Numéro 61 - Hiver 2005
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Sharrie Williams
Sharrie Williams
& The Wiseguys
& The Wiseguys

au Spirit of 66 (Verviers - Belgique)

A Hard Workin’ Lady !

de: Georges Lemaire
date: 9 mai 2005
photos de l'auteur

Depuis de nombreuses années, le Spirit of 66 (le Spirit, pour les intimes) nous a habitués à une excellente programmation blues qui fait la part belle aux artistes afro-américains. Le concert du 2 mai n’a pas échappé à la règle puisque Francis Géron avait mis Sharrie Williams and The Wiseguys à l’affiche.

Ces fameux Wiseguys ont d’ailleurs depuis peu un profil différent. James Owens et Sterling Brooks ont été remplacés respectivement par Lars Kutschke, un guitariste de Dresde (D) et par Stanley Randolph, un batteur de Memphis.

Lars Kutschke est loin d’être un inconnu. Il a en effet participé à la composition de quatre titres du dernier album de Sharrie Williams (Hard Drivin’ Woman, Crosscut 11080) et c’est lui aussi qui tient la guitare acoustique sur I’ll Give You Me. Quant à Stanley Randolph, il soude son jeu rapide, précis et puissant à la basse de Marco Franco pour installer une section rythmique sans faille. Il accompagne également, à Memphis, un groupe de R&B - fusion appelé Nu Jynisis.

Plus que jamais en communion avec son public, celle qui se fait appeler The Princess of the Rockin’ Gospel Blues n’a pas fini de nous étonner. Ce sont les événements de sa vie, pas toujours drôles, qu’elle nous chante, sans pudeur avec son style impétueux qui n’appartient qu’à elle. Elle nous assène ses révoltes, ses combats, ses joies et ses victoires. Elle nous hurle son désespoir et ses passions. Ses musiciens même sont unanimes : Sharrie parvient encore à les émouvoir à chaque concert. Et le public ne s’y trompe pas. Devant tant de sincérité et de générosité, beaucoup essuient, dans la pénombre du club, une larme furtive qui trahit compassion, sympathie et respect pour l’artiste.

Sans reprendre son souffle, Sharrie enchaîne en deux sets une déferlante de titres connus (Hard Drivin’ Woman, How Much Can a Woman Take, I’m a Real Woman, Although I Sing The Blues, What Kind Of Man Is This? inévitablement suivi de My Old Man, ...) ainsi que trois nouvelles compositions superbes, Down on my Knees, un blues lent de derrière les fagots, Power (I got the power to love ! Ça, on n’en doute pas) et un It’s Getting Late, plein de sensibilité.

Comme d’habitude, chaque musicien a l’occasion de faire preuve d’un talent réel. Grand showman, Pietro Taucher joue à genoux, puis à l’envers, derrière ses claviers. La basse de Marco Franco soutient les Wiseguys. Stanley Randolph étonne par son jeu tout en finesse tandis que le Spirit of 66 frémit sous les solos flamboyants de Lars Kutschke.

Conquis, le public déchaîné en redemande à grand renfort d’applaudissements. Premier rappel. Sharrie Williams, comme beaucoup d’artistes afro-américains, est profondément croyante. Sur scène, il lui arrive d’invectiver directement Dieu (« Yes, God, it’s me again ! ») et de demander à son public de prier pour elle. Elle évoque le décès de sa mère et celui, plus récent, de sa sœur. Sa peine est toujours très vive. Sous les yeux de l’assistance médusée, elle est au bord de la transe religieuse, ses traits décomposés trahissent l’énergie déployée et la fatigue qui s’installe.

Qu’à cela ne tienne ! Deuxième rappel. Sharrie descend dans la salle et, au rythme effréné de Just You And Me, elle danse avec le public. Indispensable catharsis, bain de foule libérateur qui laisse place, une fois Sharrie remontée sur scène, à une superbe ballade, It’s Getting Late, un incontestable hymne à l’amour.

Sharrie Williams mène son public par le bout du nez, le tient en haleine, le fait rire, danser ou pleurer au rythme de ses textes déchirants. Il est vrai qu’elle a été formée à la meilleure école qui soit, celle du gospel et qu’elle chante depuis l’âge de douze ans avec le Greater Williams Temple Church Choir. Elle chante le blues parce qu’elle a vécu le blues. Intensément. Pendant plus de sept ans, elle a été battue par l’homme qu’elle aimait. Elle s’est réfugiée dans les drogues dures, dans l’alcool et s’en est sortie indemne et resplendissante grâce à sa foi immense. Koko Taylor, Etta James et Billie Holiday ont été, depuis toujours, ses modèles.

Le public refuse de laisser partir Sharrie. Il tape des pieds et des mains pour décrocher un rappel supplémentaire. Stanley Randolph revient enfin sur scène, seul. Il attaque en solo un rythme typiquement new orléanais et est bientôt rejoint par les Wiseguys, puis par Sharrie qui interprètent Travellin’, véritable inventaire des villes du monde entier où ils ont déposé leurs valises et où ils ont, à coup sûr, conquis un public très nombreux.

Et, tradition oblige, le concert se termine par la célèbre Victory Dance des Wise Guys, où chaque musicien, à tour de rôle, vient interpréter un pas de danse au-devant de la scène. Sharrie prend alors définitivement congé de son public et, exténuée, se retire dans les coulisses après avoir exécuté une imitation brève mais hilarante d’Elvis Presley.

Le talent de Sharrie Williams est incontestable. Mais il n’explique pas à lui seul l’engouement du public à chacun de ses concerts. C’est sa générosité, son amour sincère pour ses semblables (« I don’t know you, but I love you ») qu’elle proclame haut et fort qui fait qu’un contact privilégié et indéfectible s’installe immédiatement entre elle et le public. Si elle s’arrête dans votre ville, n’hésitez pas à aller l’applaudir : vous n’en reviendrez pas mais vous y retournerez !

Georges Lemaire