Numéro 61 - Hiver 2005
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Les Gibson de Johnson
Les Gibson de Johnson

De: Thierry Guiot
Date: 4 juin 2005

L'image de Robert Leroy Johnson nous est parvenue par deux photographies attestées : l'une en buste et l'autre en pieds. Sur ces deux photographies, Johnson tient une guitare. Il s'agit en fait de deux guitares différentes. La littérature sur l'Internet diverge ou se trompe manifestement quant à l'identification des instruments. Il faut donc procéder à une petite enquête pour avoir une idée plus précise de leur nature.

Johnson naît le 8 mai 1911 à Hazlehurst dans l'état du Mississippi. À la fin du mois de novembre 1936, Don Law de chez Vocalion fait une session d'enregistrement à San Antonio, Texas. Robert Johnson s'y trouve. Il passe trois jours à enregistrer 16 morceaux, dont Sweet Home Chicago . Il a 25 ans et demi. En juin 1937, Johnson enregistre à Dallas,Texas, toujours pour la compagnie Vocalion. Cette fois 13 nouveaux titres sont gravés en deux jours. L'histoire s'arrête un an après, vraisemblablement empoisonné à un "juke joint" de Quito (Greenwood), il est transporté au 109 Young Street à Greenwood, Mississippi où il meurt le 16 août 1938, après trois jours d'agonie, à l'âge de 27 ans.

En observant les guitares de près, on remarque que le trou, appelé bouche, de l'une d'elle est cerclé d'un trait blanc, appelé rosace, juste sur le rebord et que l'autre porte un trait blanc en retrait du rebord. Parmi les guitares acoustiques potentielles des années 30-40 disponibles dans le Sud, j'ai trouvé deux candidates avec le trait au bord : la Kalamazoo KG11 et la Kalamazoo KG14 ; ainsi que deux candidates avec un trait en retrait : la Gibson L-00 et la Gibson L-1. Notons que les premières étaient aussi fabriquées par Gibson qui avait sa lutherie à Kalamazoo dans le Michigan. La Kalamazoo était une guitare bon marché destinée à s'adapter à la baisse du pouvoir d'achat après le crash boursier de 1929 et pendant la Grande Dépression.

Comparons les deux Kalamazoo avec la guitare de la photographie en buste. Les trois guitares possèdent 14 touches avant le début de la caisse de résonance et 5 touches sur la caisse. Le double point de repaire, pastilles rondes incrustées, est toujours sur la 12e touche, sur toutes les guitares, mais le premier point se trouve parfois sur la 5e touche, parfois dès la 3e touche. Sur les trois guitares, la 3e touche est vierge. Un trait blanc dessine le pourtour de la caisse, il est épais sur la guitare de Johnson, épais sur la Kalamazoo KG11, mais fin sur la Kalamazoo KG14. De même, l'équerre sur la caisse à la base du manche, appelée talon, est épaisse chez Johnson et sur la KG11, mais fine sur la KG14. Sur la photographie, la tête du manche est hors champ, de même que le bas de la caisse, ce qui ne permet pas de faire la comparaison, néanmoins, on reconnaît une Kalamazoo KG11 à la rosace, au trait de caisse et au talon.

Comparons maintenant les deux Gibson avec la guitare de la photographie en pieds. Les trois guitares possèdent 12 touches avant le début de la caisse de résonance et 7 touches sur la caisse. Toutes les trois ont une pastille ronde sur la 3e touche. Les têtes de manche se ressemblent sur les trois guitares, droites avec une accolade au sommet. Le trait blanc qui dessine le pourtour de la caisse est épais sur la guitare de Johnson, épais sur la Gibson L-1, mais fin sur la Gibson L-00. Enfin, alors que le bas de la caisse est parfaitement arrondi sur la guitare de Johnson et sur la L-1, il est aplati sur la L-00, tout comme sur les Kalamazoo. Il est évident que la guitare présente sur la photographie en pieds est une Gibson L-1, le trait épais autour de la caisse, mais surtout la forme ample et arrondie de la caisse l'atteste. Toutefois, un élément gênant reste à comprendre. En effet, sur les deux Gibson, la touche 15 est marquée d'une pastille ronde, mais pas la guitare sur la photographie. En observant de près l'image, on remarque toutefois que deux traits noirs parallèles passent par dessus les cordes et les rayures du pantalon. Ces traits ont été produits sur l'image ou sur son négatif après la prise de vue et celui de droite commence à l'endroit même où doit se trouver la pastille blanche qui, du coup, n'est pas visible.

Alors, que penser des deux photographies de Robert Johnson ? Après la session d'enregistrement de novembre 1936, le titre Terraplane Blues sort en 78 tours. La Terraplane était une voiture bon marchée, solide et rapide, fabriquée par Hudson Motor Company entre 1933 et 1938. Johnson vend les 5000 exemplaires du disque dans le circuit "Race Records". La Kalamazoo KG11 était, elle-même, une guitare bon marché. Johnson a pu la posséder avant la vente du disque ou même avant la session de 1936. Après la vente de son disque, il est possible que Johnson ait acheté la grande et belle Gibson L-1. Ce qui nous ferait peut-être une photographie en buste prise avant ou pendant la session de novembre 1936, voire peu de temps après et une photographie, en pieds, prise après la vente du disque, en tout cas avant sa mort en août 1938. Cela voudrait dire aussi que la session de 1936 et peut-être aussi celle de 1937 serait enregistrée avec la Kalamazoo KG11. À moins que la session de 1937 ait été décidée grâce aux bons résultats de Terraplane Blues. Dans ce cas, la photographie en pieds aurait pu être prise pour cette deuxième session et celle-ci aurait été jouée avec la Gibson L-1. Bien que séduisante, cette conclusion reste vraiment très hypothétique, mais l'identité des guitares sur les deux photographies, elle, semble beaucoup plus certaine.

Thierry Guiot