Numéro 61 - Hiver 2005
Numéro 61 - Hiver 2005


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The 11 th annual

Lucerne Blues Festival
Lucerne Blues Festival

rien d’autre… sinon que du bon blues !

Lucerne (Suisse) du 9 au 11 Novembre 2005

Par Philippe PRETET aka Phil " CatFish "

Chez nos amis helvètes, l’argent ne fait pas (que) le bonheur, mais il participe grandement ! Ainsi, le festival de Lucerne 2005 n’en finit pas d’impressionner par ses statistiques taille XXL : plus de 11000 festivaliers en trois jours ! Un budget de plusieurs millions d’€ revu à la hausse. Démonstration époustouflante d’un savoir-faire suisse qui repose sur une gestion professionnalisée extrêmement rigoureuse et, bien entendu, un partenariat financier fort et fidèle. Recette a priori convaincante, alors, qu’à l’autre bout du curseur, le prestigieux Blues Estafette d’Utrecht a disparu, et, qu’en France, notamment, d'autres festivals réputés survivent péniblement où meurent tout simplement après 15 ans d’existence… (cf Bagnols Blues). Le Lucerne blues festival serait-il devenu l’arbre qui cache la forêt de la crise conjoncturelle et/ou structurelle que traverse la musique blues ? A méditer ! 

A Lucerne, bourgade médiévale, tranquille et coquette de la Suisse alémanique, qui borde les rives du lac des quatre cantons, les années se suivent et se ressemblent…

L'affiche de la 11ème édition avait effectivement de quoi faire saliver les aficionados des festivals indoor , surtout depuis l'arrêt brutal du Blues Estafette d'Utrecht. Ce festival regretté qui restera dans les mémoires des bluesophiles et lecteurs de la Gazette comme "la" référence européenne indoor hivernale en matière de prestigieux plateaux de musique soul/blues et de (re)découvertes qui auront marqué les vingt dernières années. 

D’ailleurs, en écoutant les potins… à Lucerne, ne chuchotait-on pas en back-stage entre hollandais bien informés ... qu'un come-back serait à l'étude … sous une autre forme ?

Présentement, il s’agissait de la onzième édition du festival de Lucerne. Pour rompre avec les traditionnelles habitudes du compte-rendu chronologique, nous avons opté cette année pour un " ressenti " qui se veut le modeste reflet de nos " coups de cœur " jusqu’aux déceptions…

Les coups de cœur de la Gazette

Charlie Musselwhite

Le premier " coup de cœur " de l’édition 2005 fut pour le set en solo de Charlie Musselwhite. Tout simplement grandiose dans un concert down-home blues intimiste et bouleversant d'authenticité à la guitare acoustique et à l'harmonica qui s'est appuyé sur son dernier opus Darkest Hour : il s’agit d’un cd véritable collector qui ne sera pas distribué en Europe... (Henrietta Records) mais que l'on peut trouver sur son site web.

Lequel Charlie Musselwhite revint le dernier soir du festival avec son band sur la grande scène du casino dans un set électrique de toute beauté, duquel émergea un jeune guitariste norvégien Christoffer Kid Andersen. Véritable " guitar killer " qui devrait rapidement monter au box-office et qui a chauffé à blanc la salle par des soli venus d'ailleurs (écoutez son remarquable cd Rock Awhile avec Junior Watson et Mark Hummel chez Blue soul records MBA 2312)

The Phillip Walker Big Band Blues Show

Excellentissime, la classe ce Mister Walker ! Le superlatif n’est pas usurpé, accompagné comme d'habitude par un band superbement soudé : la basse métronomique de James Thomas et un batteur hors pair, redoutable de précision et de doigté : Aaron Tucker, frère de Johnny qui accompagna PH W pendant des années. Sans oublier le pianiste Leon Blue, une sacrée pointure à l'orgue Hammond B3 qui a tourné avec les plus grandes légendes...

La section cuivres mérite elle aussi les applaudissements nourris avec Alonzo Campbell (trompette) neveu du regretté Little Milton, Carle Wayne Vickers (sax ténor) et Alphonso Guillory au saxo alto. On retiendra une interprétation d’anthologie de PHW sur " On My Way " et un swing saisissant sur " Linda LU ".

Detroit R'n'B Revue Featuring Joe Weaver, Johnnie Bassett and Thornetta Davis

Une atmosphère festive dans ce groupe cool et heureux d'être là ! Joe Weaver souriant et amaigri, marqué par les ans, a été porté par l'ambiance et la sérénité qui habitent ce groupe de musiciens super doués. Son interprétation suave et exquise de " I Found A Love " rappelle celle des titres slow-down de légende, bourrés de swing, dans le droit fil du Detroit blues d'avant-guerre perpétué aujourd’hui par des artistes de haute volée.

Johnnie Bassett -que l’on a pris plaisir à revoir en Suisse depuis sa mémorable prestation à Utrecht- est un véritable " master class " en version jazzy/blues sur sa gibson E 335. Sa version de " I Gave My Life To The Blues " fut aussi un grand moment de ce Lucerne 2005.

Thornetta Davis est quant à elle, impressionnante par son charisme et la puissance émotionnelle qu'elle dégage sur scène notamment dans un titre enlevé comme " Take Me In Your Arms ". Une voix puissante, ronde et churchy à découvrir.

Du bon à moyennement bon !

Billy Boy Arnold & The all-star blues jam featuring Willie big "eyes" Smith Billy Flynn et Bob Stroger

Un band de rêve, chicagoan pur jus pour un leader septuagénaire qui a gardé de beaux restes lorsqu'il joue de l'harmonica (à la guitare c'est nettement moins bon!) Plusieurs morceaux de son dernier cd chez Electro-Fi (un enregistrement qui date de 1992) d'un excellent tonneau notamment une version très convaincante de l'un de ses titres mythiques " I Wish You Would " et " Me and Piney Brown " qui ont fait danser la salle pleine à craquer!!

Bob Margolin all star blues jam featuring Nappy Brown Mookie Brill and Mark  " kaz " Kazanoff

Enregistré à Lucerne pour Crosscut Records, le set a toutes les chances de cartonner au box office des cd live du Lucerne blues festival tant par sa qualité artistique que par son homogénéité. Bob Margolin en véritable leader a donné le " La " au band qui s'est sorti les tripes pour permettre à Nappy Brown de tremper la chemise sur des standards tels " Sittin’ In the Dark ". Véritable show man, Nappy Brown a littéralement tombé les bretelles, le pantalon et …par une gestuelle sans équivoque a fait hurler de rire la salle. Un grand monsieur sous-estimé qui a réalisé un très bon enregistrement live à Lucerne à se procurer d’urgence lorsqu’il sortira dans les bacs. Un satisfecit à Mookie Brill, bassiste, qui a bigrement étonné par sa brillante prestation vocale sur le titre " So Many Roads " d’un certain Otis Rush…

Les oui… mais !

James Cotton quarter featuring Rico McFarland David Maxwell (piano) et Darrel Nulisch

James Cotton -irrémédiablement aphone- qui revenait pour la seconde fois consécutive à Lucerne avait convié à le suivre des invités prestigieux qui ont donné une couleur très chicagoane à son set. Faut-il rappeler ici que James Cotton est l'un des derniers grands harmonicistes du Chicago Blues moderne qui soit encore de ce monde ? Rien que pour cela il valait le déplacement. Reste que son jeu est devenu quelconque et très sobre et que ses accompagnateurs d'un soir ont eu du mal à se positionner par rapport à leur leader. Pourtant il y avait de la place et de quoi faire !

Alors, respectueux du maître à l'excès ou manque de repères ? Difficile à dire. Rico McFarland à la guitare acoustique a tiré son épingle du jeu ainsi que l'excellent pianiste David Maxwel alors que Darrel Nulisch a peiné à trouver sa place dans ce combo, quand bien même son exercice en voix blues fut une relative réussite. Quelque chose nous dit, que l'expérience en plus, ce band pourrait être bien meilleur…

Lil’ Ed & the imperials

Toujours aussi dynamique et monté sur ressorts, Lid Ed, showman averti, sourire aux anges, et franchement pitre, assure ...et assure encore, sur des titres joués façon slide en puisant à la source de son oncle le fameux JB Hutto. Les amateurs du genre aimeront, les autres à la longue… un peu moins. Que dire de plus ! C’est du Lil’ Ed !

Le mitigé

Ronnie Baker Brooks

Un chicago blues particulier… sorte de mix funky/blues rock très " contemporain " difficile à apprécier comme il se doit… après l'excellente prestation de Mister Phillip Walker ! C’est peut-être aussi le défaut de la qualité de ce genre de festival. Les sets s’enchaînent avec plus ou moins de bonheur…Cela dit, le blues est fait de diversité et de différents styles qui ont toux voix au chapitre. C’est la marque de fabrique de Lucerne, assez rare pour être signalée.

Il n’en reste pas moins vrai, que, techniquement irréprochable, le troisième fils de Lonnie Brooks est un musicien très aiguisé. A la rude école de son père, entre 1986 et 1998, son blues rock est devenu accrocheur et fluide. A revoir bien sûr dans un autre contexte.

Diamond Jim Greene

Set acoustique d'un musicien qui puise aux standards du Delta Blues à la guitare "National" et à la douze cordes. Après quelques mesures, on a le sentiment que le set sera monotone et sans surprise, surtout lorsqu’il interprète avec hésitation et fébrilité un certain Robert Johnson… En même temps, on se prend à penser que son " toucher " est bien loin de celui d’un des maîtres actuels du genre : un certain new-yorkais dénommé Guy Davis. Or, Jim Greene a pour lui, lorsqu’il joue ses propres partitions, une touche de sensibilité à fleur de peau qui n'est pas sans rappeler celle d’un certain Eric Bibb...

Roy Rogers & The Delta Rhythm Kings

Ancien accompagnateur de John Lee Hooker... mais bien loin de l'esprit de JHL tout de même ! Vague ressemblance avec du blues pur jus... En revanche, c’est un soliste qui possède une technique slide hors pair et une pratique solide du double manche ! Toutefois, après une heure et demie de set en trombe, on retiendra une voix quelconque, des arrangements limités et un répertoire finalement assez terne. Un jeu issu du mouvement folk/blues voire rock mâtiné blues des 60-70's qui a toujours ses adeptes, mais qui a semblé décalé avec la ligne blues du festival de Lucerne.

La franche déception ! :-(

The Carter Brothers

La notoriété et la discographie alléchante des Carter Brothers laissait entrevoir un superbe moment, d’autant que les deux frères encore de ce monde, Roman (vocal) et Albert (guitar) étaient enregistrés par le label allemand Crosscut Records. Dans leur habit queue de pie rayée de noir et blanc avec un haut de forme rutilant, ils furent éblouissants à leur arrivée sur scène….

Malheureusement, l'habit ne fait pas le …moine ! Ce fut un flop crispant tant le guitariste Albert Carter passa à côté de son set… Emprunté et manifestement peu à l'aise, (certainement très fatigué par le voyage..) ce dernier a joué faux et en demi-teinte.

Les légendes ont elles aussi droit à l’erreur…et restent comme cela tellement humaines ! Chris Millar, leur tourneur, avait la tête des mauvais jours après un set qui, d’après lui, n'était pas exploitable ; impression confirmée par le patron du label allemand, Detlev Hogen.

Note positive tout de même pour finir : seul un jeune guitariste inconnu, Myles Adam en lead guitar occasionnel, fit vibrer quelque peu l’assistance frustrée, l'espace de quelques soli appuyés...

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En conclusion, cette onzième édition du Lucerne blues festival restera globalement marquée, à notre humble avis, par le sceau de la réussite avec quelques moments exceptionnels (Phillip Walker et Charlie Musselwhite) et une assistance record.

Et puis, pour finir, une question qui me taraude l’esprit : à quand un organisateur inspiré qui fasse tourner le grand Charlie Musselwhite en France ?

Remerciements chaleureux à Guido Schmidt, Fritz " Big Daddy " Jakober ainsi qu’à l’ami " Carl " Martin Bruendler qui se plient toujours en quatre pour nous satisfaire !

ã Décembre 2005 - Philippe PRETET pour LGDG - texte et photos