Numéro 61 - Hiver 2005
Numéro 61 - Hiver 2005

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la Rubriqu' à blues...
la Rubriqu' à blues...

John Hammond, Willie King, Doodlin', Brian Blain, Little Freddie King, Little Milton, Music Maker Relief Foundation


In Your Arms Again
(John Hammond)

In Your Arms Again
Deux ans après le Ready For Love inscrit au catalogue de Back Porch Records (précédemment chroniqué dans les colonnes de L'Agenda Du Blues), John Hammond nous revient avec un album tout aussi bon.
In Your Arms Again s’inscrit effectivement dans la même veine et emprunte d’ailleurs les mêmes accompagnateurs : Marty Ballou à la basse, Stephen Hodges derrière la batterie et tout ce qui a besoin d’être frappé, tapé, percuté. Une rythmique des plus simples mais des plus efficaces, à l’origine d’une ambiance roots à souhait.
Cette ambiance, John Hammond n’en finit pas de la modeler à sa sauce (le récent Wicked Grin étant une exception tant le concept était alors particulier [ndlr reprises de Tom Waits]). Et comme pour les grands vins, les années (John est né en 1942) ne font qu’en bonifier le produit.
John en profite pour signer deux nouvelles compositions (un exploit !) In Your Arms Again et Come To Find Out . Les autres titres sont des reprises d’habituels auteurs : Willie Dixon avec Evil, John Lee Hooker avec Serve Me Right To Suffer, Chester Burnett (le Wolf) pour Moanin’ For The Blues, Percy Mayfield pour My Baby’s Gone ou encore Bob Dylan représenté par I’ll Be Your Baby Tonight, auxquels s’ajoutent deux titres (hommage ?) de Ray Charles : I Got A Woman et Fool For You.
Toute cette belle matière est utilisée magistralement par un John Hammond toujours remarquable à la guitare, tant steel que folk ou électrique, l’harmonica venant parfois soutenir le tout.
In Your Arms Again est un album de plus à la longue discographie de Hammond, sans surprise mais sans déception.

( Back Porch Records [70876-19065-2-3] 2005 )

Philippe Espeil


Willie King: Jukin' at Bettie's


Sounds good! Le sixième et dernier album live de Willie King autoproduit chez Freedom Creek Music Jukin' at Bettie's m'a encore scotché ! Jukin' at Betties est un album de "real blues" comme on a trop peu souvent l'occasion d'en écouter. En mode mineur, sur des rythmes lourds et lancinants rappelant en filigrane l'immense et regretté Junior Kimbrough et les senteurs moites du sud profond, le talent de Willie King n'a pas fini de nous étonner.

Willie King hypnotise son public d'un soir dans un bouge du Mississippi Le Bettie's à Prairie Point (Ms). Disque qui transpire un blues down home dont on avait pu percevoir toute la quintessence dans les albums précédents -dont certains sont introuvables aujourd'hui dans le circuit des disquaires spécialisés...- Willie King : quel beat !

Ca frisonne et ça sonne "deep south" jusque dans les pores de la peau, avec un jeu de gratte dépouillé, parfois brut de chez brut, mais au son bien crade que la production n'a pas écorné ! Le must de ce type, c'est son groove hypnotique qui emmène très loin dans la nuit. (Don't Blame It On Me) Sa musique se vit de l'intérieur. Elle se danse en longs déhanchés sensuels et chaloupés.
L'originalité de ce bluesman, au-delà de textes originaux, sensibles et très proches de la vie du sud, c'est aussi sa musique terrienne et profondément ancrée dans les us et habitudes vocales des musiciens noirs américains ruraux.
Willie King envoute l'assistance avec une facilité décontertante. Son blues prend aux tripes et ne lâche plus, surtout lorsqu'il assène une partition vocale à plusieurs voix tels que le faisaient les field hollers psalmodiant un chant incantatoire, dimension étrange et intemporelle entre musique sacrée et profane...
Le dernier morceau de l'album Back to the woods a des murmures "wolfiens" magiques qui transcendent sa musique... (le Loup doit retrouver là où il est son sourire éclatant !) Bref, une musique de juke joints enfumés qui ne s'apprécie qu'avec un (ou plusieurs) Jack Daniels dans le gosier, bien loin des standards ouatés du blues FM... Damned, à peine une heure de musique, 8 titres c'est trop peu !
Précipitez-vous... amis bluesophiles, pour le découvrir, l'essayer et l'adopter... Un blues de cette qualité, ne peut que vous rendre heureux !

(Freedom Creek Music - 2005)

Phil Catfish


Doodlin': Swing It


DOODLIN'
Emmanuelle Rivault : chant / guitare
Evelyne Sornay : chant / kazoo
Vérène Fay : chant / claviers
Pierre Peyras : contrebasse
Daniel Solia : batterie
David Giancola : harmonica
Jean François Bonnel : saxophone ténor / trompette.
Une pincée de Jazz, une cuillerée de Swing, un zeste de Blues, une dose de Boogie, le tout nuancé dans une ambiance festive et débordante d'énergie. Doodlin' ouvre les portes d'une union passionnelle et adultérine de toutes ces musiques, bercée dans une ambiance feutrée.
Ce trio féminin de charme et de volupté, originaire du Vaucluse devrait faire parler de lui assez rapidement. Vérène, Emmanuelle et Evelyne sont les trois voix exceptionnelles qui forment ce trio savoureux et de qualité, qui révèle un univers musical ensoleillé, contagieux de bonne humeur et de jovialité. Une section rythmique de haut vol aux performances vertigineuses, agrémentée de contrebasse, batterie, cuivres (trompettes et saxophone) et du prestigieux harmoniciste de Bulldog Gravy, David Giancola, vient consolider l'énergie et l'équilibre parfait de cette formation.
C'est donc en rythme, en tapant du pied, en swinguant ou en dodelinant de la tête que l'on écoute cet album qui rappelle ouvertement les grands moments du swing des années 1940 et de Rhythm' and Blues façon Louis Jordan ou Nat King Cole. La mémoire de Count Basie fait même une brève apparition au travers d'une savoureuse reprise d'Henri Salvador. Le concept musical et certaines similitudes rappellent l'indéniable image des Andrew Sisters, surtout lorsque nous approchons de Boogie Woogie Bugle Boy et de Rum and Coca Cola. Mais effaçons vite cette mince comparaison. Doodlin' fait grand ménage, dépoussiérant ainsi cette futile grisaille, pour que les tubes de ces années 1930 à 50 retrouvent l'ensoleillement bénéfique qui leur ai dû, laissant ainsi apparaître un grand ciel bleu de bonheur. Alors la magie opère doucement, la complicité se met naturellement en marche, quelques murmures flottent, chacune de ces déesses prend son tour de chant, tantôt un timbre haut et sensuel, ensuite une voix chaude et grave, puis une autre douce et enivrante. Ces douces voix puissantes et expressives ne ratent pas une occasion pour parfois scatter et s'envoler au firmament.
C'est toute cette ambiance chaleureuse que l'on retrouve dans la musique de Doodlin' qui, on espère, n'a pas fini de faire parler d'elle.

Peppermint Dave

ps : Si vous voulez découvrir cette extraordinaire et sensuelle formation, vous pouvez vous rendre tous les premiers jeudis du mois en Avignon, au Grand Hôtel (entrée libre). D'autant plus qu'en tant que grandes professionnelles, Evelyne, Emmanuelle et Vérène présentent un soliste de la section rythmique différent chaque mois.

Brian Blain : Overqualified For The Blues


Premier contact avec l'objet : une jaquette jaune passé, comme une couverture de livre atteinte par le soleil, effet rétro garanti. Le tout se présente comme une fiche signalétique avec la photo d'identité du canadien Brian Blain. Au verso, une autre photo maintenue par un trombone où Brian pose avec un dobro ; on s'attend à un album acoustique, sans doute roots.
Tout commence dans un bar, ou plutôt une ambiance de bar avec des personnes qui discutent. Le sax (Jim Galloway) entame, un poil jazzy. La voix sexagénaire de Brian vient se coller dessus, calme, et nous déroule sa Saab Story. Puis, toujours aussi décontracté, la voix toujours aussi sûre, ce sont ses réflexions sur le blues dans l'industrie du disque (Blues Is Hurting mais aussi l'avant-dernier titre One More Weasel), suivies d'un titre bluegrass sur lequel Brian joue enfin du dobro, épaulé par un violon et une mandoline (Michael Jerome Browne qui tient aussi parfois l'harmonica ou la guitare). L'éponyme Overqualified For The Blues ne pouvait être autrement que blues pur bourbon, s'écoulant d'une National 1932. Le blues, il ne sera pas difficile à choper avec Sailing Blues racontant un couple se faisant emporter à peu de temps d'intervalle par la maladie. Autre titre poignant, Enfant choisi, avec l'histoire de cette mère qui perd ses enfants et se décide finalement à en adopter un. Là, le texte est chanté en Français avec un accent des plus séduisant. Vous le constaterez, Brian Blain est donc plus qu'un excellent interprète. Il a le talent affûté pour écrire des textes simples (une seule reprise sur l'album : I'm A Little Mixed Up), ancrés dans le quotidien, qui causent à son auditoire. La prononciation est claire, pas de mâchage de mots, on sent le soucis d'être compris. Pour chaque morceau, on a l'impression que Brian est proche de vous, qu'il se tient à vos côtés pour vous conter ses chansons.
Cette démarche entre blues et folk, empreint de sensibilité et en toute simplicité, avec pour ambition de vous emmener dans son univers pendant quelques minutes, n'est pas sans me rappeler un album tel que le sublime "Harvest Moon" de Neil Young ou les productions de Martin Stephenson.
Afin que l'aperçu de ce disque soit complet, on notera le titre Hi-Tech Blues qui saura parler aux auditeurs qui liront cette chronique sur le net ;-) et PeaceHarry Manx joue de la slide et Paul Reddick de l'harmonica.
Le livret qui illustre cet album adopte la même présentation soft et rétro que la jaquette, il contient les textes de chaque morceau et chacun est accompagné d'une anecdote le replaçant dans son contexte.
Quand tant de soin et de bon goût sont apportés au fond et à la forme, on ne peut que dire qu'une chose : Bravo !

( Northern Blues Records [NBM0011] 2005 )

Philippe 'Philnet' Espeil


Little Freddie KING: You don't know what I know



Son bien sale, typique et "grunge", guitare minimaliste saturée et ambiance hypnotique des juke joints. Voici le menu du premier album du revenant Little Freddie King chez Fat Possum.

Dès l'entame, avec Crack Head Joe, les conduits auditifs sont plongés dans la marmite du Deep South mâtinée d'un "bouillon" de culture louisianaise sur l'indolent Walking with Freddie.

Natif du Mississippi (né en 1940) qui est descendu à la New-Orleans pour jouer et travailler comme docker, la version blues de ce musicien éclectique étonne à plus d'un titre.

Malgré une santé fragile, ce musicien usé par les affres de la vie et au timbre voilé semble s'amuser à l'enregistrement des remix avec un zeste de scratching dont Fat Possum s'est fait une spécialité. Spécialité à laquelle d'ailleurs certains amateurs ne goûtent que très peu...

Que nenni ! Chicken Dance et Looking for my woman sont plutôt bien réussis pour une fois. Parmi d'autres titres, Hot Fingers avec sa ligne de basse hypnotique et son harmonica plaintif et linéaire est l'archétype du down-home blues suintant des rades et bouges du sud.

Espérons que ses habituelles apparitions au New Orleans Jazz Festival ne soient pas à ranger définitivement au rayon des souvenirs depuis le passage de Katrina...

Malgré des notes de pochette quasi-inexistantes... cet album est recommandé.


(Fat Possum [FP1022-2] )
Socadisc (11 titres - 43:08)

Phil "CatFish " Prétet






Little Milton: Think Of Me


La récente disparition de Little Milton Campbell est intervenue alors que cet immense artiste, qui a gravé ses premières galettes au début des 50's, venait d'entamer une nouvelle et prometteuse collaboration avec le label... Telarc.

Faut-il rappeler ses morceaux d'anthologie parus chez Sun, Chess, Stax et Malaco le label de Jackson (Ms) avec lequel il enregistra pas moins de quatorze disques ? Toute cette discographie, souvent d'excellent niveau, se doit de figurer en bonne place dans la cd-thèque des amateurs avertis de soul'n'blues.

Cet album ne dérogera pas à la règle, tant ce millésime 2005 est un grand cru à déguster sans modération, et ce, grâce à une production aboutie et léchée que l'on doit au savoir-faire de Telarc. Parmi les 12 titres, le premier choc émotionnel est pour un blues slow-down pur jus tel que Milton les aimait: Blues is my companion qui met en exergue le phrasé fluide et coulant de sa Gibson. I'll be est une balade soul profonde, magnifiée par la voix suave et parfois intemporelle de Little Milton qui est réhaussée par les voix succulentes et fruitées en background d'Ellis Hooks et Scat Springs.

Au fil de l'album, les titres s'égrènent avec délectation. Mention particulière au band d'où émergent le brillant claviériste Bruce Katz et la basse métronomique de Sally Tiven. Bref, voici un grand album de ce légendaire artiste parti trop tôt et qui laisse un vide immense. Cet opus, sorte d'ultime témoignage musical, devrait vous charmer crescendo à chaque écoute. Véritable coup de cœur 2005.

(Telarc Blues [CD-83618] )
Socadisc (12 titres - 45:27)

Phil "CatFish" Prétet






Music Maker Relief Foundation: The last & lost blues survivors



Quid de la Music Maker Relief Foundation ? Tim Duffy, créateur et animateur de cette association née au début des 90's à Hillsborough (NC) l'a décrite de la manière suivante : venir en aide à des musiciens vétérans de la scène blues et les aider sur le plan médical et administratif. Plusieurs membres bienfaiteurs renommés se sont associés à cet objectif tels Eric Clapton, Taj Mahal, BB King, Bonnie Raitt etc...

Force est de constater que le véritable sacerdoce désintéressé et la générosité naturelle du propriétaire du label, musicien lui aussi, sont loin d'être inutiles au pays de la précarité et du Welfare State! C'est après avoir écouté jouer "Guitar Gabriel" Jones que Tim Duffy crée le label et devient son manager. Dès la fin des années 90's les tournées européennes des musiciens de Music Maker ont permis aux amateurs de (re)découvrir des artistes tombé(es) dans l'oubli outre le brillant guitariste slider et pianiste Daniel "Mudcat" Dudek véritable chauffeur de salle!

Ce double album leur est consacré. Comme son titre éponyme le sous-entend, Tim Duffy a effectué un colossal travail de fond pour réunir une partie du patrimoine culturel et musical des USA. Jugez plutôt : 26 artistes, 38 titres et 2 h 30 de musique!

Le recueil contient donc de véritables perles, sorte de testament musical et d'alchimie issu de la pratique de plusieurs générations qui puisent aux mêmes sources d'inspiration de la musique sacrée et profane.

On y découvre un choix subtil et équilibré entre les premiers représentants emblématiques du label tels le regretté Neal Pattman, harmoniciste, dont le bras droit fut arraché par un wagon de marchandises à l'âge de neuf ans, Frank Edwards, Jerry McCain et, d'autres artistes moins connus(es) voire parfois complètement inconnu(es).

Pour commencer ses morceaux de choix, citons une superbe version acoustique de My Baby's Gone interprétée par Algia Mae Hinton qui confirme, si besoin est, qu'il existe encore des mucisiens (nes) qui auraient mérité un autre sort musical en d'autres temps. Pura Fe' qui appartient à la tribu Tuscarora de la nation indienne en Caroline du Nord, exprime à travers son blues en slide troublant et profond dans Wait 'till You Come Back Again et Going Home son attachement à ses origines qui transparaîtront aussi, parmi d'autres, dans le blues "indien" d'un Scrapper Blackwell (Cherokee).

Grand moment avec le titre Hambone interprété par John Dee Holeman avec une sorte de stomp-hand qui rythme son chant a capella.

Autre morceau de choix, avec cette version à la Peg Lem Sam de Greasy Greans interprétée par un brillant harmoniciste George Higgs découvert en France en janvier 2005 à la cité de la musique en remplacement inopiné de Cootie Stark.

Sans rien céder à une modernité terne, froide et placide, le batteur Sol ajoute aux fûts derrière Guitar Gabriel et Captain Luke une teinte musicale d'aujourd'hui à la tradition. Le slider Mudcat incite à pousser les meubles du salon pour se lâcher sur une version torride de Savannah Mama, tandis que Carl Rutherford distille dans Last Handloader un doux et subtil mélange de bluegrass, gospel et musique country traditionnelle. Sans oublier Mannie Manning la chanteuse de traditionnels dans une version émouvante de Great Day. Little Pink Anderson, le fils du célèbre Pink Anderson, donne le la dans une traditionnelle ballade acoustique folk songs See That My Grave Is Kept Clean. Deux titres "gospélisant" viennent agrémenter le deuxième album avec le groupe Branchettes et Essie Mae Brooks. L'album s'achève sur une version acoustique intimiste de I Saw Than Man de Cora Ma Bryant, la fille d'un certain Curley Weaver...

Vous l'aurez compris, cette compilation est indispensable à vos conduits auditifs pour différentes raisons. D'abord, l'importance du choix des styles et des interprétations.

Ensuite, un coffret cartonné qui contient des superbes photos noir et blanc teintées de sépia, qui renforce la couleur chaude, que l'on doit, entre autres, à l'excellent photographe Axel Küstner, et à Tim Duffy himself.

Enfin, des notes de pochettes à vocation pédagogique complètent le tout. Qui plus est, la distribution est effectuée en France par Dixiefrog, ce qui va permettre au plus grand nombre de pouvoir profiter de cette véritable aubaine... au service d'artistes qui en ont bien besoin outre-atlantique... Sans hésitation.


(Dixiefrog [DFGCD 8597] Sortie nationale le 7 octobre 2005 )
(2 cd - 38 titres - durée cd 1 = 78:11 - cd 2 = 74 :09)

Phil "CatFish" Prétet






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