Numéro 61 - Hiver 2005
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The 10 th annual

Lucerne Blues Festival
Lucerne Blues Festival

"The Blues is Back in the House"

(11-13 novembre 2004)

Philippe Prétet

Lucerne est au blues ce que Mozart est à la musique classique : quand on aime on ne peut plus s’en passer ! Depuis 1994, la sympathique cité alémanique et médiévale deLucerne, à la pointe du lac des quatre cantons, accueille un festival de blues indoor de dimension internationale à ne rater sous aucun prétexte à cette période froide de l’année... Au risque de se répéter, les maîtres de cérémonie, Fritz " Big Daddy " Jakober et Guido " Mojo " Schmidt, réunissent chaque année un plateau d’une qualité tout bonnement exceptionnelle qui fait rêver tout amateur de blues...

Ainsi, pour son dixième anniversaire, l’organisation helvète, dont il faut souligner le professionnalisme et le chaleureux accueil, avait mis les petits plats dans les grands. A l’exception de Lurrie Bell souffrant, qui avait dû garder la chambre à Chicago et de Lou Pride victime d’un problème cardiaque à quelques encablures du début du festival -qui l’obligea à séjourner à l’hôpital de Lucerne-, l’affiche annoncée devait tenir toutes ses promesses.

Les festivaliers suisses, fidèles et fins connaisseurs, retiendront notamment de cette édition décennale un clin d’œil aux bluesophiles immortalisé par un coffret collector par le label Crosscut Records qui s’arracha comme des petits pains... Vivement l’année prochaine  et la onzième édition qui promet, dit-on, d’être tout aussi passionnante... Mille mercis pour leur excellent accueil à Guido Schmidt et Fritz Jakober. Qu’on se le dise !

Floyd Lee & His Mean Blues avait le redoutable privilège d’ouvrir le bal sur la grande scène du casino. Son titre éponyme, Mean Blues mis le la, d’entrée, avec un blues down-home et poisseux qui ravigota le public de fin d’après-midi. Avec un répertoire qui sentait bon son mentor Jimmy Reed, mâtiné de Boogie et de balades slow down, le newyorkais Floyd Lee à la voix profonde et grave faisait admirer un jeu qu’il réserve d’habitude aux habitués du métro de Manhattan ... Joe Poluck fin guitariste slide, tout en toucher, apporta sa sensibilité et un talent qui mériteraient d’être reconnus de ce côté-ci de l’atlantique. L’imperturbable Sam Carr, habitué du festival avec le regretté Frank Frost, ponctua aux fûts de son groove si particulier les morceaux issus du Delta Blues. Bref, une entrée en matière qui devait annoncer un festival de très bon niveau et qui remporta les suffrages de la foule devenue plus compacte en fin de set.

Anson Funderburgh and The Rockets with Sam Myers. Enchaînant derrière Floyd Lee, le texan brillant technicien assura avec son band un set bien rôdé et bigrement efficace. Le légendaire harmoniciste Sam Myers, doux géant débonnaire, son éternelle cigarette aux lèvres, asséna, quant à lui, une version sublime de l’un de ses succès Look over yonder’s wall. Un véritable régal suivi d’une version du même calibre de Sleeping in the ground. Séquence frisson. Le set tourna au magique lorsque, inopinément, l’excellent Billy Flynn monta sur scène affublé de sa guitare de laquelle il tira des intonations slide de toute beauté. Ce fut le nec plus ultra, qui souleva un tonnerre d’applaudissements mérités du public manifestement médusé.

Popsy Dixon et les Holmes Brothers sont passés maîtres dans la douce alchimie d’un gospel mâtiné de soul blues et de swing... Un titre emblématique fit passer le frisson : Speaking in tongues qui rappela que le sacré côtoie sans coup férir le profane pour la plus grande joie des amateurs de voix incantatoire, suave et chaude. L’atmosphère aidant, le trio régala le public avec pêle-mêle des titres aux accents boogie, rockn’roll et funky.

The Matthew Skoller blues band -sans Lurrie Bell- surfa sur la dynamique des Holmes Brothers en dynamitant littéralement le public le casino par un florilège de notes bleues soufflées du marine band de Matthew Skoller et accompagnées brillamment par le manche du frérot guitariste Larry Skoller. Parmi d’autres motifs de satisfaction, citons le prometteur batteur Kenny Smith et le claviériste S. Wingfield au phrasé aérien impressionnant. Tard dans la nuit, bœuf oblige, Popsy Dixon et l’infatigable Billy Flynn une fois n’est pas coutume à la batterie et à l’harmonica ( !) mirent le feu aux planches en ordre rangé.

La première soirée se termina donc comme elle avait commencé : sur une excellente impression.

Le guitariste Texas Johnny Brown  possède une classe naturelle hors-norme, une voix veloutée venue d’ailleurs, un phrase fluide, dense et une technique hors pair. Son large feutre laisse apparaître un large sourire qui fait plaisir à voir. A Lucerne, il interpréta plusieurs morceaux de son excellent album " Blues Defender " (Choctaw Creek Records) tels Handy Man avec un groove à tomber à la renverse! Puis vint le temps des morceaux R&B comme My girl mâtiné jazzy qui fit vibrer la salle. Un grand monsieur ce Texas Johnny Brown.

Le Bob Margolin’s All-star Blues Jam sous l’égide de Bob Margolin himself qui taquina sa guitare slide dans l’ombre de Muddy Waters si longtemps, donna une réplique digne du Maître avec Hubert Sumlin un peu décharné que je n’avais pas vu à pareille fête depuis fort longtemps... tous deux puisant abondamment dans le répertoire d’Howlin’ Wolf le tout made in Chicago Blues. Tout semblait tourner lorsque James Cotton fit une entrée surprise et en trombe sur la scène volant la vedette en une dizaine de minutes aux musiciens qui n’en revenaient pas d’un tel aplomb ! Puis Carey Bell lui emboîta le pas pour une demi-heure d’un show particulièrement réussi. En l’espace d’une heure et demie, le public helvète vit défiler sous ses yeux le gratin de la scène chicagoane des 60’s-70’s ! Un privilège rare en Europe...

L’ancien pensionnaire de George Harmonica Smith, Rod Piazza accompagné par la toujours lumineuse claviériste et femme Honey Alexander délivra un show très West Coast ponctué de suffles saisissants et de morceaux swing. L’habitude étant désormais prise de voir débouler des guests, Billy Flynn apporta à son tour une note de fraîcheur en provenance du Chicago blues à un show somme toute convenu derrière le souffleur Rod Piazza, ce qui fut manifestement du goût du public.

L’attendu W.C. Clark entama un set tambour battant avec une version enlevée de Hideway de l’immense Freddie King puis enchaîna avec la version bbkingienne de The Thrill is gone. Comme ses derniers albums le laissaient deviner, W. C. Clark semble plus à l’aise dans un répertoire soul/blues qui sied plus à son jeu velouté et fin. Pour preuve sa version bouleversante de Changing my life with you love à laquelle il manqua malheureusement une section cuivres pour couronner le tout...

 

Très tard, Billy Flynn’s Chicago Blues fit son apparition sur la scène du petit casino pour marquer de son empreinte un show qui permit de découvrir la sulfureuse Nora Jean Bruso qui interpréta plusieurs morceaux de son récent et très bon album chez Severn, Going Back to Mississippi dans le droit fil de son mentor Koko Taylor. Puis, vint le tour de Jimmy Dawkins, the West Side guitar hero. Alors que ses récentes prestations européennes avaient laissé le goût frustrant d’inachevé, son show d’un soir fut géantissime ! Une claque monumentale pour les dizaines de spectateurs enthousiastes qui avaient fait le choix de rester à une heure aussi avancée de la nuit qu’ils ne sont pas près de regretter. En mode mineur, les morceaux de son dernier album s’enchaînèrent avec une fluidité et une constance rarement atteintes chez cet artiste introverti qui est capable de libérer une énergie rare sur scène comme sur le très long et paradisiaque éponyme Tell Me Baby. S’il fut un show à ne pas manquer à Lucerne en 2004, à mon humble avis, ce fut bien celui-là ! Retour à l’hôtel les yeux plein de fatigue mais heureux comme Ulysse vers quatre heures du matin...

La Severn Soul Revue avait dépêché pour ce gala décennal quelques unes des perles de son brillant fonds de commerce : Darell Nulisch, qui a pris en quelques années une envergure internationale, a commis un set de toute beauté avec en intro une version bouleversante de Lonely Man de Little Milton et un titre original comme Time Like These qui fit passer le frisson dans la salle. Tad Robinson quant à lui a fait valoir une voix suave et chaude qui sied si bien aux titres de son dernier album Did You Ever Wonder comme sur le savoureux Welcome Home, balade soul du meilleur effet qui transporte et fait rêver la salle chavirante.

Cerise sur le gâteau, la Severn Soul Revue avait le privilège d’être accompagnée en Suisse par le duo de guitaristes Alex Schultz et le texan Johnny Moeller qui ont, une nouvelle fois à Lucerne, éclaboussé de leurs talents respectifs et ô combien éclectique, la prestation de cette soul revue. Le seul regret notable, fut l’absence remarquée - bien malgré lui- de Lou Pride hospitalisé à son arrivée en Suisse, qui reviendra à Lucerne en meilleure forme, promis.

James Cotton, quasiment aphone, nous gratifia d’un set quelque peu contrasté. Malgré de louables efforts instrumentaux du maestro, toujours en verve, comme sur Blues after Hours, et Almost Lost My Mind, son lead guitar, Tom Holland et Allen Harrison, bons guitaristes, mais très (trop) funky/Blues à mon goût sonnèrent de manière décalée. Résultat : le chicago blues pur jus de James Cotton se trouva vite embuer et diluer dans un son redoutablement contemporain !! Mélange et confusion des genres auquel je ne fus pas réceptif ! Le public sembla quant à lui apprécier, puisque la sortie de James Cotton déhanché et grimaçant provoqua un tonnerre d’applaudissements mérités.

En conclusion,  on retiendra de ce dixième anniversaire millésimé un très grand cru à déguster sans modération. Vivement le cru 2005 !

Philippe Prétet




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