Numéro 61 - Hiver 2005

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Bagnols Blues Festival
à Bagnols-Sur-Cèze

De: Philippe Espeil
Date: Lundi 11 Juillet 2005

En 2004, après quatorze ans d'activité, le Bagnols Blues Festival se faisait remarquer dans la cour des grands avec une programmation de rêve: John MAYALL, Nine Below ZERO, Maurice John VAUGHN, B.J EMERY, Donald Ray JOHNSON, Bob MARGOLIN, Hubert SUMLIN, Carey BELL, Willie "Big Eyes" SMITH, Sharrie WILLIAMS, Mighty Sam McCLAIN, ... Autant dire que pour 2005, ce festival était scruté de toute part pour voir quelle allait pouvoir être la suite donnée à une telle lancée. Second coup de maître: Lonnie BROOKS, Taj MAHAL, Big Bill MORGANFIELD, James COTTON, Eric BIBB, Lucky PETERSON ! Voilà une belle façon de fêter ses quinze bougies. Compte-rendu d'un rêve éveillé...

Sophie Kay et Little VictorSophie Kay et Little Victor sont sur la route depuis des années. S'ils se sont fait connaître pour leur duo, c'est actuellement Sophie qui occupe le devant de la scène pour la promotion de son dernier album solo Rengaines. Rassurez-vous, Little Victor n'est cependant pas bien loin et il occupe même une bonne place sur les planches, juste là à droite de Sophie, à la guitare lead.
Sophie propose donc un répertoire bien à elle, constitué de compositions en Français et très ancré dans la tradition de la chanson Française. Parisienne d'adoption, elle a la gouaille d'un titi de banlieue; c'est Arletty réincarnée en chanteuse de blues.
Sophie cultive un look rétro franchouillard et Little Victor est au diapason avec un son vintage à souhait, malgré un problème d'ampli de dernières minutes.

Les deux compères accompagnés du contrebassiste Renaud Cand et du batteur Simon Boyer nous ont donné un bon concert, sans doute inattendu pour une bonne part du public dont les amateurs de blues qui ne les connaissaient pas, qui s'imposa comme une première bonne surprise de ce festival.

Mercy Blues Band Mercy Blues Band ensuite, groupe qui m'était encore inconnu (même de nom) il y a seulement quelques mois. Honte sur moi car il existe depuis dix ans et remporte un succès grandissant au fil des scènes.
Son leader Jean-Paul AVELLANEDA est au chant et tient les guitares. De formation américaine (collaboration avec Robben Ford et Luther Allison), il emmène un trio de choc (Bruno Quinonero à la basse et Stéphane Avellaneda à la batterie) qui donne dans le blues-rock...à tendance blues. Entendez par là qu'alors que certains sont partis du blues pour le durcir et l'électrifier de plus en plus, Mercy a su maîtriser l'énergie du blues-rock pour jouer un blues respectueux de l'idiome et de fait particulièrement intéressant. Bel exemple d'adaptation.
La plupart des titres sont introduits en Français par Jean-Paul mais tous sont chantés en Anglais. Les guitares sont à l'honneur: la strat pour des solos fusionnels, la Gibson pour un slide nerveux, la télécaster pour le tranchant, et le dobro pour la note roots. Jean-Paul, avec sa longue silhouette à la Bertignac, les use toutes avec une aisance remarquable.
Derrière lui, ça suit carrément bien et le jeune batteur Stéphane AVELLANEDA est à surveiller car sa prestation de ce soir, malgré son arrivée récente au sein du groupe, m'a fait grande impression.
On aurait pu en rester là, mais c'aurait était sans compter sur les invités. Outre l'harmoniciste dont l'intervention fut anecdotique, c'est surtout Nicole Fournier qui a fini par enflammer les planches. Cette jeune femme est tout simplement explosive. Lâchée sur scène, elle fait preuve d'une présence hors norme et d'un jeu de guitare des plus affirmés. A revoir d'urgence !

Philippe Sangara
Passés les douze coups de minuit, il restait encore un public clairsemé pour assister au set de Bulldog Gravy. Ce groupe dont la notoriété ne cesse de progresser depuis deux ans a réalisé un très bon album ("Big Bad Blues" chroniqué dans les colonnes de l'Agenda du Blues). C'est le contenu de cet album qui fut présenté ici avec les trois "stars" du groupe qui ont fait sa réputation: Mike Greene au chant avec sa guitare et mandoline, Philippe Sangara au slide avec son jeu de scène si particulier, Jean-Louis Brazzi avec ses percussions faites de bric et de broc pourvu que ce soit en métal.
Vous l'aurez compris, une instrumentation hors du commun pour une musique toute aussi inhabituelle. Aux standards de blues (Sleepy John Estes, Leadbelly, ...), les Bulldog Gravy incorporent des sonorités incongrues qui renouvellent ces titres et en font des réalisations très personnelles. C'est cette singularité qui a visiblement séduit le public et qui fait le succès important de ce groupe.

Lonnie BROOKSCe vendredi 8 juillet est la première grande affiche de ce festival. Une inversion de la programmation nous permet de débuter la soirée avec Lonnie Brooks. Il nous faudra cependant patienter quelques titres emmenés par Wayne Baker Brooks, le fils guitariste de Lonnie. J'avais déjà remarqué ce guitariste il y a quelques années au festival Jazz A Vienne où il accompagnait me semble-t-il le Lone Star Shootout (traduisez Lonnie Brooks, Philip Walker, Long John Hunter). Un peu plus tard, je retrouvais le même jeune homme toujours aussi impétueux et à l'aise avec son instrument.
L'introduction faite, Lonnie pouvait entrer en scène. Fidèle à lui-même, le Chicago blues qu'il nous a alors donné fut sans fioriture. Carré, droit dans ses santiags et le stetson vissé sur la tête, il ne ménage pas son énergie et aligne les titres avec toujours le même entrain, et le sempiternel sourire au lèvres. Quelques titres parmi les plus connus de ses précédents albums sont venus s'insérer dans le répertoire.
Le fiston n'est pas en reste, assurant fidèlement la rythmique. Au final, ce fut un bon concert de Lonnie Brooks avec un petit plus en forme de décontraction, sans doute dû au fait que Lonnie assistait au festival depuis la veille et semblait apprécier l'ambiance amicale de ce Bagnols Blues.

Taj MAHALLa tête d'affiche fut ensuite empruntée par Taj Mahal. Pour l'avoir vu deux jours plus tôt au festival Jazz A Vienne, j'ai pu constater une quantité moindre de solos, moins d'improvisation, moins de communication avec le public. Il n'empêche que Taj a plusieurs raisons de faire l'unanimité. Tout d'abord le personnage est jovial, fait l'effort de s'exprimer du mieux possible en Français et n'hésite pas à méler l'humour à ses propos.
Et puis son blues est particulièrement fin, alliant le Chicago blues à un toucher parfois jazzy, un jeu d'artisan de la six cordes. Enfin, les rythmes africains et/ou caribéens qu'il adopte touchent facilement le public et le fait rapidement danser.
Mais Taj Mahal est également un excellent chanteur et il l'a démontré sur ces deux soirées auxquelles j'ai pu assister. La voix belle, sensible, sait se faire grondante et sombre. Il s'en sert pour varier les ambiances de chacun de ses titres. Du grand art.
En formation trio, il nous a offert un concert de qualité et assez intimiste malgré la taille de la scène, du site, et du public venu nombreux.

Big Bill MORGANFIELDPuis le grand soir est arrivé. Samedi 9 juillet, Bagnols Blues recevait le fils naturel du maître Muddy Waters, Big Bill Morganfield. En quelques albums, Big Bill a su se faire un nom tout en assumant l'emprise de son père. Son dernier, Blues In The Blood est le résultat réussi de cette évolution.
Big Bill utilisa d'entrée un gros son Chicago, à l'image de son imposante stature, de sa voix puissante; la claque n'est pas loin. Un court titre d'introduction suivi de quelques autres enchainés, et c'est l'extase. Lorsqu'il passe le bottleneck au doigt puis se lance dans un solo, on ne peut s'empécher de penser: "Bon sang, Muddy n'est pas loin". La comparaison est inévitable et devient évidente lorsqu'il engage "Catfish". Le public se soulève alors et se trouve, en quelques mesures, transporté vers la Windy City.
Les notes pleuvent, le blues coule à flot, se faisant parfois un peu funky. Big Bill est manifestement contemporain tout en exploitant au mieux les ficelles du Chicago blues traditionnel.
Les musiciens qui épaulent Big Bill Morganfield sont par ailleurs excellents: Brian Bisesi à la guitare demi-caisse est malheureusement resté trop en retrait à mon goût. La rythmique tourne impeccablement et le bassiste Nashid Abdul Khaaliq est sans doute tombé dans un chaudron de groove lorqu'il était petit.

James COTTONChangement de plateau pour accueillir la légende James Cotton.
Pendant ce temps-là en coulisse, Lucky Peterson, venu un jour avant son concert pour pouvoir assister à celui de James Cotton, se fait dédicacer sa guitare par Big Bill Morganfield.
Comme pour Lonnie Brooks la veille, quelques morceaux joués par les musiciens de Cotton et emmenés par le guitariste chanteur Harrison "Slam" Allen font monter la température dans l'audience. Très bon chanteur, il excelle également sur le manche de sa six cordes et fait preuve d'une belle présence scénique. Il nous jouera "Let The Good Time Roll" et un superbe "How Blue Can You Get". En voilà un qui apprécie B.B.King.
Puis ce fut l'entrée du vétéran, les centaines de personnes venues en son honneur l'acclamant comme il se doit. Il s'installe sur sa chaise (de laquelle il ne se lèvera qu'à l'occasion d'un solo), ses soixante-dix ans lui imposant d'être raisonnable. Et là, pour un amateur de blues, c'est l'avalanche. Tout ce qu'il est possible d'apprécier chez Cotton, dans son jeu d'harmonica, l'aura et le mythe qui l'entoure, se révèlent devant vos yeux, sur scène. On regrettera peut-être que le répertoire se limite à des standards comme "Please Don't Go", "Sweet Home Chicago", "That's Allright" mais le public est conquis, en admiration, et c'est bien le but recherché.
Pour Cotton aussi, les musiciens l'entourant sont au top. Un second guitariste, Tom Holland, est dévolu au slide, le bassiste Charles Mack semble aux anges et le batteur (Mark Mack ?) apporte une assise confortable.
Le rappel est évident, et Lucky Peterson en profite pour venir faire le boeuf, trop heureux de pouvoir partager la scène avec une des dernières références du Chicago blues dont la griffe est venue sur sa guitare s'ajouter à celle de Big Bill. Son second guitariste veut sa part et rejoint tout ce beau monde. Le moment est mémorable.
Il aura fallu un second rappel pour combler le public et achever cette soirée exceptionnelle, une soirée au sommet de ce que l'on peut attendre du Chicago blues. Vous en aviez rêvé, Bagnols Blues l'a fait.

Eric BIBB Un dimanche pas comme les autres. Celui-ci est consacré à Eric Bibb et Lucky Peterson; un contraste audacieux.
Eric Bibb est fidèle à son image, aux albums que vous avez pu entendre dans votre salon. D'un calme et d'une simplicité exemplaires, il se présente tout d'abord seul sur scène. Que peut faire un homme ainsi dans cet immense espace face à des centaines de personnes ? Réponse: rendre ce moment magique. Sa guitare et sa voix pour baguette ont captivé le public dès le premier morceau. Puis les titres passèrent générant des applaudissements nourris, reconnaissants, saluant la performance.
On notera "Kokomo", d'un précédent album "Painting Signs", le célèbre "Candy Man", et un "Come Back Baby" en hommage à Dave Van Ronk particulièrement chargé d'émotion. Eric enchaina avec un entrainant "Could Be Better" qui fit taper des mains les festivaliers. Puis Clive Barnes, compagnon de route, Irlandais d'origine et slideur de talent, est venu rejoindre Eric Bibb evoquant Mississippi John Hurt pour un "Stagolee" superbement revisité. "Going Down Slow" et "Tell Ol' Bill" cédèrent la place à un titre du Reverend Gary Davis que Eric a chanté avec une ferveur incroyable. Le public a alors demandé Eric Bibb et Clive Barnes pour deux rappels.
Eric Bibb est à voir absolument sur scène pour la "zen attitude" qu'il adopte, la tendresse qu'il dégage, la délicatesse de son jeu, pour cette ambiance qu'il sait installer avec sa voix et quelques notes. C'est une invitation à la sagesse et à l'intimité.

Lucky PETERSONLe temps d'un rapide changement de plateau, et celui qui grandit dans le milieu du blues, qui depuis des années écument les lieux blues de la planète, et qui, la veille, avec des yeux émerveillés faisait respectueusement signer sa guitare à James Cotton et Big Bill Morganfield, j'ai nommé Lucky Peterson, entrait en scène.
Pour les premiers titres, Lucky s'est assis à l'orgue Hammond couplé à une cabine Leslie. Le son s'avéra cependant trop fort et il était difficile de discener les paroles de ses chansons. Mais Lucky en a vu d'autres et, tantôt au Rhodes ou même au clavinet, il imposa son funky blues au service d'un spectacle bien rodé. Venu s'asseoir au bord de la scène pour pousser quelques phrases a cappella, c'est un "Red Rooster" du tonnerre qui fut l'occasion du passage à la guitare et du désormais habituel bain de foule de Lucky. Le public visiblement aime ce show, et le lui manifeste sur son trajet. Lucky reviendra vers ses musiciens finissant sur des bribes à la SRV et une reprise de "Purple Haze".
Mise à part l'intervention de James Cotton toujours dans les parages, je restais donc sur un sentiment mitigé car, pour qui a déjà vu Lucky Peterson, le show semble s'essouffler d'année en année et me fait cruellement penser aux débordements d'un Buddy Guy. Espérons que Lucky saura ne pas lasser.

Ce festival a, cette année encore, su séduire le public et combler les plus exigeants amateurs de blues. Si l'affluence fut peut-être un peu moindre que l'année dernière en raison d'une météo incertaine, espérons que celà ne lui portera pas ombrage car il faut reconnaître que ce festival a su se hisser au niveau des plus grands quant au niveau de la qualité de sa programmation. Un grand coup de chapeau à Sophie Brunel qui a su faire les bons choix et même surprendre avec une première soirée réussie, et de grands remerciements à toute l'équipe organisatrice qui contribue par son sérieux, sa gentillesse et sa bonne humeur a créer l'ambiance si particulière et si agréable de ce festival. Que de souvenirs bleus en tête ! Que de bons moments partagés sous les étoiles de Bagnols !

Philippe Espeil
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