Numéro 61 - Hiver 2005
Numéro 61 - Hiver 2005

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La longue route qui mène au Blues
La longue route qui mène au Blues

Un conte moral de ton frère Djam Deblouze

Voulant apprendre le blues, un jeune musicien se rendit auprès de BB King.

- Vieux sage, éclaire mes pas sur la route qui mène au blues, demanda-t-il.

- Mes paroles s'évanouiront sûrement comme l'empreinte de tes doigts sur les cordes d'une guitare, comme la chaleur de ton souffle sur les lamelles d'un harmonica, ou comme ta petite sœur à un concert de Ben Harper, répondit le sage BB. Sache cependant que sur cette route, tu rencontreras trois portes. Sur chacune d'elle : un précepte. Lis-le. Et surtout, mets-le en pratique, en l'éprouvant au plus profond de ta chair, de ton cœur. Va, maintenant. La route du blues est droit devant toi.

BB disparut et le jeune musicien se mit en marche. Il se trouva bientôt face à une grande porte sur laquelle on lisait : "CHANGE LA MUSIQUE."

- C'était bien là mon intention ! ricana le jeune homme.

Et il entama son premier combat, sa fougue et sa vigueur le poussant à se confronter aux meilleurs musiciens de son temps, à conquérir les médias et les foules, à signer chez Virgin et chez Endemol pour modeler la musique selon son désir. Il connut l'ivresse du conquérant... mais pas l'apaisement du cœur. Il changea certaines choses, quelques harmonies, quelques postures de scène. Mais l'essentiel non.

BB King alors apparut :

- Qu'as-tu appris en route ?

- J'ai appris... heu... à discerner ce qui est en mon pouvoir de ce qui m'échappe.

- C'est bien, mon garçon. Utilise donc ton énergie et ton talent pour agir sur ce que tu contrôles. Et oublie ce qui te dépasse.

BB King à nouveau disparut ; et l'encore jeune musicien se remit en marche.

Il se trouva bientôt face à une seconde porte. On y lisait "CHANGE LE PUBLIC."

- C'était bien là mon intention ! entonna-t-il. Le public est source de grande joie mais aussi d'amertume.

Et il livra son deuxième combat, s'insurgeant via certaines listes de diffusion contre ce qui lui déplaisait chez ses semblables, cherchant à infléchir leurs goûts et à les convaincre qu'il détenait le Vrai, ergotant, disputant, parfois l'insulte au bord des lèvres. Il n'y gagna pas le respect (sinon celui, un peu obséquieux, de son poissonnier) et se fit plus d'ennemis que d'émules.

Apparut alors BB King :

- Qu'as-tu appris en route ?

- Heu... qu'il est vain de faire des autres la source de mes satisfactions ou de mes frustrations : ils n'en sont que le révélateur.

- Tu as raison, mon garçon. Aussi, soit reconnaissant envers ceux qui font vibrer en toi la corde de la vanité, mais sois-le également envers ceux qui t'insufflent l'indignation, car à travers eux c'est la Vie qui te montre ce qu'il te reste à apprendre.

Et BB disparut. Peu après, le musicien dans la force de l'âge arriva devant une porte où figuraient ces mots : "CHANGE-TOI TOI-MEME." - Je suis en effet la seule cause de mes soucis et mon meilleur ennemi, renchérit-il. C'est bien ce qu'il me reste à faire !

Et il engagea son troisième combat, débusquant ses propres imperfections et s'employant à les réduire comme on réduit des opposants, tentant de se modeler à l'image de son idéal. Il parvint à modifier quelques détails, comme perdre moins de temps à écrire des conneries pour davantage se consacrer à son art, s'exprimer plus clairement afin de ne pas passer pour un échappé des asiles d'Oulan-Bator auprès de Bo et des Reapers, relire Herzhaft en vue de briller aux yeux des fans de Leffe Buckler, ou même chanter le blues en anglais. Mais il ne changea pas en lui l'essentiel.

Alors BB King apparut :

- Qu'as-tu appris en route ?

- Ben... qu'il y a en nous des traits qu'on peut redessiner, mais de nombreuses résistances qu'on ne contourne ni ne brise.

- Très bien, mon garçon.

- Ouais, "très bien, très bien", vous en avez de bonnes ! Je commence à en avoir ras le bol de me battre ainsi contre tout, contre tout le monde, jusqu'à me battre contre moi-même ! Ca n'en finit jamais ! Break ! Je laisse tomber et je m'en retourne...

Loin de s'offusquer, BB King afficha un air goguenard :

- Parfait. C'est justement ta prochaine leçon : retourne-toi et contemple la route parcourue.

Regardant en arrière, le vieux musicien vit qu'au dos de la troisième porte était écrit : "ACCEPTE-TOI TOI-MEME." Et, plus loin, au dos de la deuxième porte : "ACCEPTE LE GOÛT DU PUBLIC." Enfin, à l'horizon, au dos de la première porte, rien ; puis, après avoir mis ses lunettes : "ACCEPTE  TOUTES LES MUSIQUES."

Apparut BB King alors (sauf que si tu suis bien, il était déjà là, mais enfin bon, pas grave) :

- Qu'as-tu appris en route ?

- J'ai appris que quand on va de l'avant sans jamais se retourner et qu'on se bat sans cesse, on est aveugle à l'essentiel. J'ai appris que réfuter une partie de soi c'est se condamner à ne jamais être en accord avec sa personnalité profonde, et qu'il nous faut nous accepter inconditionnellement. J'ai appris qu'ainsi, on accepte les autres, inconditionnellement. Et que conséquemment, toute musique est belle, inconditionnellement.

- Bravo, mon garçon. Tu as compris que la musique change quand on change d'oreille ; que le public change quand on change de croyance ; et qu'on change soi-même quand... heu, quand on se change soi-même. Et aussi bien sûr que c'est très vilain de se battre.

- Oui, c'est vrai... Mais le blues ?

- Eh bien, le blues c'est la même chose : il est le miroir de ton âme. Si ton âme est enjouée, ton blues sera enjoué. Si ton âme est sombre, ton blues sera sombre. Le blues, lui, n'est ni enjoué ni sombre. Il "est", c'est tout.

L'ex jeune musicien parut un peu dépité :

- Ah ? J'avais cru discerner la morale contraire : quand ton blues est enjoué, le monde s'égaye ; et quand ton blues est sombre, le monde s'obscurcit. C'est le monde qui "est", et notre âme qui le change.

- Oui, heu... hésita BB King. Bon, ça marche aussi dans ce sens. Heu... L'essentiel est que tu sois désormais prêt à franchir le dernier seuil ; celui qui, depuis le silence de la plénitude, te mènera à la Plénitude du Silence !!!

- Hein ?! lâcha le musicien sans pouvoir masquer son impatience. Mais je m'en fous du silence ! Ap-pren-dre le blues ! AP-PREN-DRE LE BLUES ! Je vous rappelle que c'est pour ça que je suis venu vous trouver. Comment je fais, moi, pour apprendre le blues ?

- Pfou ! demande plutôt ça à Muddy Waters, rétorqua BB King en sortant son agenda de sa poche revolver. Là où il est, ça lui fera une distraction. Moi j'ai pas le temps, désolé. Tiens regarde : j'ai des dates jusqu'en 2012.

Et BB King disparut.


Muddy, par Nik Daum

[les photographies de BB King sont extraites de Nothing But the Blues, Lawrence Cohn et al., Abbeville, New-York, 1993, Paris, 1997]
La caricature vient des Studios Howard