Numéro 61 - Hiver 2005
Numéro 61 - Hiver 2005

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TONY JOE WHITE : LE concert !
TONY JOE WHITE : LE concert !
© J C Deprez, 2005

De: Didier Dirix
Photos: Jean-Claude Deprez

C’est donc le 8 juillet 2005 (date historique pour le club de Verviers) que Tony Joe White s’est produit au Spirit of 66 devant un parterre de fans convaincus venus d’Allemagne, de Hollande, du Luxembourg, de France et, bien sûr, de toute la Belgique.

Une salle pleine à craquer (ça fait vraiment plaisir), acquise totalement à sa cause et chauffée à blanc attendait impatiemment l’inventeur du swamp blues dont il faut bien dire qu’il résiste inoxydablement à tous les caprices du temps et des modes.

Compositeur exemplaire, amoureux de la nature (et de la pêche à la truite), invariablement fidèle à ses racines et à ses amis, personnage emblématique d’une certaine noblesse créatrice, par excellence. Plutôt détaché des bisbilles matérielles, profondément sincère, ce Louisianais pur jus n’a vraiment plus rien à prouver. (Il a eu 62 ans le 23 juillet mais ne les fait pas du tout). Ses apparitions sont à elles seules un événement important. Sa présence en terres verviétoises fut un véritable honneur pour nous tous… Une seule ligne de conduite pour une carrière admirable : composer, décrire, chanter et vivre le monde par l’intérieur.

cette photo est © Georges Lemaire

Guitariste exceptionnel (écoutez The Beginning, /2001 et vous comprendrez), auteur de textes finement ciselés, sobres et subtils, parfois graves mais sans avoir l’air d’y toucher, disposant d’une sémantique imagée admirable de force, de concision et souvent d’humour rentré, Tony Joe White a créé un son, une façon de faire et un monde musical à part entière que certains critiques réducteurs et simplistes situent toujours abusivement dans l’orbite de JJ Cale. Il y a certes un cousinage acoustique évident chez l’un et l’autre mais je ne pense vraiment pas qu’il y ait un quelconque lien hiérarchique entre eux.

Tony Joe White est d’abord un enfant de la terre et du blues. Il a gardé le sens des aurores, des couchers de soleil sur le Mississippi et du rythme primal des saisons. Il perçoit les silences comme nous ne les percevons plus. Il arrive à maintenir un oeil lucide même paupières mi-closes et fait vibrer en lui les bruissements des magnolias dans le vent, les sons du bois craquant sous la semelle, la respiration des grands arbres et la nonchalance lourde des marais dormeurs.

Depuis trente-sept ans, malgré les aléas d’un parcours atypique, il n’apparaît ni ne disparaît : il existe dans la vie par la musique ! Comme la terre, l’eau et le feu, cet homme est naturel au sens propre du terme et ses chansons indispensables l’expriment et le répètent inlassablement.

Le concert du Spirit, pour inhabituel qu’il fut (harmo, guitare, voix, batterie) n’en restera pas moins dans les annales locales comme celui de l’apparition d’un HOMME aux ailes de géant, face à lui-même.

Un son brut, une expression nue, des percussions marquantes et quelques chefs-d’œuvre issus d’un répertoire académique ! Voilà ce qu’il nous a été donné de découvrir avec ravissement. Car c’est bien là l’autre caractéristique majeure du bonhomme. Dans son œuvre, pas une chanson n’est à jeter. Rien n’est inégal, aucun remplissage, toutes les compos du gaillard ont de l’importance et chaque album est un véritable joyau intemporel. Lorsqu’il lui arrive (occasionnellement) de faire une cover, cela devient automatiquement une autre chanson, plus grande, plus belle, plus forte…

J’ai adoré le gimmick d’entrée lancé de la console par Francis. Ce son ample et panoramique emprunté à l’intro de " Closer To The Truth " est une vraie merveille, un superbe point de départ. Cet album est, en effet un peu celui de la résurrection (1991) et contient quelques perles dont " Tunica Motel ", " Undercover Agent… ", " …Good In Blues " et " Steamy Windows " qu’il interpréta ce soir dans des versions évidemment plus dépouillées et néanmoins émouvantes.

Rich Woman Blues " à l’humour acéré presque noir servit d’entame à l’affolante soirée que nous avons vécue. Ce titre qui est, en fait, la plage d’ouverture de " The Beginning " doit avoir quelque chose d’autobiographique, on le sent…

Première incursion acoustique dans le passé et premiers accents d’harmonica pour " High Sheriff… " de 1971 donné ici dans une version lente, habilement chaloupée, déroutante même puis, entrée en scène de Jeff Hale pour le tonique " Undercover Agent… " (drums obligent) cher à Tina Turner. Forcément, là, le show s’anime et la salle commence à transpirer (déjà rien que le nombre), l’ami Jeff (dont j’ai déjà beaucoup parlé dans un autre papier, nous distille un jeu parfait pour ce genre de liaison parfois compliquée). Grand le Jeff !.

© J C Deprez, 2005

Il y a toujours des déclics inattendus et dévastateurs dans tous les concerts. Ici, en l’occurrence, à la demande générale, Tony Joe White nous sort le grand jeu pour " Roosevelt and Ira Lee " et déclenche une véritable hystérie dans le public. Tout y passe : les grands coups de baguettes ravageurs de Jeff Hale parfois subtilement encadrés de syncopes admirables, l’harmonica incandescent et les giclées de wah-wah dévastatrices, les temps d’arrêt millimétrés et le ton de la guitare parfait !!! Jeu, set et match !!!

Do You Have A Garter Belt " (Dangerous/, 1983) sert adroitement de transition entre les époques. Les nervures de ce morceau sont une synthèse exemplaire de la méthode White. Une rythmique immense combinée à un jeu de basse instinctif sur lequel viennent se greffer quelques chauds solis d’harmonica et des sorties de lead impressionnantes. Tout cela par le même homme !!! P… le jeu de basses rentrées et les effets swamp destroy qu’il nous envoie là… C’est divin, énorme, géant !!!

Je me ramasse à peine d’un truc pareil que démarre l’hypnotique " Jaguar Man " (Path Of A Decent Groove/, 1993). J’ai décidé d’écouter et de regarder uniquement la guitare à ce moment et je me rends compte à quel point le toucher de TJW est " félin " (oui je sais facile…). Non franchement, on dirait qu’il n’appuie même pas sur les cordes… Pourtant le son vient bien de quelque part !? Pendant ce temps-là, Jeff Hale bûcheronne à tout va derrière et le ton monte… Je soupçonne Francis (aux anges et ça se voit) d’avoir poussé les curseurs à fond vu que le son cartonne, d’une belle affaire !).

On arrive alors au moment le plus émouvant du concert. Il est, parfois de ces instants invraisemblables qui chamboulent le corps, le cœur et l’âme et c’en est un, indiscutablement. Tony Joe White, avec cette simplicité touchante qu’on lui connaît, dédicace " Rainy Night In Georgia " à Luc Renneboog (Luke Walter Jr) l’ex-chanteur belge de Blue Blot, aujourd’hui décédé, pour lequel manifestement il nourrissait un profond respect et à qui il avait déjà offert quelques chansons. Là, pour le compte, j’ai senti ma gorge se nouer et vraiment compris pourquoi Tony Joe est un grand, un tout grand Monsieur !

Lake Placid Blues (éponyme de 1995) permet de me sécher les larmes au grand vent des beats ronflants de Jeff Hale dominés par la voix de TJW, cette p… de voix qui cicatrise les peines et donne du courage ! Personnage extraordinaire , il allie une chaleur vocale et digitale impressionnantes !!! On est carrément dans le gros son maintenant, c’est bien, ça console…

Retour à " The Beginning ", album fétiche par excellence pour le touchant " Who You Gonna Hoodoo Now " subtilement " pické " au départ puis soutenu par des drums décidés et déroutants. Je pense que de temps en temps Jeff Hale se fait plaisir avec la complicité bienveillante de Tony Joe White qui lui même y va allègrement dans le swamp rageur. Moment de grandeur pour clôturer le morceau avec un duel harmo/drums puis guitare/drums de toute beauté.

Je ne vous dirai pas que " Tunica Motel " et " Good In Blues " enchaînés ont représenté le deuxième temps fort de ce concert, vous le comprendrez aisément. On a senti vraiment à ce moment que Tony Joe White et Jeff Hale entraient en osmose parfaite avec la salle. Pour l’anecdote: " Good In Blues " permet de comprendre à quel point TJW fait corps avec le blues. Quand j’ai entendu ce titre sur Radio 21 dans la voiture pour la première fois, je me suis garé sur le bord de la route pour ne rien perdre de la magie qu’il contient !!!

C’est là-dessus que démarre " Polk Salad Annie " !!! Le titre légendaire extrait de " Black and White/, 1968 ". L’alpha d’une carrière exemplaire, donné ici avec ferveur mais sans emphase, proprement, quoi. Une baffe à la gueule, la secousse qui déchausse les dents et retourne l’estomac. Un séisme sans précédent dans cette salle mythique qui en a déjà tant vu. Puis la fausse sortie avec les combinaisons batterie/guitare, les contretemps vocaux, la rythmique enflammée et tout le toutim… Bref le KO pour tout le monde !!!

Mais il était dit que des cendres renaît la lumière puisque l’énergie du public en délire sous la conduite vocale musclée de Francis a ramené le duo on stage pour nous servir trois rappels de rêve.

Manifestement ce concert fera date autant pour ceux qui l’ont vécu que pour Tony Joe White séduit par la chaleur de l’assistance et la magie de l’endroit. Quand démarra " Steamy Windows ", j’ai senti une émotion gigantesque, fabuleuse ! Quel songwriter ! Quel bonhomme ce Tony Joe White ! Une chanson divine, efficace et moderne comme on n’en fait plus. Dingue !

Puis la plus pétillante de toutes pour moi : " Even Trolls Love Rock And Roll " ! Quel bonheur ! Quelle formidable soirée… Quel grand moment  !!

Ajoutez-y l’incroyable perspective de ramener ce géant du blues le lendemain en Hollande, comme me l’avait proposé Francis Géron qui décupla mon bonheur et vous comprendrez pourquoi j’ai vécu en juillet 2005 le plus grand week-end de ma vie et surtout pourquoi je suis passé du plaisir le plus fou à l’allégresse totale.

They Caught The Devil And Put Him In Jail In Eudora Arkansas " clôtura ce concert de légende en mettant tout le monde d’accord pour affirmer que cela resterait l’un des plus beaux moments jamais vécus au Spirit of 66.

Didier

pour ceux que la chose intéresse, 
les photos sont de Jean-Claude Deprez, 
mon frangin !

Voici la set- list validée par Tony Joe lui-même sur la route de Groningen :

Intro off
Rich woman blues
High Sherrif of Calhoun Parish
Undercover agent of the blues
Roosevelt and Ira lee
Do you have a garter belt ?
Jaguar man
Rainy night in Georgia
Lake Placid blues
Who you gonna hoodoo now ?
Tunica Motel
You’re gonna look good in blues
Polk salad Annie

ENCORE
Steamy windows
Even Trolls love R’& R’
They caught the devil and put him in jail in Eudora/Arkansas

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