Numéro 61 - Hiver 2005
Numéro 61 - Hiver 2005


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ONE DAY IN HEAVEN
ONE DAY IN HEAVEN
... WITH TONY JOE
... WITH TONY JOE

De: Didier Dirix

Le 24 septembre 1971 (ça ne me rajeunit pas vraiment), j’ai vécu le tout premier concert de ma petite vie de fan de rock. Ce soir là se produisait à Anvers, Creedence Clearwater Revival, le meilleur groupe du monde de l’époque, précédé en ouverture par un sudiste bien moins médiatisé, entouré pourtant de musiciens exceptionnels.

Doug Clifford, Stu Cook et John Fogerty ont fait leur job dans un vacarme assourdissant devant des kids médusés, hurlants et en délire (moyenne d’âge 15-16 ans peut-être) rendant quasi inaudible la prestation mondiale du trio californien flamboyant.

Le brave gars qui ouvrait le show, lui, a offert discrètement à l’Europe entière un jeu de guitare énorme et dévastateur. Il venait d’inventer la swamp music et s’appelait Tony Joe White. Il est toujours là en 2005, bien vivant et adorable...

La cruauté du show-bizz voulut que les sales gosses braillards qui étaient venus pour Creedence osassent siffler, impatients, le courageux Tony Joe (oui je sais, je lâche parfois un subjonctif imparfait sous la torture) ne comprenant vraiment rien à ce qui se passait.

En fait, ce soir là, entre les sorties wah-wah sublimes de la guitare du citoyen d’Oak Grove et les giclées de basse universelles d’un certain Donald Duck Dunn, c’est le blues dans toute sa splendeur, inconnu pour les jeunes mortels continentaux que nous étions, qui résonna (j’aime aussi le passé simple). Ainsi, aussi bizarre qu’il y parut, en ce qui me concerne, je dois à un blanc de Louisiane de m’avoir filé le virus bleu !!! (United colours of pain and town, joke !!!)

Même si j’étais, et suis toujours d’ailleurs, un fan invétéré du grand John Cameron Fogerty (que j’ai revu tout récemment aussi), la prestation de Tony Joe White me restera éternellement en mémoire comme la découverte d’un autre monde. D’un monde où la poésie des mots et la magie des sons peuvent adroitement se répandre et se répondre à travers la vibration des cordes fortes ou subtiles de la guitare la plus chaleureuse qui soit, torturée ou meurtrie parfois mais lumineuse toujours, grave ou tendre, sérieuse ou frivole, grande et belle comme les lignes musicales d’une ode à la liberté !!! Ces lignes qui indiquaient déjà la route, il y a plus de trente ans...

Et je n’en suis toujours pas revenu !!!

Autant vous dire que nous fûmes des milliers à emprunter cet itinéraire culturel inespéré et qu’aujourd’hui encore, trente-quatre ans plus tard, le signe de ralliement d’une génération de p’tits Belges épris de rock and roll reste " le " mythique concert de l’Antwerpen’s Sportpaleis en 1971.

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* *

Retour à l’actualité ! Je sais que, Paul Rodgers et Manfred Mann mis à part, il existe deux artistes qui ont toujours hanté les nuits radieuses et ouatées de Francis Géron, le patron du Spirit of 66 : Bruce Springsteen et Tony Joe White !!!

Personne parmi les centaines d’inconditionnels du Great Sounding Club n’aurait pu mentalement imaginer que l’un ou l’autre de ces deux-là se produisissent (je remets cela, sorry) un jour au SEIZE !!!!!!!!! [ndlr Spirit of 66 : Place du Martyr, 16 B-4800 Verviers]

Et pourtant... une partie du rêve s’est réalisée quand nous avons appris que Francis avait pu négocier le passage de Tony Joe White à Verviers. Franchement, on est tous restés baba(s) ! Incrédules et fabuleusement impressionnés. Quel mec, le Cisse ! Il arrive toujours à accomplir des prodiges incroyables qui lui coûtent, pourtant, la peau des fesses. C’est un vrai sorcier et c’est aussi pour cela qu’on l’aime et qu’on le respecte sur le circuit. Qu’est-ce qu’on lui doit à ce bonhomme qui n’hésite jamais à mettre son propre pognon en jeu pour faire des miracles. Il devrait au moins obtenir la légion d’honneur de la Vesdre. Chapeau bas Maestro, you’re really the big one !!!!

Je ne vous décris pas ma tronche quand "  il "  (le dream maker verviétois, donc) me proposa un certain 5 juillet 2005 de reconduire, le lendemain du concert au Spirit, Tony Joe White himself et son batteur Jeff Hale, outre-Moerdijk, dans le grand nord batave, étant donné certains problèmes de transit ferroviaire (6 changements de lignes) qui leur faisaient logiquement craindre d’arriver en retard au show suivant.

C’était un peu comme si un employé du Lo(t)to me posait la question au téléphone : " les dix millions d’euros que vous avez gagnés vous les prenez ou pas ? "

Je me revois encore figé, le mobile scotché à l’oreille, partagé entre le bonheur de vivre une journée avec une idole de toujours (Oh ! Boy !  Tony Joe et son chapeau ... dans ma Pigeot à dix balles !!!!!!!!!!) et crispé par l’angoisse de faire cinq cents bornes en bagnole (ma bagnole !) avec le grand , l’immense swamp man à mes côtés. Non mais, tu te rends compte !!!??? Surtout pas l’abîmer ce chef-d’œuvre vivant !!! Le faire arriver entier coûte que coûte !

Une mission de confiance à l’ombre d’une icône aussi impressionnante, plus noble que le John Brown de Thomas Hovenden, plus géante que tout le rock and roll dans ses spires inoxydables, plus émouvante que des années de ferveur adolescente, plus vaste que des milliers d’accords de guitare essaimés à travers des quarante-cinq tours pétillants comme le délirant Scratch My back le paisible Rainy Night in Georgia ou le sublime album One Hot July. Plus forte que le son de cette Fender diabolique débordante de délices acoustiques onctueux ou crachant un feu attendri de suave douceur et de subtiles mélodies sous la caresse de doigts en or.

J’ai repensé instantanément à mon pote Piero qui véhicule régulièrement Steve Hackett en Belgique et qui en parle admirablement dans ses chroniques ou à Pat, copain de Bill Wyman et des Pretty Things. Moi aussi, j’allais partager un bonheur équivalent ? Impensable !

"Tony Joe and Me", titre d’une super production en un acte pour Didi !!!, Quelle invraisemblable récompense pour un humble spectateur forcément indigne d’un tel honneur !!!

Franchement, quand le boss du Spirit of 66 te propose un deal pareil, tu te dis que tu le porterais même bien sur ton dos jusqu’au Danemark, le Tony, non !!!????

Mais est-ce que t’as seulement idée : Tony Joe White, côte à côte, à quinze centimètres près, pendant cinq cents bornes ?

Je le dis sans honte, j’ai vécu là des heures inimaginables. Jamais je ne suis monté aussi haut dans le Rock ! Non seulement parce que j’ai approché un monument de près (Oh ! Lord ! what a monument!!!) mais aussi parce que j’ai eu le bonheur de découvrir un autre homme exceptionnel : Jeff Hale !!! Je vais en reparler plus loin de ce garçon exquis !!! Quel artiste génial ce Jeff ! Sans avoir l’air d’y toucher, il collectionne les distinctions du plus haut niveau à l’infini du parfait (ou presque).

Quel trip dément, quel merveilleux périple à travers la Hollande inconnue, quelle belle aventure avec ces formidables compagnons de route, de vrais humains, qui, malgré leur statut d’artistes hors normes, ont gardé une capacité d’écoute formidable, te parlent de la vie et de la famille comme si tu en faisais partie, te posent doucement des questions gentilles et dont les cœurs battent simplement, oserai-je dire : " tendrement " !

Tony Joe White est un homme délicieux, un peu taiseux, certes, qui connaît la valeur des silences et sait instinctivement quelle est la voie à franchir pour aller à l’essentiel, malgré la barrière de la langue ou les distances culturelles. Tu le comprends rien qu’au regard, tu le sens au mouvement de la tête, tu le vis à la moindre syllabe prononcée par sa voix grave, envoûtante et feutrée.

Ce Monsieur impressionnant, à l’aura gigantesque, je l’ai observé pendant six heures au moins. Je craignais tellement, par mon anglais un peu " homemade " de ne pas pouvoir communiquer avec cette légende, au point que j’ai imploré mon pote, le génial Etienne Kunel, parfait trilingue et vieux routard futé par excellence, de m’accompagner. Je lui sais infiniment gré d’avoir pu aller au fond des choses ! Il peut témoigner, comme moi, sans emphase ni grandiloquence que Tony Joe White et son batteur sont des êtres exquis, formidablement accessibles et humainement exemplaires !!!

Quand on pense que ce bluesman de légende voyage habituellement en train dans l’Europe entière pour sentir les pulsations des hommes, alors qu’il pourrait probablement s’offrir un jet privé, ça laisse rêveur... Il y a chez l’homme une attitude digne et attentive, respectueuse et presque noble, parfois un peu détachée du monde qu’il ne cesse pourtant d’observer intensément.

Manifestement peu en phase avec les problèmes matériels, Tony Joe White a délégué à l’un de ses fils la gestion de sa carrière et au brave Jeff Hale qui nous accompagne le tour management. Le premier règle tout à distance des USA par mail, le second, au four et au moulin, se coupe en quatre avec une gentillesse qui force l’admiration. Nous prévenant navré, au départ, d’un retard avec un embarras non feint, gérant le portefeuille du boss pour le moindre cent, préoccupé en permanence par les timings, se coltinant les valises et le matos, soucieux du plus petit détail, il nous quittera d’ailleurs comme une balle à l’arrivée pour aller régler les problèmes de balance à la salle de concert, en ayant néanmoins la gentillesse de nous offrir à Etienne et moi une paire de drumsticks à son nom. Pas gentil, ça ?

Je me revois encore sur la route guettant le moindre geste et la moindre respiration de Mister White qui nous demanda après une heure de silence profond, de lui trouver un Burger King pour le repas de midi... Notre tronche, dis donc !!! Au milieu de la steppe nordique, presque sur la lune, même pas un moulin à perte de vue, vas-y toi pour dénicher un Burger King !!!

Bref, très gentiment, après quelques négociations pacifiques, il a accepté de se rabattre sur le seul restoroute accessible cinquante miles plus loin, au moins, et nous a offert le repas, en prime ! C’est pas beau cela ? Dis ? Tu crois pas au Père Noël, toi ? Moi si !

On a parlé de la pêche qu’il adore, d’enfants, de petits-enfants, (de vrais papys en goguette, quoi !). De sa fille Michèle qu’il admire beaucoup, de son second fils moins impliqué dans le business et surtout (of course) du nouvel album en préparation et déjà réalisé à moitié. Le pendant masculin de Heroines avec des pointures à tomber là, genre Waylon Jennings, BB King, R.L. Burnside, entre autres et même (pour ceux qui aiment cela...) : un duo possible avec Johnny Hallyday.

Au-delà de ce qui pourrait prêter à sourire, on sait que beaucoup de choses rapprochent les deux hommes et quoi qu’on pense de Johnny, il eut quand même le tout grand mérite de faire découvrir à la France des gens jusqu’alors quasi inconnus comme Jimi Hendrix, Tony Joe White ou Bob Seger. Fermez la parenthèse ! Cela dit sans arrière-pensée, on se souviendra aussi que TJW a réalisé un album US pur jus pour Joe Dassin et qu’il fut programmé pour la première fois en Europe par Radio Monte Carlo... Il est indubitable qu’une certaine histoire d’amour unit le Louisianais à la patrie de Rimbaud. C’est encore le cas aujourd’hui puisque l’essentiel de ses tournées sur le vieux continent passe obligatoirement par la France.

Publiée avec l'aimable autorisation de Jeff Hale
(a friendly gift, Jeff!)

Cela dit, la collaboration avec Jeff Hale, remonte au début des eighties à la période I Get Off On It et The Real Thang (Casablanca/1980) ainsi que Dangerous (CBS/1983). Le point commun entre les deux hommes passe par Waylon Jennings et, entre autres, l’album Waylon & Company (RCA/1983) sur lequel on trouve le duo WJ et TJW pour So You Want To Be A Cowboy Singer et Jeff Hale (of course) aux drums.

L’idée d’offrir un set minimaliste guitare/batterie s’est imposée progressivement, bien plus tard, elle repose sur un concept inhabituel pour nous mais facilite (on le comprendra aisément) les nombreux déplacements sur le territoire américain et les trips fréquents en Europe tout en autorisant le maximum de pulsations rythmiques indispensables à certaines chansons de Tony Joe White.

Manifestement, la formule repose sur la connivence et la confiance entre les deux hommes qui se trouvent les oreilles et les yeux fermés. Le jeu de Jeff, même s’il est inspiré au départ d’une structure country (salué par un award du Modern Drummer) associe habilement et adroitement les beats les plus divers. C’est un mélange très construit entre les sacro-saintes mesures du blues, le tempo country cadré et cette infime parcelle de génie qui permet de reproduire des atmosphères typiquement swamp. Il joue " relevé ", légèrement penché vers l’avant, plutôt en finesse, sans abuser de la caisse claire ou des cymbales (pas si simple...) et parvient à élaborer un environnement sonore très particulier à la fois appuyé du regard sur le jeu de guitare mais générant aussi, à l’occasion, la direction suivie par Tony Joe White.

Pour la petite histoire, Jeff Hale accompagne non seulement Waylon Jennings et Tony Joe White mais collabore (ou a collaboré) aussi avec Willie Nelson, Sonny Curtis, Joe Simon, les Drifters, Kris Kristofferson, Tanya Tucker, Billy Swann, Neil Young, Alison Krauss, Porter Wagoner, Travis Tritt et Bill Monroe - pour ne citer que les principaux. Il a également épaulé Johnny Hallyday pour l’album Nashville (Phillips). Il travaille aux génériques et aux live performances de multiples émissions télé ( Austin City Limits, The Tonight Show, ou ... Sesame Street, ...) et a même réalisé la musique de spots commerciaux (Harley-Davidson, par exemple). Ouf ! Un gars qui sait ce qu’il fait et surtout de quoi il parle ! D’autant qu’il joue de la batterie depuis l’âge de seize ans, a obtenu un prix de guitare classique à la Memphis State University et fut aussi batteur officiel des mythiques Stax Records. Bien le Jeff, et qui plus est, un garçon adorable, instantanément en phase avec toi, d’une gentillesse émouvante. Je le revois encore me demander presqu’en s’excusant de bien vouloir conserver après le concert sa caisse claire et le pédalier de Tony Joe White dans ma voiture. Je te jure, ces deux reliques, je les ai rentrées chez moi la nuit, et j’ai dormi dessus pour pas qu’il leur arrive quoi que ce soit...

Deux choses encore que je n’oublierai pas de sitôt.

A l’arrivée à Groningen, malgré les travaux et les déviations incessantes (ouais, là aussi), nous sommes tombés pile poil sur l’hôtel de destination (pas facile à trouver, merci Etienne !). Après que j’aie parqué la voiture, Tony Joe White s’est tourné spontanément vers moi et m’a serré la louche en disant : " Good job, man ! ". Tu peux pas savoir ce que cela fait. Ça justifie ta vie, ton amour du rock and roll, ton envie éternelle de fraternité, ta reconnaissance éperdue envers l’univers entier et surtout envers Francis Géron qui m’a permis de vivre ces instants de rêve.

J’ai tellement plané ce jour-là que je n’ai même pas pensé (plutôt pas osé) demander à Tony Joe White de prendre des photos. Heureusement, on s’en est quand même fait une petite vite fait avec Etienne avant de partir. Sorry, je manque sans doute de professionnalisme, mais j’aurais eu un peu l’impression de briser la magie, par un réflexe de paparazzi...

C’est pas fini ! Après avoir bu un pot avec TJW au bar de l’Hôtel, alors que le pauvre Jeff était déjà au turbin, et que nous goûtions intensément ces dernières minutes de bonheur qui allaient inexorablement s’achever en sentant avec une nostalgie infinie approcher le moment des adieux, percevant probablement mon émotion au moment où je passais la porte, Tony Joe White m’a rappelé en me tendant son plectre personnel de la veille et en ajoutant : " la signature a presque disparu mais sache que c’est la sueur et le boulot qui l’ont effacée " !!! Vous entendez cela ? Là j’ai craqué, n’y tenant plus, je lui ai demandé, tant qu’on y était, de me signer le tableau de bord de la bagnole, en grand !

Voilà pourquoi, je peux m’enorgueillir d’être, aujourd’hui, le seul détenteur au monde d’une Peugeot Partner Spéciale Série Tony Joe White !!!

Didier

Didier Dirix avec Tony Joe White
dans les coulisses du Spirit of 66, 
Verviers, 8 juillet 2005
© Jean-Claude Deprez

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