Numéro 61 - Hiver 2005
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Mes dix disques de l'île déserte
Mes dix disques de l'île déserte
(et sur laquelle je les laisserais volontiers)

de: Jean-Michel Borello
date: 11 avril 2005

Dans ce modeste article, je me propose de vous décrire les dix pires albums de blues de ma discothèque. Dans notre monde moderne, hyper compétitif, on nous parle toujours de best of, et d'autres chefs d'œuvre, mais on ne nous parle jamais des fulgurants échecs commerciaux et artistiques, des projets pitoyables, des voies sans issue, bref, des machins franchement inécoutables. Or, la vie n'est-elle pas faite, elle aussi, d'échecs ? Et le blues que nous aimons ne se veut-il pas le reflet de la vie ?

Donc, aujourd'hui, mes chez amis bluesophiles, j'ai décidé de réparer cette injustice et de vous parler des disques que je considère comme vraiment pas bons du tout.

Il est bien entendu que cette liste est éminemment subjective et que j'accepte par avance d'être taxé de ringardise et même de mauvaise foi... Je connais par ailleurs des gens très respectables pour lesquels certains de ces disques sont, entre autres, les préférés. Les goûts et les couleurs ne se discutent pas, dit-on... Ceci dit, de quoi peut on parler, alors ? Et puis, il vaut mieux se disputer là-dessus que de balancer des bombes sur Bagdad, non ?

Donc, après avoir longuement hésité et m'être volontairement limité au chiffre magique de 10, j'ai finalement choisi les disques (LP vinyle, bien sûr, je laisse les cd à notre belle jeunesse) que je vous présente plus bas. Il est à noter qu'il s'agit d'œuvres d'artistes que je respecte énormément par ailleurs. Il aurait été trop facile de vous parler de gens que je n'aime pas (il y en a beaucoup, hélas, surtout aujourd'hui) et on m'aurait alors, à juste titre, accusé de partialité abusive.

En brassant mes souvenirs, ces dix disques représentent en fait et surtout dix cruelles déceptions pour moi. Je les avais amoureusement choisis pour leurs titres et pour les gens qui y jouaient, je les avais parfois recherchés pendant plusieurs années et, dès le premier morceau, mon enthousiasme s'était transformé en consternation, si ce n'était en violente colère.

Il ne s'agit pas du problème de la prise de son en elle-même. Les amateurs sérieux de blues savent bien que les chefs d'œuvre du genre ont été enregistrés avec des appareils que nos gamins d'aujourd'hui ne voudraient même pas pour leurs karaokés du CE2. Et que c'est parfois encore meilleur si c'est à la limite de l'audible (les vrais fans de Charlie Patton me comprendront)

D'autre part, la réécoute de ces catastrophes m'a encore une fois fait réfléchir sur ce qu'était le blues pour moi, pourquoi il m'émeut toujours autant et quelles sont les raisons mystérieuses qui font qu'à mes oreilles, un disque de blues est réussi ou non.

Ce sont ces quelques réflexions que je voudrais vous faire partager.

1-Muddy Waters- Electric Mud Chess 69 506

Il s'agit d'un disque tout à fait atypique de Muddy, enregistré dans les studios Chess en 1968. Pour relancer la carrière de Muddy et pour profiter de la vague du rock/blues alors à son apogée, les patrons de Chess (surtout le fils Marshall, il me semble qu'il arrivait à ce moment- là aux affaires) avaient eu la bonne idée de l'entourer de musiciens " modernes " équipés de tous les équipements alors à la mode (pédales wah-wah, distorsions...)

Les morceaux joués sont les grands standards de Muddy, très réarrangés (même Hoochie Coochie Man est méconnaissable) et de deux morceaux des Rolling Stones (dont Let's spend the night together), absolument abominables, avec un Muddy essayant de chanter comme Mick Jagger.

En dehors de l'aspect expérimentation que l'on peut comprendre, il reste que ça n'est même pas du bon rock et que les types ont l'air bien incompétents.

Ca couine, ça hurle, ça cogne tellement fort de partout que ce disque a pu servir de musique de fond à plusieurs de mes cauchemars récurrents.

Muddy est bien sur très gêné par tout le fracas qu'il y a derrière lui. Il a d'ailleurs a eu par la suite un peu honte de ce projet aberrant dans différentes interviews.

Il est bon de noter qu'il s'agit du LP de Muddy qui s'est le mieux vendu de sa carrière. Hé oui...

Le blues étant une musique de tradition, fragile par définition, il ne me semble pas possible de le dénaturer à ce point sans le transformer en n'importe quoi. Ce qui est bien le cas ici.

J'étais prêt à ajouter à cette liste infamante le Howlin' Wolf enregistré à la même époque dans les mêmes conditions This is Howlin' Wolf new album (Chess 69507), mais à la réécoute, il me semble que le Wolf se sort bien mieux que Muddy de l'exercice. Et puis, ça s'agite moins derrière. Il est probable que le caractère de cochon proverbial du Wolf ait aidé à modérer certaines ardeurs. Il faut aussi noter que le Wolf avait tenu à conserver Hubert Sumlin avec lui.



 

2 et 3 -Muddy Waters/Howlin Wolf/ Bo Diddley/ Little Walter Super Blues et Super Super Blues Chess Mar S-30099 et CH 9169

Ces deux disques ont été enregistrés chez Chess en 1967, avec pratiquement le même personnel, Little Walter étant remplacé par le Wolf dans le deuxième.

Ici, point de guitare wah wah ni d'effets électroniques .Tout simplement les plus grandes figures de l'époque, ensemble dans un studio...Et pourtant, quelle déception ! Morceaux interminables, section rythmique éléphantesque, vedettes manifestement alcoolisées et rivalisant de cabotinage...D'autre part, le blues que j'aime demande de la respiration, le sens du silence et de la suggestion. Ici, c'est tout le contraire, tout le monde joue et chante en même temps, surchargeant ainsi l'espace sonore. Ce qui pourrait passer sur une scène provoque en disque un malaise quasi insupportable, aggravé par une impression de désolant gâchis.

Il aurait suffit qu'un producteur un peu avisé calme les troupes pour que ces disques fassent partie de la grande histoire du blues....Dommage.

On retrouve un peu le même sentiment dans les deux cd RCA Victor Super Black Blues sortis il n'y a pas si longtemps et regroupant T Bone Walker, Otis Spann et Joe Turner. Vraiment très dispensables malgré l'affiche alléchante.


4-Bo Diddley and Chuck Berry - Two great guitars Chess / Vogue 515023

On peut faire les mêmes remarques que pour les deux disques précédents. C'est encore une cruelle déception due à un manque de production. Cette rencontre, réalisée en 1964 et qui aurait pu être fantastique, entre deux guitaristes au sommet de leur forme et qui se connaissaient bien, aurait pu être vraiment passionnante. Elle n'est que brouillonne, sans âme et vite lassante. Le blues, surtout l'instrumental (ce qui est le cas ici ,aucun morceau n'est chanté) demande à ce que les instruments racontent eux-mêmes une histoire. Rien de cela ici. Ce n'est qu'une succession de plans sans queue ni tête.

Mais quelle belle pochette ! Elle sauverait presque le disque !


5-Billy Boy Arnold-Checkin it out Rockhouse CA 641 67462

Enregistré en Angleterre en 1977. Le producteur, Peter Shertser, avait essayé de reproduire la plutôt bonne réussite artistique des rencontres anglo-américaines précédentes (Muddy Waters, Howlin' Wolf, BB King, Eddie Boyd, Sonny Boy Williamson...) Mais, alors que dans ces dernières, les accompagnateurs étaient en général respectueux de leur invité, ici, le guitariste TS Mc Phee et son groupe paraissent n'avoir aucune idée du style de Billy Boy et moulinent un blues rock énervé et sans imagination (pléonasme ?) Quand on pense à ce que Peter Green avait fait derrière Eddie Boyd (7936 South Rhodes-Blue Horizon) et à la grande classe naturelle de Billy Boy, on ne peut hélas que rêver à ce qui aurait pu arriver.


6-T-Bone Walker -Stormy Monday Blues Charly CR 30144

Produit en 1971 par le sympathique ( ? ) Louisianais Huey P. Meaux (" the crazy cajun "). La rythmique, bien que beaucoup plus compétente que dans le disque précédent ne colle pas du tout avec le jeu si subtil de T-Bone. Elle est beaucoup trop carrée et semble avoir été enregistrée à part tellement elle suit mal T-Bone. Il a besoin d'un batteur et d'un bassiste plus proche du jazz pour que sa musique puisse respirer à son aise. Du coup, il se contente d'aligner ses plans caractéristiques mais sans trop y croire.

Pour couronner le tout, la version de Stormy Monday avec des chœurs féminins est une des choses les plus ridicules que j'ai jamais entendue.


7- Lightnin' Hopkins-The great electric show and dance Jewell LPS 5002

Enregistré en 1969 à Muscle Shoals, ce disque regroupe quelques morceaux remarquables (lorsque Lightnin' est laissé seul ou avec son petit groupe habituel avec Bill Bizors à l'harmonica) et d'autres très éprouvants consistant à rajouter en re-recording un guitariste de rock très quelconque mais très bruyant, dans le but de rallier la clientèle hippie de l'époque. Poor Lightnin' ! Il est à noter que ce disque m'a été vendu récemment par Marin qui reste néanmoins un excellent ami.

Ce LP est ressorti en cd (coffret WestSide WESD 228) sur lequel on peut noter l'effort des producteurs pour masquer le guitariste en question, rendant ces faces plus écoutables.


8-Memphis Slim- Blue Memphis Barclay 920 214

Ici encore, il s'agit d'un disque enregistré en Angleterre en 1970, dans la lignée des Muddy, Wolf, BB King...C'est notre compatriote Philippe Rault qui en était responsable. Je regrette d'avoir été contraint d'ajouter ce LP à cette liste, car il contient manifestement beaucoup d'amour pour Memphis Slim. Contrairement au Billy Boy, il ne s'agit pas ici d'un manque de respect de l'artiste. C'est plutôt une sensation d'étouffement, de sur-production que l'on ressent. On a envie de crier : " Mais laissez donc Memphis Slim s'exprimer ! " Il y a pourtant du beau monde : Peter Green, Cris Spedding, Pete Winfield, Duster Bennet...Mais c'est là que le bât blesse, tout le monde veut y aller de son petit contre chant ou de son petit chorus...On dirait aussi que Peter Green venait juste de s'acheter une pédale wah-wah toute neuve car il s'en sert pratiquement sans arrêt. Ca m'irrite, même si c'est fait avec bon goût. Et les cuivres omniprésents fatiguent franchement. Et dire que j'avais recherché ce disque mythique durant une bonne quinzaine d'années (c'était avant l'ère d'Internet, bien sûr. Aujourd'hui, le plaisir de la recherche s'est bien perdu, on trouve tout avec un petit coup de souris - et de carte bleue -) !


9-Steve Cropper, Pops Staple, Albert King - Jammed together Stax STS-2020

On pourrait croire que la réunion de tels géants ne pouvait produire qu'un disque formidable. De plus, la rythmique est composée de la paire magique Duck Dunn/Al Jackson ! Hé bien non. Il ne se passe strictement rien et l'ensemble dégage un profond ennui. Pour ma part, j'aurais mixé la guitare d'Albert King bien plus en avant car elle paraît souvent noyée loin derrière. Et Steve Cropper est définitivement plus un rythmicien qu'un grand soliste.

Mais le disque est sauvé par le grand Pops Staple qui chante un Tupelo, archétype du blues à ras de terre qui lui, réveille tout le monde ! Rien que pour ça, on peut recommander ce disque par ailleurs parfaitement insignifiant...


10- Otis Rush - Screamin' and cryin' Black and blue 33.516

Enregistré en France en 1974, à un moment où Otis Rush n'était vraiment pas bien dans la tête, ce disque (lui aussi trop " plein " - deuxième guitare, piano plus orgue, c'est trop !) n'aurait jamais dû sortir dans le grand public. Otis joue et chante constamment faux et d'une manière incohérente. De plus, il crie pratiquement tout du long, ce qui entraîne une sensation de pénible malaise. On a vraiment hâte que tout ça s'arrête...La célèbre méthode de production de Black and Blue " On-appuie-sur-le-bouton-rouge-marqué-REC-et-après-on- verra-bien " qui a quelquefois réussi, montre bien ici ses limites.

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Pour écrire cet article, j'ai bien sûr écouté attentivement chacun de ces dix disques et qu'en ai- je retiré ?

D'abord, que le blues reste toujours le blues et qu'il y a encore des moments qui m'ont intéressé malgré le chaos ambiant... Même si Muddy est entouré d'une armée de guitares saturées et agressives, il réussit malgré tout à être parfois émouvant.

Ensuite, la confirmation que le blues est un art fragile et qu'on ne peut pas faire n'importe quoi avec lui. Si on veut sortir de la tradition (et après tout, pourquoi pas ?), il faut agir avec beaucoup de précautions, de doigté et de respect. Sinon, on n'arrive qu'à produire des monstres informes...

Et aussi qu'un bon producteur, avec un minimum de goût et de connaissances, est tout de même important. Les artistes n'ont pas forcément l'autocritique innée (cf. les deux " super blues " ou le BoDiddley /Chuck Berry)

Et enfin, que la volonté commerciale ne va pas souvent de pair avec la réussite artistique... Les plus grands chefs d'œuvre du Blues ont été gravés, en général, en dehors des modes de l'époque et sans avoir en tête le souci exclusif de réaliser un hit, même si la réussite commerciale était bien sûr souhaitée ! Là encore, tout est question de bon goût et de dosage...

Jean Michel Borello
(pour les critiques, désaccords et insultes : email jm-borello (chez) wanadoo.fr :-)

ps: Je remercie mon copain Maurice Duffaud pour ses conseils avisés et nos discussions acharnées !

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