Numéro 60 - Hiver 2004
Numéro 60 - Hiver 2004

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Le Blues multicolore
Le Blues multicolore
Le Blues multicolore
Le Blues multicolore
Le Blues multicolore
Le Blues multicolore
Le Blues multicolore
Le Blues multicolore

Etonnante journée du dimanche 14 novembre à Mantes. Rarement plateau fut plus diversifié que celui du 5e tremplin Blues sur Seine.
Accueillie, comme les années précédentes, avec chaleur par le Centre d'Action Culturelle Georges Brassens, l'organisation, coordonnée de main(s) de maître(s) par Mike Lecuyer et Fred Delforge proposait à la vingtaine de jurés de départager, et surtout de découvrir, comme l'assistance ravie, des groupes aux parcours et aux styles fort différents.

Du Blues-rock péchu de Without au blues-funk festif et mâtiné de soul de Spoonful,
de la joyeuse bonne humeur de Quart de Bleu à l'hypnose de Still Life,
du pur Chicago de Bourbon Street à la gouaille de Sophie Kay,
des ballades de Kap Blues aux transes de Bulldog Gravy, il y en avait pour tous les goûts.

Date: 20-11-2004
de: Pierrot Mercier
photos: Patrick Demathieu

Mise au point préalable : je n'appose ici d'étiquettes que fugitives, aucune n'adhérera totalement; aucun de ces groupes ne se laissera classer simplement.

Quant à La Question Essentielle qui fut, comme toujours, posée : "Qu'est-ce qui en était ou n'en était pas ?", elle n'aura toujours pas reçu de réponse.

En vérité l'Interrogation (Majuscule car nous venons ici pour élire, attention !) vient plus facilement, plus spontanément, quand la chanson devient française.
Serions-nous donc distraits à ce point par les paroles au point d'en oublier la mélodie, l'enchaînement des accords, le rythme - cette respiration qui se sent Blues ?
A moins que l'on nous abuse et qu'on tente de nous glisser, ici quelque ballade folk, là une envolée country... Supercherie ? Pas vraiment, et pas délibérée, car l'Esprit demeure.

1

L'Esprit s'élève même fort haut, porté par le lyrisme d'un Chris Candream pour Still Life. Sa performance vocale nous envoûte. Pourtant les mélodies servies par le duo sont complexes et bien exigeantes pour nos repères à douze mesures et trois degrés. Le complice-guitariste de toujours, Lionel Riss, veut nous égarer et use de ficelles grossières : sur un titre un sample tourne la rythmique sans faiblir pendant que le malicieux se réserve la meilleure part et explose son solo. Un sampler dans du Blues ? Haro ! Haro ! Oui mais la Magie qui s'en écoule, la réfutez vous aussi ?

Still Life
© P Demathieu, 2004

2

K.A.P Blues
© P Demathieu, 2004

Revenons donc terrestres, avec de bonnes balades d'cheux nous, gouleyantes, bien servies par trois compères avec de vraies tronches, des bretelles, des santiags, un tambourin, - Té lou guitariste, il a un bel assent occitan ! Va pour le Larzac Blues ? Patatras ! Ce n'est pas du tout ça : l'autre guitare est une Silvertone et le Cooder qui en transpire ce n'est pas Roger, les petits ! (nb: j'ai honte mais j'assume 0 :-) C'est bien Ry ou alors un cousin de Rainer Ptacek. Ok, boys, virtuosons donc ? Mon slide commence à chauffer la poche de mon jean, j'arbore un sourire béat, je plane sur ces glissades et ... galipette, l'histoire qu'ils nous narrent ensuite est hurlante de vécu, d'un réalisme confondant, Le Mauvais Œil, que ça s'intitule, c'est dire... Bon alors, finalement ? Chanson engagée, protest-song, ou Blues francophone ? Hé bé je sais plus...

3

Quart de Bleu serait plus abordable déjà : les trames musicales nous guident avec une formation finalement south euh non west-side (Pays de Loire en tout cas) bref : harmo, basse, batterie, deux guitares, ok, on est en pays de connaissance (toujours la géographie...). Euh, au fait, dis-donc, m'sieur le sonorisateur, à propos de repères : stp, il y a DEUX guitares, et le gars coté cour a autant droit d'être dans la façade que son alter ego coté jardin ! Franchement t'es pas sympa pour eux : ils jouent de superbes phrases à l'unisson et grâce à toi on n'en entend qu'un, tu crois pas qu'y a comme un défaut, non ?

Quart de Bleu
© P Demathieu, 2004

Après ce loupé, j'entends des mecs (qui devaient revenir du bar en cette fin de set) dire que les Angevins ne sont pas aussi pros que les Nordistes (lesquels d'ailleurs seraient bien inspirés d'écouter les Normands) - ben désolé les mecs fallait être au premier rang comme Bibi : c'était vachement sympa leur truc. Et puis le chanteur a une trop bonne tête :-)

4
Bourbon Street Blues Band
© P Demathieu, 2004

Tant qu'on est dans les pros : voici les Limousins de Bourbon Street Blues Band sur lesquels je fonde personnellement quelque espoir (d'excellentes démos circulèrent jusqu'ici) mais qui me déçoivent un tantinet (en raison de mon attente). En faisant un set à l'Américaine, avec intro des accompagnateurs jusqu'à l'arrivée du soliste [exemples dans ma collec' perso : B** G** à Vannes, L** P** à Chédigny, C** J** à La Charité] et ritournelle après le départ d'icelui, ils en oublient (car elles sont courtes ces 20 minutes) de caser l'essentiel : Mean and Evil est malheureusement lancé sur une fausse cadence qui l'appauvrit singulièrement (quel dommage, tant ce morceau pulse sur leurs démos !) En résumé : pour le soliste (plus visible pendant la balance que pendant le set) je pense pouvoir avancer qu'il est très possible qu'il ressemble à Keith Richards... [il fallait absolument que je m'exprime là-dessus] Mais bon, à part ça c'est du Blues y a pas de doute. Et c'est bien fait, un peu trop même cette fois.

5

Il n'y a pas de doute non plus sur l'excellent Blues-Rock de Without, une formation intéressante avec deux guitaristes (dont un chanteur et un tueur) et deux chanteurs (dont un guitariste et une chemise à fleur), un bassiste et un batteur. Extrême énergie, forte présence, 'tain les mecs ça rigole pas, j'aime bien, même si finalement, c'est plus Rock que Blues mais c'est bien, hein !

Without
© P Demathieu, 2004
6

Une contrebasse arrive sur scène, portée par Thibault Chopin. Une paire de balais surgit dans les mains de Simon Boyer, les temps changent. Nous repartons vers le passé, les yeux attirés par l'ample demi-caisse pailletée de Sophie Kay. Chacun s'affaire avec méthode, même si les aller-retour et déambulations de Little Victor traduisent, comme toujours chez lui, une excitation fébrile. Aujourd'hui cependant je le trouve plus économe de ses gestes, et plus soucieux d'aider sa compagne. Pas de kazoo, juste un peu de tambourin, tout au service de l'autre qui commence son set, posément. Nous sommes familiers de ce son, entendu sur bien des scènes. Mais nous ne retrouverons pas les standards que nous croyions avoir oubliés et que, comme peu, Victor et Sophie savent nous rappeler, en juste quelques accords et quelques motifs, si évidents, si essentiels. Avec cette même évidence, Sophie réveille cette musique en y glissant ses textes et la rend intemporelle. Loin des années 40 d'un Sud oublié de tous, le Blues devient aujourd'hui une complainte des rues, des zincs, des coins-détente [*].

[*] ndldrh : aménagés à l'intention du personnel, conformément à la convention collective.

Sophie Kay
© P Demathieu, 2004

Sophie pose sa guitare, prend son micro à la main et se tient face à nous. L'éclairagiste ne suit pas et laisse baver ses spots insipides, alors qu'il ne faudrait qu'une seule lumière pour éclairer le seul visage, se détachant sur le fond sombre, comme la voix se détache devant le respect des accompagnateurs et nous qui retenons notre souffle. Mets une robe noire pour le gars de la régie, Sophie, joue nous Piaf s'il faut, peut-être qu'il comprendra (doit pas avoir le son là-haut ?).

7

Igor Pichon
Spoonful
© P Demathieu, 2004

Bientôt trois heures de concert mais, alors que l'accumulation des émotions pourrait commencer à diminuer l'attention de chacun, la tension semble plus palpable soudain avec l'arrivée sur scène de Spoonful. C'est même étonnant si on considère que ces tous jeunes gens n'ont pas, avant de commencer leur set, l'air de vouloir impressionner qui que ce soit. Ils n'ont pas l'allure des Without ou Kap Blues cités plus haut. Pourtant, il faut croire que leur réputation s'est déjà faite car un frémissement parcourt la salle. Comme les autres, ils font une balance rapide (mais précise), lancent même un premier morceau tous ensemble, puis s'arrêtent net pour permettre à Mike Lecuyer de les présenter, avec toujours le petit couplet poétique et amical qu'il sait si bien servir.

Et c'est parti ! Et comme il est totalement impossible de résumer 20 minutes de perfection en quelques lignes je ne pourrais que vous donner quelques indications, forcément incomplètes et même injustes sur la richesse des interventions de Nicolas Mary au clavier, sur la précision de la rythmique assurée par Gilles Delagrange à la batterie et le petit nouveau, Thomas Planque, à la basse, sur la flamboyance des solis d'Igor Pichon à la Gibson 335 et la qualité de son chant (ce mec a 21 ans mais à l'assurance d'un vieux black)

Oh si, juste un mot pour mettre en évidence la parfaite mise en place de ce groupe : un morceau au tempo plutôt enlevé se termine, joué par Igor à la slide (assez confidentiellement d'ailleurs parce que le sonorisateur l'a oublié - distrait ce garçon parfois...). Igor pose son Dobro alors que Gilles pose le dernier coup de cymbale, et, sans même perdre une mesure, marque la cadence d'un blues lent, la basse démarre, pendant qu'Igor, pratiquement dans le même mouvement, reprend sa Gibson et enchaîne... Comme en plus ce morceau est du genre à faire dresser les poils des bras, le public est KO.

Ouf... nous pouvons reprendre nos esprits calmement et même les réhydrater pendant que le groupe suivant déballe sa quincaillerie.

Petit tour à la buvette du sous-sol, dans le basement devrais-je dire, car on y parle surtout anglais à cette heure, je cite : WOW!

8

Les travaux sur scène étant terminés nous reprenons nos places... très imprudemment d'ailleurs... parce que rester au premier rang, à ras de la façade pour écouter Bulldog Gravy ce n'est pas forcément le meilleur choix. J'avais tout prévu : j'avais un plan de la Banlieue, un bon manteau avec capuche pour la pluie, du tabac, des pellicules en quantité suffisante, des piles pour le flash et pour l'appareil (nazes d'ailleurs), j'avais juste oublié un truc : préparer une position de repli ! Je viens de comprendre en un éclair pourquoi il a été suggéré cette année de transformer la catégorie acoustique en ELECTRO-acoustique !-%.

Bulldog Gravy
© P Demathieu, 2004

La formule de ce groupe est originale : Mike Greene, le chanteur/guitariste, américain d'origine, a la figure bonhomme des jeunes de son âge (enfin je trouve, vu que j'ai le même), la voix qui va bien (et l'accent évidemment), une connaissance appréciable du blues des années 50. Je pense qu'il doit être agréable à écouter seul. Il s'est entouré d'une bande d'allumés graves qui foutent un boxon total derrière, devant et autour de lui. Harmoniciste, guitariste, batteur, percussioniste (ou maréchal-ferrand ?), ils ont l'air d'une bande de hippies égarés dans Maxwell Street. Si le contrebassiste donne l'apparence de la lucidité, les deux forgerons me paraissaient les plus atteints ... jusqu'à ce que le gratteux se mette à martyriser son AC 30 en jouant du larsen (et non de la Fender), vite rejoint par le souffleur. Tout cela forme un mélange rythmique et sonore... comment dire ? ben je vais vous étonner : c'est cohérent, je veux dire que ça tient debout [faut dire que vu les volumes mis en oeuvre ça ne peut pas s'écrouler tout seul] . Sans rire : c'est du blues primitif, tribal, et le répertoire de Howlin' Wolf, entre autres, peut être interprété de façon littéralement sauvage. Originalité : oui, Présence scénique : oui (à distance respectueuse), Impression d'ensemble : ... pour moi, non (mais merci quand même, les gars !)

Il est presque 19h, le public ébloui/abasourdi se retire, le jury aussi (au fond à droite, après les lavabos)

Pause

Bœuf

Verdict

Les Lauréats du Tremplin Blues-sur-Seine 2004
(Mike Lecuyer)
Bulldog Gravy
KAP Blues
Spoonful
© P Demathieu, 2004

cliquez pour une deuxième photo avec Jean Guillermo

les lauréats : BullDog Gravy, Kap Blues, Spoonful
(à gauche Mike Lecuyer)

C'est terminé pour cette année. On en aura vu et entendu du Blues, de toutes les couleurs !-)

Pierrot

               

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