Numéro 61 - Hiver 2005
Numéro 61 - Hiver 2005

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BLUES IN CHEDIGNY 2005
BLUES IN CHEDIGNY 2005

 

de: Pierre Mercier
date: 19/01/2006

Trois jours de paix, de musique et de travers de porc

Première journée (12 août)

Vendredi, 17h. Après 250 km de route depuis Saint-Pierre nous arrivons au village. Nous nous installons au café pour nous désaltérer et saluer Pascal, le propriétaire du Miam' en Zic. (C'est le nom de l'établissement depuis l'an dernier déjà - certains au village regrettent l'ancien nom : "Chante l'Indrois" sentait bon la campagne mais le nouveau est drôle - et parlant, non ?) Cette année nous ne logerons pas ici car, après trois ans d'afters mouvementés, nous voulons un endroit calme pour nous reposer après les longues soirées.

Nous repartons ensuite vers notre chambre d'hôte, dans une ferme perdue sur le plateau de l'autre coté de l'Indre - 8 km certes, mais nous ne les ferons que deux fois par jour (ce n'est rien quand on en fait 40 en banlieue tous les matins).

Après avoir déposé nos pénates nous revenons sur le site, juste à temps pour nous installer devant la petite scène et y attendre les Two-Timers.

19 heures précises et le duo britannique démarre son set. Gordon Russell à la guitare et à la valise/grosse caisse, Sarah James au chant, à l'harmonica, aux percussions et ... au sourire. Contraste entre les deux, pas de présence scénique du taciturne Gordon, Sarah est beaucoup plus expressive mais c'est lui le rocker. Il ne bouge pas beaucoup - se lève parfois de son tabouret, laissant croire qu'il va se lancer, mais se rassoit aussitôt. Par contre, quel jeu et quel son ! British rock, pub rock, pop rock, tout ça n'est pas souvent blues mais diablement entraînant. Il faut quand même se rappeler que Gordon était le guitariste de Doctor Feelgood à l'époque notamment de Mad Man Blues, un des albums essentiels du groupe (ok ça ne vaut pas leurs premiers albums mais, ceux-là, RIEN ne les vaut (dans le genre, j'entends !-)). Je l'aime beaucoup (l'album et donc Gordon aussi), d'abord ça commence par Dust My Blues, alors...

Les Two-Timers sonnent donc résolument anglais, d'autant que Gordon joue sur un vieux Vox avec une copie de Telecaster Thinline qui sonne d'enfer (G&L, marque américaine qui sous-traite en Corée). Des standards, des compos, des ballades, des rocks bien entraînants, tout ça avec l'impeccable cohésion d'un couple de musiciens (et plus si affinités) qui vit sur la route depuis ... 12 ans. Ils étaient passés ici l'an passé et y avaient obtenus un franc succès malgré l'heure tardive et les conditions parfois limites du Cabaret (je n'y étais point cependant). Cette année le Cabaret a été supprimé et la soirée décalée, avec donc une vraie première partie "coté jardin" qui permet à des groupes moins ambitieux de se produire dans d'excellentes conditions. Nos amis anglais sont donc de retour ici "back by popular request", comme ils indiquent sur leur site [http://www.twotimers.org/] et tous s'en réjouissent. [NB : j'écris un peu vite "moins ambitieux" au sujet de ces sets d'ouverture, car la plupart démontreront, tout au long de ces 3 jours, qu'ils auraient pu aisément tenir la grande scène. Evidemment c'est toujours facile à dire après coup et c'est jeter la pierre un peu vite aux organisateurs mais... bon vous verrez bien.]

Le temps passe sans qu'on s'en rende compte avec la charmante Sarah et le scintillant Gordon. Nos amis nous rejoignent, nous croisons des têtes connues (Marc Loison, Arol Rouchon - jolie rime, tiens !), assaillons le barbecue et la buvette et nous préparons à migrer vers le Coté Cour (comprenez : la grande scène, installée sur la "Grand Place" (euh grand, tout est relatif, menfin ça contient quand même 2000 personnes, cet espace villageois)).

21 heures pile, Virginie Louault nous souhaite la bienvenue et nous présente Lil'Ed & The Blues Imperials.

Comme j'ai décidé, dés la lecture du programme provisoire de cette édition, qu'il me fallait absolument les voir, je me précipite au bord de la scène, pratiquement accoudé aux retours pour photographier leur jeu de scène épatant. Voilà un combo qui tourne depuis combien ? 16 ans au bas mot, et qui, visiblement, s'amuse comme au premier jour. L'ami Marc m'a fait passer la pochette de leur premier album, ben , c'est sur qu'ils ont changé depuis mais qu'est ce que ça devait être quand ils étaient de jeunes fous ! Et qu'Ed Williams en rajoute, force dans sa propre caricature de bon black malicieux, roule des yeux en billes de loto et secoue son impossible couvre-chef, genre de chechia à la Paco Rabanne, jetant des étincelles comme son inénarrable gilet... qu'importe, ça rigole ! Même l'imposant Pookie Young (à la basse) se bidonne (euh elle est facile ok). Seconde guitare mais à très courte distance d'Ed Williams, Michael Garrett (Gibson demi-caisse ES335 environ) tient également très bien sa place au chant. C'est d'ailleurs beaucoup plus que le faire-valoir de l'espiègle lutin à la Les Paul Studio (enfin... je crois - si vous reconnaissez le modèle, merci de me l'indiquer) - entre nous, je ne m'attendais pas à voir avec une guitare aussi sobre mais plutôt avec une horreur japonaise et plastifiée à la Hound Dog Taylor !-)).

Blues sans complication, basique, jouissif, bref : Blues. (et à la slide en plus, que demande le peuple ? ah pour le peuple, j'sais pas mais le Pierrot lui il est content !)

On regrette juste que le rythme faiblisse sur la fin quand Ed Williams casse une première corde et perd cinq bonnes minutes à s'accorder.... Mais qu'est-ce qu'il fout donc ? Il ne peut pas avoir une guitare d'avance ? Ou alors peut-être espère-t-il que Lucky Peterson lui en apporte une, déguisé en roadie, comme il le fit pour Michael Burks l'an passé ? Ed ignore ensuite carrément la casse d'une deuxième corde et finit son set sans autre temps mort.

Une petite crêpe, une petite bolée, il est vite 22h30.

Changement de gabarit : Big Joe Turner et sa Memphis Blues Caravan s'installent et prennent leurs aises. 3 cuivres, clavier, guitare, batterie et évidemment, bien sur, of course, basse. Et celle-là on ne peut pas la louper ! Ah ça, on sait qu'il est là Pépère ! Bon enfin, ça démarre (ptet qu'il a surpris le sonorisateur en ouvrant le potard à 12, ptet que c'est la consigne, ptet que oui, ptet que non menfin c'est pas beau). Et donc, ça démarre lourd. Et même que ça n'arrive jamais à décoller. Le guitariste se dandine, se trémousse sans qu'on l'entende. Ce qui me fait dire (mais je vois le mal partout) que c'est intentionnel, parce que le moment n'est pas venu pour lui, car le Boss en a décidé ainsi. Pour l'instant honneur aux cuivres, puis au clavier, puis arrivée d'une chanteuse. Big Joe annonce les morceaux aux musiciens au fur et à mesure, quelque fois il donne la tonalité avec, quelque fois pas, souvent il y en a qui ne l'entendent pas (avec la basse c'est pas étonnant qu'ils fatiguent), bref c'est plein de surprises ! Et c'est aussi, ne le cachons pas plus longtemps, un peu largement le boxon.

Je n'ai pas réussi à reconnaître tous les morceaux, les moins méconnaissables étant Hound Dog et I'm Ready. Pour Stormy Monday, dont on ne saura jamais sur quelle grille il devait être joué, les paroles nous ont aidés : "the eagle flies on friday", tout ça. Ladonna Smith qu'elle s'appelle la dame (mais elle mérite peut-être mieux donc je peux enlever son nom, no problemo).

Une mention quand même pour John Lisi, le guitariste qu'on réussit enfin à entendre et qui a l'air passablement ému (ce n'était pas la chaleur donc c'est l'émotion). Il nous délivre, quand il en a le loisir, des solos un peu bavards et brouillons, mais non dénués d'idées. On lui pardonnera d'avoir parfois cédé à la précipitation, ne sachant pas toujours le temps qui lui serait imparti. Il nous gratifie en tout cas d'un solo de slide tout à fait étonnant - il y a des fois où on aimerait enregistrer (remarque c'est pas le soir : tu grilles un mini-disc entier avec du n'importe quoi et on au moment où il se passe enfin quelque chose, plaf, t'as un beau END qui s'affiche sur ta fenêtre).

Laissons la caravane se désensabler toute seule et rentrons dormir pour être en forme demain, parce que demain...

Ben... à suivre :-)

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Deuxième journée (13 août)

[nb: je m'aperçois que j'ai hier oublié de créditer Big Joe Turner d'une version très intéressante de The Thrill Is Gone, plus sautillante qu'à l'accoutumée - funky même - voici un oubli réparé (il eut été injuste de passer sous silence cet instant)]

Réveil en douceur et même carrément tardif dans le calme de la campagne. Nous redescendons au village pour déjeuner avec nos amis qui, eux, ont une nuit plutôt agitée sur le parking. Le pare-manouches installé depuis peu leur ayant interdit de garer leur camping-car dans le fond du champ, ils ont du rester en bordure de route et ont profité, si on peut dire, d'un rassemblement de jeunes avec bagnoles rugissantes et autoradios crispants.

Une peupleraie tranquille, repérée précédemment dans le fond de la vallée, sera notre point de repli. (You gotta move...)

Nous sortons les bouteilles de la glacière, le charbon de bois et les fauteuils de la soute, y a plus qu'à…

Et bien sur, une fois rassasiés, les guitares ! Gwenaël m'explique le vrai Stormy Monday et nous essayons, comme tous les ans, de terminer enfin le morceau que j'ai commencé d'écrire aux tous débuts de feu notre groupe en ... ahem ... 1998.

Ah quelle quiétude ! Juste troublée par le 'floc' d'un pécheur à la ligne mais si loin...

Tudieu, 17h30 déjà ! Faudrait ptet s'affoler, replier tout ça, et regagner le site du festival...

Juste à temps donc nous arrivons pour découvrir Matchbox qui ouvre la deuxième journée sur la scène Coté Jardin. Voici un groupe amateur extrêmement sympathique qui réunit deux générations : Julien Titier au chant et à la guitare étant accompagné par son père Jean-Yves (Titier donc) à la basse, alors que le clavier, Mathieu Fichet, se range du coté des jeunes et le batteur (également très bon chanteur) Christian Jaquet, de celui des anciens. Répertoire de reprises parfaitement assimilées, placement judicieux et mesuré des solos, pas de frime, une bonne communication avec le public (on prend le temps de présenter les morceaux). La voix de Julien manque encore de maturité mais je pense qu'il est bien parti, laissons-lui le temps de s'affirmer. En tout cas son jeu de guitare est lui, bien mature (c'est à dire pas du tout le genre guitar-hero (je les hais)). Pour conclure le set il/ils nous offre(nt) un enchaînement de Who Do You Love (vous savez : le jungle-sound de Bo Diddley) avec Voodoo Chile (si si) et, c'est là que c'est habile (parce que je m'apprêtais à contredire mon impression précédente), retour au thème de départ et conclusion dessus. Joli !

Beau succès (décidément cette petite scène les attire !).

Pause, on en profite pour se ravitailler sans bousculade (cf. le titre de ce récit pour le menu - on ne change pas une équipe qui gagne)

Vers 19h15 (on n'est pas aux pièces quand même !) Dino Baptiste se présente sur cette même 'petite' scène. Avant de vous en parler j'insiste de nouveau sur l'attrait de ce nouvel espace, moins imposant que le grand podium et, par là même, plus propre à assurer une complicité, une intimité entre les artistes et le public. La sonorisation est tout à fait correcte, le sonorisateur est, comme pour la scène principale, le même depuis plusieurs années et utilise au mieux le matériel (c'est bien les Nexo hein ?-) - Tenez le voici en photo, discutant avec Dino avant son passage [** clic **].

Revenons donc à l'excellent pianiste anglais qui est ce soir accompagné seulement par un batteur et propose un répertoire boogie, blues ou rock'n'roll diablement entraînant (même si sans surprise). Le bonhomme est très chaleureux et ne se ménage pas, offrant au public, subjugué, plus d'1h30, non-stop. Chapeau ! Personnellement je préfère Julien Brunetaud dans le style - tiens c'est vrai ça, devrait venir avec JB Boogie, surtout qu'il est bien connu ici...

Bon, un petit tour par le camion pour prendre un café, les pulls et les ... marchepieds (ça c'est la trouvaille des copains pour leur permettre de voir quelque chose par-dessus la foule - ok ça restera utilisable tant que d'autres n'auront pas la même idée !-))

21h déjà. Dino Baptiste venant tout juste de terminer, on laisse quelque répit aux derniers spectateurs pour rejoindre la place de l'église (doit pas y avoir beaucoup plus de 100 m à faire mais la foule est dense et entre les deux il y a la buvette !-)

Cela nous laisse le temps de lire le programme : "Reconnu en tant que bassiste accompli et chanteur, Kevin  Duvernay est devenu une des figures les recherchées et respectées de la scène allemande de Blues. Il a joué avec les plus grands nom du blues tels Johnny Copland [sic], Lazy Lester, Buddy Ace, Louisiana Red, Angela Brown, Johnny Heartsman, Jimmy Preacher Ellis, Dook Joint. Il a créé son groupe dans les années 90 qui se compose de : Dieter Jagiela à la guitare, Stefan Schoener au piano et hammond, George Dusemond à la batterie, Sween P la basse, Thomas Girard au saxophone et Corinna Fickert à la trompette." (Hum, l'énoncé de ses participations n'aide pas vraiment à définir son style...)

Le voici, les voilà ! (petit changement de line-up : nous ne saurons ce que vaut Stefan Schoener car il est remplacé ce soir par Christian Rannenberg, une pointure ! (c'est vrai qu'il est très grand - heureusement il joue assis ;-)).

En fait ce sont des standards du blues que Kevin va nous proposer avec son groupe. Mais là où Big Joe Turner était poussif hier soir (ou bordélique dans les morceaux rapides), le même répertoire, interprété par un vrai groupe (je veux dire par des gens qui se connaissent depuis longtemps, qui s'apprécient, qui prennent plaisir à jouer ensemble et nous le font partager) prend une toute autre saveur. Sans malice de sa part je pense (il y a des coïncidences heureuses disons), Kevin Duvernay va d'ailleurs reprendre quelques titres malmenés hier. Tiens justement : I'm ready - il n'est que de voir les bananes dans l'assistance pour comprendre que le but est atteint ! C'est à cela que servent les standards : à donner des repères au public, à le rendre complice. Encore faut-il que l'entente soit parfaite entre les musiciens pour que, tout en étant respectant le morceau, chacun, au moment opportun (quand il le sent) puisse y donner le petit plus qui fait toute la saveur. C'est cela que nous attendons et non un rabâchage sans âme (un comble pour le Blues) comme l'autre bedaine et ses potes rameutés juste à temps pour la balance (s'il faut y en a même qui l'ont loupée). [ndlr : 'bedaine' n'étant pas politiquement correct on mettra 'sa majesté' pour la publication]. Voilà qui est dit, non mais...

Si Dieter "Jack" Jagiela est le plus prolixe, Thomas Girard et Christian Rannenberg nous offrent quelques beaux soli inspirés. Corinna Fickert ponctue les séquences de sa trompette, comme elle fait les chœurs sur le chant. Nous n'aurons droit qu'à un seul solo de sa part mais quel moment ! Merci Miss !

Vraiment une belle surprise ! (cela dit, certains des musiciens sont déjà venus ici, je me souviens de Dieter Jagiela - sa bonne tête de nounours m'est familière - un tour aux archives s'impose... ah voici : il accompagnait Kenny Blues Boss Wayne en 2003)

Je vous aurais volontiers parlé de Shemekia Copeland qui venait, elle aussi, avec un groupe soudé mais présentait un répertoire fort différent. Hélas le son était beaucoup trop fort, la basse en particulier. Comme hier soir d'ailleurs, serait-ce une volonté délibérée de donner plus de moyens aux têtes d'affiches ? La tentative d'hier soir de rattraper par un volume sonore exagéré la platitude du spectacle n'avait pourtant pas été 'successful', comme on dit ( ? ah oui : fructueuse) .

Shemekia a une voix magnifique (et parfaitement mise en valeur par le sonorisateur, si si sincèrement c'était splendide - chapeau bas, comme tous les ans, mec ! mais pas d'accord pour la basse, non), Arthur Neilson est un guitariste 'causant' (et non bavard), mais la section rythmique, par le volume qu'on lui a donné, nous a fait fuir.

Bon ceux qui sont restés se sont régalés alors tant mieux.

Dans le calme de la ferme nous pensons : vivement demain !

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Troisième journée (14 août)

Après une longue nuit réparatrice nous revenons retrouver nos amis au village. Un petit bœuf décontracté anime déjà le Miam'en Zic en cette fin de matinée. Parmi les protagonistes je reconnais le Philippe Kerouault de KAP Blues, après avoir croisé l'Eric Antraygues de la même formation sur le parking. C'est dire que ces deux-là ne vont pas tarder à retrouver leur acolyte Chris Papin pour une petite séance de répétition avant leur prestation prévue en début de soirée. Quant à nous, des envies gastronomiques nous conduisent vers un joli site voisin pour déjeuner de nouveau au bord de l'eau.

Nous revenons vers 18 heures pour trouver la place déjà fort peuplée. Le pari tenté cette année par les organisateurs de multiplier les temps forts va s'avérer réussi puisque la foule, dés cette fin d'après-midi, est au rendez-vous pour accueillir Jean-Jacques Milteau.

Le fidèle complice Manu Galvin étant en vacances, la guitare est aujourd'hui tenue par Jean-Marie Ecay, ce qui nous permet de re-découvrir le répertoire de Jean-Jacques auquel le très brillant guitariste électro-acoustique donne ici d'autres couleurs, les standards comme les compositions du duo Milteau-Galvin parfaitement assimilées. Après que Jean-Marie nous ait proposé une de ses compositions personnelles, Demi Evans fait son apparition. Et quelle apparition ! Une silhouette gracile, longue robe indienne, toute de légèreté sur ses pieds nus, réservée et douce puis féline, vive, nerveuse, violente même, la belle demoiselle se mue en une tigresse, sa voix rauque nous prend aux tripes, nous fait frissonner puis nous libère. Tour à tour impétueuse, presque possédée puis sereine, apaisée… Son sourire alors qu'elle nous quitte est un ultime cadeau, presque timide et trop modeste après l'émotion rare qu'elle nous a donnée.

Pendant que Kap Blues prend possession de la petite scène nous préférons quant à nous rester à l'écart et, calés sur les gradins, nous savourons encore le moment magique que nous venons de vivre.

L'heure étant maintenant à la restauration, nous revenons vers l'espace central et profitons, au passage, de façon peut-être moins intense, décontractée disons, de la prestation de KAP Blues. J'ai déjà dit dans ces colonnes ("Le Blues Multicolore", dans le numéro précédent) tout le bien qu'il fallait penser de ces lascars. Lesquels auront su mettre, à leur tour, le public de Chédigny dans leur poche.

Retour de la nuit, et retour vers la grande scène pour débuter la dernière soirée. The Blues Band, probablement le dernier des grands groupes de British Blues, une espèce en voie de disparition en quelque sorte, vient prendre possession de la scène. Quoi de plus authentique, de plus sincère que le Blues britannique ? Tellement respectueux de ces modèles, parfois presque austère par le traitement des standards et parfois plus décontracté, mais toujours, c'est sa caractéristique, si élégant. Une impression de facilité extrême et, en même temps, une évidence totale. Une sorte de faille spacio-temporelle fait revenir tous, spectateurs comme musiciens, trente années en arrière. Intercalées dans le programme dédié en grande partie à Ray Charles, Les compositions du groupe ont un je-ne-sais-quoi de délicieusement suranné. Un goût indéfinissable de vieilles chansons pop jouées par des musiciens de casino (on s'attendrait à voir passer Mr Bean dans un coin de la scène). Mais, quand Dave Kelly se retrouve seul avec sa stratocaster et qu'il nous prodigue un crossroad blues plus-que-parfait, ou quand Paul Jones le rejoint avec son harmonica pour un duo country-blues comme on s'en régale rarement, nous savons que ces gens ont tout compris et, surtout, n'ont rien oublié. Merci à eux de nous rappeler combien nous étions heureux alors de découvrir le Blues grâce à leurs talents juvéniles et enthousiastes.

Quittons à regrets cette bande de fringants quinquagénaires et accueillons LA vedette attendue de cette soirée en la personne de Kenny Neal.

Nous mîmes sans doute trop d'espoirs dans sa prestation. Le prodige de Bâton-Rouge nous a sans doute trop promis. Ce soir il n'est pas dans ses marques. Son show est énergique mais brouillon. La machine, sans doute trop parfaitement huilée, semble tourner à vide. Le set n'est pas construit, les morceaux s'enchaînent en désordre. Les soli sont interminables. Kenny joue trop fort, fini par esquinter sérieusement son twin reverb, l'abandonne pour l'harmonica, revient à la guitare, essaie de frayer un chemin à ses chorus à travers les craquements. Déstabilisé par ces ennuis, qui eussent été mineurs s'il avait pris la peine de changer de matériel, il se perd, n'arrive pas à se concentrer. Les phrases sont brillantes mais le discours est décousu. Il nous assène un It Hurts Me Too de 20 minutes qui me navre et consterne mon entourage. Le show reste spectaculaire (et donc apprécié des premiers rangs) mais nous passons largement loin du grand moment espéré…

Le festival se termine sur une dernière impression un peu bancale mais que de grands moments encore cette année !

Vivement le mois d'août qu'on y retourne !

Pierrot & Marie