été dans une belle maison de campagne entre Limoges et Périgueux, c'est ma chance. J'ai deux enfants en bas âge, c'est ma contrainte, qui m'empêchent de consacrer trop de temps à mes passions, dont la musique. Lorsque donc j'ai découvert, à ma grande surprise, qu'il y avait à Périgueux un festival de musique néo-orléanaise et que ça collait avec mes vacances en plus, j'étais ravi, mais il a fallu faire des choix. Je n'ai donc pu assister qu'à une soirée sur les deux que proposait le festival, et j'ai choisi la seconde parce qu'elle proposait, entre autres, l'excellent pianiste Henry Butler que j'avais déjà eu le plaisir de voir à Paris.
Me voilà donc en route ce Samedi 14 Août 2004 au soir vers le Parc Gameson, non loin du Centre Ville de Périgueux. Je m'acquitte de ma contribution, plutôt raisonnable pour une soirée comportant trois concerts, et je rentre dans le parc, tout de verdure et de vieilles pierres, superbe cadre pour écouter de la musique. La scène est surélevée, close à l'arrière par un haut mur d'époque qui lui confère une beauté majestueuse. Devant la scène sont installées quelques 500 chaises en arc de cercle, et lorsque j'arrive à quelques minutes du début du premier concert, les places assises sont occupées aux deux tiers, ce qui présage plutôt bien de la soirée. Le public est très varié, certains sont visiblement touristes, on entend même ici et là parler Anglais ou Néerlandais, mais il y a aussi pas mal de gens du coin, reconnaissables à leur accent chantant.
C'est d'ailleurs avec ce même accent que l'organisateur du festival,
chapeau vissé sur la tête, vient nous présenter le premier artiste,
David Paquette. Il s'agit d'un pianiste de la Nouvelle-Orléans, qui
débite sa prestation en solo. Son jeu est fluide, bien qu'un peu
fouillis, et il s'accompagne d'une voix rocailleuse plutôt
sympathique. Son répertoire est de toute évidence hétéroclite, comme
le veut la tradition musicale de sa ville d'origine, et ses premiers
morceaux vont du blues au ragtime en passant par des chansons jazzy
dans la grande tradition américaine, tendance Hoagy Carmichael. Pour
moi, le petit plaisir de cette première partie du concert est la
reprise de Sweet Substitute, obscur morceau de Jelly Roll Morton
que m'a fait découvrir mon acolyte Patrice à l'époque où j'avais
encore le temps de jouer de la musique.
Ce qui est très sympathique avec David Paquette, c'est qu'il est visiblement heureux d'être là, heureux de jouer, et que cela se traduit par un sourire permanant, une exubérance à la fois dans l'attitude et le jeu, et qu'il est donc très difficile de ne pas sourire avec lui. Après cinq morceaux, il invite sur scène son acolyte Tommy Sancton, clarinettiste de son état, pour l'accompagner. Sancton est un jeune joueur au son très trad. mais avec une évidente affinité pour le Blues, au sens Néo-Orléanais du terme, c'est-à-dire une forme de Jazz aux structures simples, qui prend son temps et s'appuie longuement sur les notes bleues. Je suis amené, en harmoniciste invétéré que je suis, à comparer les rôles des deux instruments en accompagnement, et j'y trouve de nombreuses similitudes, même si les sonorités de chacun restent très caractéristiques.
Après un long morceau lent, un troisième acolyte, français cette fois, se joint au duo en la personne du batteur Vincent Hurel. Je ne suis pas expert en fûts, mais je trouve le jeu de Hurel très proche de ce que j'associe au trad. Jazz, c'est-à-dire une présence discrète et très régulière, pour tout dire, un peu trop à mon goût. Du coup, son intervention tend à rigidifier l'ensemble d'une manière qui me semble un peu trop restrictive par rapport au côté un peu sauvage du jeu de Paquette. Mais peut-être n'est-ce que moi, le public autour de moi semble apprécier sans arrière-pensées. De cette deuxième partie, je retiens The Burgundy Street Blues, un classique (apparemment) de Jazz Trad. à la clarinette, lent et mélancolique mais avec quelques envolées poignantes à la clarinette, et Trouble in Mind, dont l'éternel paradoxe me frappe encore puisque tout le monde ou presque semble interpréter sur un tempo joyeux ce morceau qui parle de l'aspiration au suicide.
Après un rappel intitulé At Sundown qui tombe à point nommé puisque le soleil se couche, nos trois acolytes quittent la scène. C'est l'heure du casse-croûte pour certains, et je profite des places libres pour me rapprocher de la scène. Je médite aussi, pendant ce quart d'heure de battement, sur l'opportunité d'un festival consacré aux musiques de la Nouvelle-Orléans. Certes, il pourrait sembler que le sujet soit limité, après tout, il ne s'agit là que d'une seule ville, pourquoi pas un festival de musiques Américaines ? Mais en y réfléchissant bien, je perçois à la fois le sens identitaire de la démarche (et sa pertinence pour un public Français) et la diversité musicale qu'elle permet : depuis le jazz des origines, la Nouvelle Orléans a été le terreau dans lequel de nombreux courants musicaux ont pris racine, et qui plus est non pas de manière cloisonnée mais en s'interpénétrant. La discographie d'un Dr. John est, à ce titre, assez représentative de la diversité musicale de NOLA. Jazz(s), blues, funk, zydeco, R&B, toutes ces musiques ont des courants spécifiquement louisianais.
Sur ces entrefaites (et comme une illustration vivante de
l'interpénétration musicale de différents courants), Henry Butler
monte sur scène, mené par son guitariste d'origine asiatique (dont
le nom m'échappe). Car Henry Butler est aveugle de naissance. La
ressemblance physique avec Ray Charles jeune est d'ailleurs
frappante, voire troublante si peu de temps après le décès
du `Genius'. Vêtu d'une chemise violette qui brille de mille feux
sous les spots de la scène, Butler s'installe au piano et attaque un
hallucinant instrumental au piano. On commence par un tempo plutôt
lent, un thème tout ce qu'il y a de plus bluesy, et puis, peu à peu,
la rythmique se complique, se syncope, et les improvisations se
chargent d'une pluie de notes fluides, la main droite chevauchant le
rythme de la gauche, les deux se passant par instants le relais. On
entend des échos de Professor Longhair et de James Booker, mais il
n'y a aucun doute : Butler a sa patte à lui.
Seule ombre au tableau, le guitariste. La Fender et le gros
ampli m'avaient mis la puce à l'oreille, la chemise Jimi Hendrix
avait amplifié mes craintes : elles étaient justifiées.
Stylistiquement et techniquement, le gars est complètement à côté de
la plaque. Il accompagne Butler comme un bûcheron, claquant un chonk-
a-chonk binaire sur des rythmiques ternaires, incapable de suivre
les syncopes dont le pianiste saupoudre ses improvisations. Quant à
ses solos, heureusement rares, ils sont un amalgame de riffs sous-
hendrixiens collés les uns aux autres et techniquement mal
maîtrisés, ce qui l'oblige régulièrement à bouffer ses fins de
phrases car il a perdu le tempo. Il a l'air de bien s'amuser, moi
pas trop. Je me déplace pour ne plus être dans l'axe de l'ampli, et
je fais mon possible pour l'ignorer.
Ce n'est pas trop dur tant le talent de Butler est époustouflant. Tous les morceaux à partir du deuxième sont chantés. Butler a une belle voix de baryton aux inflexions gospel. L'essentiel du répertoire de ce soir est issu des albums Vü-Dü Menz et Blues After Sunset, un mix de classiques revisités (CC Rider, I got my eyes on you) et d'originaux (No substitute for love, Let `em roll). Butler rend également un long hommage au "late great" Ray Charles ("Ray Charles was an important influence on me in my formative years" nous déclare le pianiste en introduction) avec une reprise de Let's go get stoned.
Au-delà de la partie `structurée' des morceaux que sont les couplets
chantés, c'est dans certaines de ses improvisations que Butler est
le plus étonnant. On s'éloigne alors du blues qui constitue pourtant
la grande part du répertoire, pour aller dans un territoire de
mélanges difficiles à cerner tellement tout cela bouge vite. Butler
commence généralement par casser les rythmiques carrées, a minima en
les faisant swinguer, mais plus souvent en syncopant la basse de
façon singulière. La main droite s'envole alors sur un tempo
endiablé, d'abord sur des phrases néo-orléanaises puis sur des
influences plus dures à identifier. Il me semble entendre des bribes
de be-bop mais aussi des sonorités de classique contemporain. Cette
veine là se confirme d'ailleurs lorsque la rythmique change du tout
au tout, virant vers des accords plaqués (ou `roulés', je ne sais
pas si ça se dit) et des harmonies inhabituelles. Dans ces moments-là,
le guitariste, loués soient les dieux, n'essaie plus de suivre
et se tait. Et puis, après avoir tout cassé, Butler retombe comme
par miracle sur ses jambes, et reprend le morceau comme si de rien
n'était, un petit sourire narquois au coin des lèvres.
Bref, un super concert, un peu troublé par ce satané guitariste, mais c'est une telle magie de voir et d'entendre Butler que je suis très content d'être venu rien que pour ça. D'ailleurs, après une nouvelle pose, le concert reprend avec le Charmaine Neville Band. Les musiciens ont l'air super bons, la chanteuse également. Le genre est funky jazz, mais le répertoire est un peu trop convenu à mon goût (The Girl from Ipanema au second morceau, un peu dur à avaler.), si bien que je décide de plier bagage après une vingtaine de minutes.
Je me suis acheté un disque de Butler (Blues after Sunset) que j'écoute avec régal sur le retour, et franchement, je ne regrette pas ma soirée. L'ambiance, le cadre, la musique, tout y était, et ça ne me gène pas, sur trois concerts, de n'en avoir apprécié que deux. En plus, je rentre chez moi pas trop tard, et tout le monde sera content !
Et je me dis, sur le retour, que finalement la thématique a du potentiel, et surtout un grand intérêt dans le brassage des genres. Blues, jazz, et funk ont des courants clairement néo-orléanais, ce qui laisse un bon champ d'investigation pour de futures éditions. Qui plus est, les artistes ne manquent pas. Alors si le MNOP signifie que mes prochaines vacances me permettront de voir Dr John, les Meters, le Dirty Dozen Brass Band ou Snooks Eaglin à Périgueux, je n'oublierai pas de faire le déplacement !