Le propre d'un bon live, au-delà de l'appréciation de la musique
elle-même, c'est de projeter l'auditeur dans le concert, comme s'il
y était. Si l'on s'en tient à cette analyse, Sweet Mama Live est sans
doute un des meilleurs enregistrements publics qu'il m'ait été donné
d'entendre...
Sweet Mama est une formation acoustique poitevine qui interprète
avec panache un répertoire de blues, rags et de vieux jazz, avec un
soupçon de mazurka et d' autres musiques violonisantes. Le groupe est
constitué de
Jean-Christophe Rouet au violon, aérien et véloce, de
Stéphane Barral à la contrebasse, pilier rythmique et harmonique, et
de
Philippe Juhel à la guitare et à l'harmonica, tous trois en
soutien de
Catherine `Cajoune' Girard au chant, washboard et
percussions diverses. Cette dernière entonne les standards avec une
voix grave et gouailleuse, mettant en valeur un répertoire plutôt
joyeux et populaire.
Le disque s'ouvre sur le sautillant
I've Got My Fingers Crossed ,
pilier du répertoire de
Louis Armstrong et de
Fats Waller en leur
temps. La basse bondit, la guitare jazzy, le violon suit, on
commence déjà à taper du pied. Attention, entendons-nous bien, pas
de jazz intello ici, c'est du jazz populaire, accessible, chantant
et dansant. Et c'est tant mieux. On enchaîne sur
You Don't Have To
Go, un
Jimmy Reed un peu moins endiablé sur lequel Philippe
Juhel démontre sa versatilité, avec un vrai jeu blues, tant en
accompagnement qu'en solo. Il joue aussi de l'harmo en rack,
exercice difficile s'il en est, mais il s'en sort plus
qu'honorablement.
A partir de là, ce n'est que du festif. Même les morceaux plus lents
sont sujets à la joie, encouragement subliminal à prendre la
tristesse avec une pincée de sel. Par moments, on croit entendre une
Piaf anglo-saxonne dans les accents de la voix de Cajoune, tantôt
langoureuse, tantôt rigolarde. Même quand elle ne chante pas,
Cajoune fait la loi en imposant des rythmes endiablés au washboard,
ou en instrumentant au kazoo, comme sur
Tiger Rag où il
enrichit les phrases de violon ou d'harmo.
Un peu plus tard, c'est la guitare et le violon qui sont à la fête,
avec un blues lent pas trop lent,
Walking and Crying qui est
l'occasion pour Philippe Juhel de briller, mais aussi pour Jean-
Christophe Rouet de poser son archet et d'interpréter un long solo
en pizz' à la
Clarence Gatemouth Brown. Miam ! Mais rassurez-vous,
Jean-Christophe est plus que bon à l'archet également, toujours
juste et bondissant, à la fois jazz et tzigane.
Quelques morceaux après, Philippe Juhel sort sa guitare slide sur
Don't Say That No More, tour de force au tempo furieux. A partir
de là, la fièvre ne retombe plus. Cet homme sait-il tout faire ?
Lorsque j'ai acquis le disque auprès de Stéphane, le contrebassiste,
il m'avait mis en garde : " T'intéresses pas de trop près à
l'harmo ", m'avait-il dit, connaissant ma prédilection pour cet
instrument. Il avait tort. Parce que le jeu d'harmo de Philippe
mérite largement qu'on s'y intéresse. D'abord parce qu'il joue en
rack, et qu'il joue bien. C'est suffisamment rare pour mériter qu'on
le note. Son style est très "avant-guerre", tout en rythmes et en
riffs, très véloce, avec un joli vibrato à l'occasion. Le solo sur
Mélancolia est particulièrement intéressant. Il officie également
sur un
Too Late bien pesé, avec beaucoup de questions-réponses
entre les musiciens, le tout noyé dans un bonheur évident.
" Et alors, que je me dis, déjà que ce Philippe-là est loin d'être un
manche, il pose sa guitare pour
Big Road, accompagnant seul
Cajoune. " Et devinez quoi ? Sans le rack, il est encore plus
Impressionnant ! Toute la richesse de son jeu ressort, avec des
inflexions à la
Sonny Boy Williamson 1. Certes, il ne s'aventure pas
(en tous cas, pas sur ce disque) dans l'octave aiguë, et ce qu'il
fait reste mélodiquement simple, mais c'est aussi très sympa, super
bien joué et surtout totalement approprié et à sa place par rapport
au reste du groupe.
Le disque se termine sur une reprise de
Rosetta Tharpe,
Strange
Things Happening Every Day qui est l'occasion pour Cajoune de
faire chanter le public (plutôt bien), et le bis est un medley
instrumental de musiques populaires européennes (tziganes,
italiennes, etc.). Tout ça ne laisse pas le temps de souffler mais
scotche par contre un sourire aux lèvres de l'auditeur, qui s'y
croit vraiment.
Ce qui, comme je le disais en introduction, n'est quand même pas la
moindre des performances pour un disque live. Evidemment, ça me
laisse sur ma faim parce que maintenant, j'ai réellement envie de les
voir en live. En vrai, quoi. En tous cas, si vous pensez que ça peut
vous tenter, Sweet Mama a un site web
www.sweetmama.fr.st sur lequel
vous pouvez écouter des extraits et contacter le groupe pour vous
procurer ce disque. Et franchement, je vous le recommande, c'est une
valeur sûre.