Al Jones : Bittersweet

un merveilleux menu !

De: Rolf Lott
Date: 23-03-2006

 

Ca y est ! Je l'ai, la galette qui a sûrement permis aux heureux premiers acquéreurs de finir ce long et rude hiver de très bonne humeur, malgré la grisaille et le froid intense persistant ! C'est sûr que le nouveau CD de cet américano-bavarois (il a quand même fallu attendre 6 ans depuis le dernier) fait partie de ces oeuvres qui donnent toujours la pêche et dont on ne peut se lasser tellement elles sont pleines d'idées, d'humour : un vrai feu d'artifice musical. Ça fait inévitablement bouger avec la garantie de prendre son pied mais présente le danger de rester accro.

Ah oui, j'oubliais : mystérieusement, on ne connaît pas Al Jones en France. Faut donc que je le présente d'abord un peu. Mais comment ? Bon, je commence par le début: juste avant le premier concert que j'ai pu écouter de lui (ça devait être en 1981 ou 82), un copain qui le connaissait déjà me dit: " Attention, là tu vas entendre le soleil se lever ! " et il n'avait même pas exagéré d’un poil ! C'est tout à fait ça. Et même davantage ! Al Jones est, avec Lousiana Red, l'artiste que j'ai vu le plus souvent sur scène (j'ai certainement assisté à une centaine de concerts de lui !) et quasiment chaque fois, il m'a donné tant de frissons avec toujours cette sensation décrite par le copain en question.

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S'il fallait expliquer son style, j’évoquerais d'abord une synthèse de ses plus grandes idoles, Albert King, B.B.King et Otis Rush avec une bonne dose de T-Bone Walker, un soupçon d'Albert Collins et un zeste des plus grands guitaristes de Jazz (Charlie Christian, Wes Montgomery, Kenny Burrell, George Barnes...). Jeu  incisif, servi avec un son  d'une intensité déchirante et d'une beauté époustouflante à là fois ! Il est capable de réaliser la fusion difficile entre la perfection absolue et le feeling total. Il réussit à allier la sauvagerie et la simplicité propres au genre avec l'élégance et la sophistication des plus grands représentants du genre. Un artiste qui atteint les sommets de la précision, un maître de l'économie du jeu, de l'expressivité et du bon goût ! Bien qu'on puisse sans problème le cataloguer comme un virtuose vu sa maîtrise de l'instrument et l'étendue de son vocabulaire, jamais cette virtuosité ne prend le dessus, pas une note de trop ou échappée gratuitement, pas la moindre démonstration : tout est toujours au service de la musique et de l'émotion à faire passer ! Il est pour moi, sans aucun doute, le meilleur artiste de Blues en Europe, à ranger sans hésitation parmi les plus grands guitaristes au monde aujourd'hui.

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On pourrait reprocher à Al Jones que ses enregistrements (beaucoup trop rares  !) ne sont pas du même niveau que ses prestations scéniques. Cette " objection " n’a plus aucune raison d’être, à l’écoute de son CD précédent, Sharper than a tack.

On pourrait ensuite également lui reprocher (et beaucoup l'ont fait, par jalousie, par méconnaissance ?), qu'il a peu de compositions personnelles et qu'il colle trop à ses inspirateurs principaux. Cet " argument " (qui, si on le connaît bien, n’est pas du tout fondé) vole en éclats avec le nouvel opus de ce grand monsieur. Il m'a écrit à ce sujet: " Mon nouveau CD demande peut-être un peu d'efforts pour s'y habituer, car je me suis (mais sans trop forcer non plus) éloigné expressément des formes habituelles du " blues ". Moderne ? Oui, mais pas en louchant vers le goût du grand public ! Il était temps que mon propre style s’inspire de tout ce que j'ai appris, écouté et vécu. Et puis, lors du travail en studio j'ai essayé pas mal de trucs et je suis très satisfait du résultat. Cela est venu tout naturellement comme ça. Point ! " (pour explication : avant de pouvoir vivre exclusivement de son Al Jones Blues Band ", il a travaillé pas mal de temps dans les meilleurs groupes de Soul et de Jazz-Rock/fusion en Allemagne, il est également très à l'aise dans ces styles).

Al Jones signe six des douze morceaux du CD, de pures merveilles ! Parmi les six reprises, on en retrouve quatre qu'il interprète depuis des décennies, mais on les retrouvera ici rajeunies : Nobody Wanna Die de Don Nix, You Don´t Love Me, de Willie C. Cobs et I need you so bad, de  Magic Sam arrivent avec une fraîcheur tellement personnelle qu'on dirait que c'est Al qui les a composées (ou qu'elles ont été écrites spécialement pour lui). Checking on my Baby, de Sonny Boy Williamson reste par contre très proche de ce qu'on avait l’habitude d'entendre de lui (fortement inspiré de la version de Junior Wells lors de l’AFBF 1966. C'est justement cette tournée qui lui a inculqué le fameux " virus Blues " à l'age de 14 ans). Excellente, la version de Give me all your lovin’ (Kim Wilson) : on la dirait sortie tout droit des hit parades  R&B des années 50. Un shuffle d'enfer. Dans le " slow-Blues " Nobody wanna die, c'est carrément le Nirvana, on se trouve au septième ciel bleu, avec bien sûr des allusions à Albert King, à qui il rend également un fabuleux hommage dans Won't be hanging around. Et si la réincarnation existe, c'est bien ici qu’on peut s’en rendre compte !

Certes, il y a beaucoup d'éléments de Funk, de Soul et de Rhythm & Blues (Too long, Got to be tough, Bittersweet), de Jazz (surtout les arrangements de la section cuivres) et je pense que personne ne s'en plaindra quand c'est si bien fait , il y a même quelques effets étranges (sur la voix dans You don't love me, et dans Checking on my Baby, ça sonne poste de radio d'avant-guerre, sur la guitare dans le surprenant instrumental Fesuloma luck, ce n'est pas sans rappeler un peu d'Albert Collins). Mais tout ceci n'est jamais envahissant, le maître du bon dosage et du bon goût fait en sorte que toutes ces influences ne servent qu’à apporter des colorations, sans perdre l'essentiel, pour varier sans dénaturer ni transformer ! C'est toujours du blues pur, et ce que Willie Dixon avait écrit il y a déjà très long temps dans Living Blues (" Al Jones Blues Band interprète le Blues le plus authentique en dehors des Etats-Unis ") reste toujours valable !

Le son est superbe, les musiciens tous extra (mentions spéciales pour le saxophoniste Thilo Kreitmeier et ses arrangements exceptionnels et pour Thomas Bauer à l'orgue Hammond !).

Seul petit bémol pour moi, dans le dernier morceau Relax, pourtant avec un super groove, un peu reggae, subtilement joué, très jazzy et comme le titre l'indique bien relax, il y a greffé un solo de clarinette avec gammes orientales, qui ne va vraiment pas avec et casse l'ensemble de ce si beau morceau. Je ne sais pas si c'est un gag voulu ou si c’est pour toucher les adeptes de la mouvance " world-music " ou du psychédélique. En tout cas, ça fait tache. Mais si ça aide à ouvrir des portes qui restaient fermées jusque là  à Al Jones et à lui apporter le succès qu'il mérite, je veux bien avaler cette pilule un peu amère (voilà peut-être pourquoi cette énorme gourmandise s'appelle  Bittersweet   ;-) ) .

www.al-jones.de Quand pourrons-nous enfin l'écouter en France ? Ce ne sont certainement pas les qualités qui lui manquent pour être engagé au Méridien et dans tous les grands festivals Blues (et Jazz aussi d'ailleurs !) ! En attendant, procurez-vous d'urgence ce chef-d'œuvre (Pour une première découverte et à ceux qui ne supportent aucun débordement du genre, je conseille plutôt son précédent CD Sharper than a tack) à commander directement sur son site:
http://www.al-jones.de

Rolf Lott