Numéro 61 - Hiver 2005
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ROOSEVELT HOLTS :
ROOSEVELT HOLTS :

 

Presenting The Country Blues

Par Philippe 'CatFish' Prétet

Alors que les sixties voient la redécouverte de plusieurs grands noms du Delta Blues, à l'instar de Johnnie 'Geechie' Temple qui avait été enregistré avant-guerre, il subsistait ça et là, dans le sud profond, un véritable gisement, sorte de testament musical vivant, qui était curieusement resté inexploité.

C'est grâce au remarquable travail de défrichement accompli notamment par l'universitaire chercheur le Professeur David Evans et Georges Mitchell, que, dès le début des sixties, plusieurs bluesmen inconnus jusqu'alors purent être enregistrés, léguant ainsi à la postérité un patrimoine musical inestimable qui, sans l'abnégation de ces passionnés, aurait très bien pu disparaître à jamais!

Roosevelt Holts fut l'un de ces artistes de blues importants, malheureusement resté inconnu des producteurs et des maisons de disques lorsqu'il était jeune, quand bien même il jouait régulièrement dans les juke-joints du sud rural et de la région du Delta. S'il avait pu obtenir un enregistrement en studio dans les années 1930, nul doute que ses faces auraient été prisées par les amateurs de blues, puis, rééditées de nos jours, pour le plus grand bonheur des bluesophiles du monde entier. Mais tout cela n'est jamais arrivé !

C'est un concours de circonstances aussi heureux qu'inattendu -à l'époque- qui permit à Roosevelt Holts de sortir de l'anonymat. En effet, courant 1965, David Evans, étudiant à l'université d'UCLA, décida de passer quelques temps à la New-Orleans (La) où il rencontra Babe Stovall. -ce dernier, était alors quasiment inconnu avant que David Evans ne l'enregistre-. David Evans s'intéressait de près aux musiciens qui avaient été influencés par Tommy Johnson. Babe Stovall, qui avait joué avec Tommy Johnson, lui fit rencontrer une vieille connaissance commune, un dénommé Roosevelt Holts. Le courant passa rapidement entre les deux hommes : David Evans l'enregistra à la New-Orleans au début de 1966 dans une session acoustique remarquable et très recherchée par les collectionneurs : Presenting the Country Blues (LP Blue Horizon 7-63201).

Selon le Professeur David Evans, Roosevelt Holts aurait même dû être redécouvert beaucoup plus tôt et aurait pu rejouer plus souvent, bien avant la notoriété naissante de joueurs blancs qui n'étaient même pas nés lorsqu'il enregistra ses premiers titres sur le label Rounder à Franklinton (La) en août 1965. (LP Rounder 2009).

Qui est donc ce bluesman ? Roosevelt Holts  est né le 15 janvier 1905 près de Tylertown dans le Mississippi, et a grandi dans le sud rural. Il s'est marié dans les années 30, vers 25 ans, époque à laquelle il apprendra à jouer de la guitare avec un musicien local, Harrison Smith.

Son véritable intérêt pour la guitare ne s'est vraiment affirmé que lorsqu'il rencontra le mythique et ombrageux Tommy Johnson. Celui-ci était marié avec Rosa Youngblood, une cousine de Roosevelt. Après avoir éjourné à Tylertown un an ou deux, ils se rendirent à Jackson. C'est en 1937 que Roosevelt les rejoignit et s'établit dans une ville où il put côtoyer Ishmon Bracey. Puis, il joua aux côtés de Tommy Johnson et de ses frères (Clarence et Magger) à Crystal Springs (Ms)

Pendant leur collaboration, Roosevelt a emprunté au répertoire de celui qui devint son mentor, Tommy Johnson, plusieurs titres tels que : Big Road Blues , Maggie Campbell blues and Prison Bound blues .

En 1965, lors de sa rencontre avec David Evans, Roosevelt Holts se rappela avoir connu d'autres musiciens autour de Jackson comme R. D.Peg Leg Sam Norwood, John Henry "Bubba" Brown, et Johnnie Temple.

John Henry “Bubba” Brown et Johnnie Geechie Temple formèrent un des meilleurs duos de guitaristes de Jackson. Toutefois, Johnnie Temple était le plus connu dans la communauté noire, grâce à ses nombreux enregistrements qui furent très populaires dans les années 30. Son influence sur Roosevelt Holts fut certes mineure, mais on peut néanmoins déceler quelques superbes traits communs caractéristiques dans le jeu et le chant à l'écoute d'un morceau tel que Lead Pencil Blues ou Louise Blues .

Roosevelt Holts vécut encore un an à Tylertown, où il prit une part importante à la vie musicale locale, et joua avec ses cousins et autres musiciens, tels le pianiste Esau Weary et les guitaristes Isaac et Arzo Youngblood. Pas très loin de McComb (Ms) Roosevelt rencontra C. P. Martin qui lui a appris à jouer avec un boottleneck qu'il utilisera dans des morceaux comme The Good Book Teach You Another Mule Kicklin' in My Stall et le spirituel I'm Going to Build Right on That Shore .

Au début des années 40, Roosevelt se rendit dans le Delta et joua dans des villes comme Glendora, Leland, Moorhead et Sunflower. Il eut alors quelques déboires avec une femme, et passa quatre ans à l'ombre... dans une ferme pénitentiaire à Parchman (Ms) pour avoir participé à une bagarre et à une fusillade.

Lorsqu'il réalisa son premier LP il avait quitté le Mississippi et s'était installé à Bogalusa en Louisiane à une quarantaine de kilomètres de Tylertown.

Roosevelt Holts travaillait alors dans une papeterie lorsqu'il subit un accident du travail en se blessant au dos suite à la chute d'un gros tonneau. Incapable de porter des charges lourdes, il dut effectuer des travaux légers de ferme pour survivre et se fixa alors à Franklinton (La) où il vécut d'expédients et renonça à la musique.

Dans les années 60, notre homme était l'un des maîtres locaux de la contrebande d'alcool. Après quelques ennuis avec la justice, il a dû se résoudre à abandonner cette activité sinon lucrative du moins prohibée.

Holts possédait une guitare acoustique dont il ne se servait que rarement, à l'exception de quelques parties dans lesquelles il jouait accompagné par son frère Herlin Holts qui était harmoniciste.

Lorsque David Evans le retrouva en 1966, il vivait à Bogalusa (La) de manière dilettante avec sa sœur et espérait retrouver des petits jobs dans les papeteries aux alentours.

Ce musicien possédait un énorme avantage lorsqu'il fut enregistré pour la première fois. Contrairement à une partie de ceux qui ont été redécouverts , il semblait ne faire que la moitié de son âge. Sa voix était toujours forte et claire. Ses doigts effleuraient le manche de sa guitare avec un certain velouté. Autrement dit, il semblait être parvenu à son apogée tel un artiste et un interprète accomplis. Peut-être, parce qu'il n'avait pas appris la musique...avant qu'il ne soit devenu un jeune adulte, comme le subodorait le Professeur Evans !

Entre 1969 et 1970, surfant sur la vague de sa récente notoriété, il enregistre quelques faces pour le label Advent (LP 2815) Bluesman 100 et Rounder (LP 2009) Par ailleurs, il existe des enregistrements des périodes 1965-1970 et 1966-1973 qui figurent dans la collection David Evans Field Recordings produits par Marc Ryan. Il s'agit de deux albums (rares) et recommandés : The Franklinton Muscatel Society (1. w/L.V.Conerly, Herlin Holts) et Sun Gonna Shine (2. w/Herlin Holts, hca; Boogie Bill Webb, gtr; Esau Youngblood, 2nd vocal) dans lesquels Roosevelt Holts s'impose comme un des maîtres du country blues des 60's mâtiné, pour le premier nommé, de connotations gospélisantes du meilleur effet.

En 1970, sous la houlette du Professeur David Evans, Roosevelt Holts grave l'album Roosevelt Holts and his friends (LP 1057 Arhoolie) coproduit par Chris Strachwitz, qui sortira finalement en 1974, accompagné entre autres par le pianiste Esau Wary le guitariste Boogie Bill Webb et le bassiste Calvin Davis, et le batteur Robert Rucker, un gamin de 17 ans.

Cet album qui le fait passer subrepticement de l'acoustique à l'électrique, lui permet d'obtenir, à son corps défendant (?), un espace sonore nouveau, des effets sustain intéressants ainsi qu'une utilisation originale de la ligne des basses. Il s'agit, en quelque sorte, d'un album mid-style sorte de transition entre deux styles, le blues acoustique traditionnel et rural, d'une part, et le blues électrique du sud, d'autre part.

Au-delà de sa biographie, et de sa discographie éparse et peu fournie, une question essentielle demeure : quel est donc l'intérêt de parler de Roosevelt Holts, cet illustre inconnu pour beaucoup d'amateurs de blues ?

Une tentative de réponse réside dans l'écoute de son œuvre, d'une richesse avérée : intensité dramatique, voix cristalline au vibrato subtil et léger...

Effectivement, Roosevelt Holts est un blues singer qui chante avec une voix bourrée d'émotion, puissante, claire et déclamatoire un répertoire, certes traditionnel et gospélisant, mais qui combine ses strophes souvent de manière déconcertante. A nul autre pareil, selon son humeur du moment, il ne chantait deux fois -de manière identique- ses propres compositions. Son jeu de guitare alliait merveilleusement une ligne mélodique subtile et délicate, un phrasé aérien et un changement inopiné de rythme bien scandé, passant du binaire au triple. En résumé, son jeu splendide, duquel naissaient des changements rythmiques incessants, était un bel exemple du style de jeu en vigueur à Jackson dans les années 30-40.

Sans fioriture, ni paillette, voici un bluesman trop longtemps oublié qui mérite d'être (re)découvert et de figurer en bonne place dans votre cd-thèque. Vous ne le regretterez pas!

Philippe Prétet - Septembre 2005


Discographie sélective :


Remerciements chaleureux à Maurice Duffaud pour sa collection de vinyles rares.


Sources :






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