Big Mama

Blues Rooted (2005)

Discographie et interview

de: Philippe Espeil
date: 30/3/2006

Big Mama est un être à part dans le paysage sonore du blues. D’abord parce que les femmes, espagnoles de surcroît, n'y sont pas légions, mais surtout pas sa démarche artistique qui, si elle est fortement assise sur le blues traditionnel, va aussi allègrement voir ailleurs ce qu’il se passe.

Blues Rooted Blues Rooted, sorti en 2005, est un album coloré où se retrouvent les goûts divers et larges de Montserrat PRATDESABA, alias Big Mama. Cette palette musicale débute par un morceau d’importance, (comme on le verra plus loin dans l'entretien qui prolonge ce dossier), un hommage aux luttes humanistes en Afrique du Sud en forme de prière. Pour cet "Africa", les percussions sont mises en avant, soulignées par la pedal steel de David SOLER.
Quelques vers d’Arthur RIMBAUD sont repris au profits de "Illuminations" sous forme de poème musical. Même si une expérience de la sorte avait déjà été tentée par un musicien français (Philippe BELIN), elle reste tout de même originale. Au terme de l’album, ce sera un autre poème, de Joan MARAGALL cette fois, qui sera repris pour "L’Anima De Les Flors".
"Babylon System" est un reggae signé Bob MARLEY, interprété dans un style "européanisé" dont le mélange me fait penser inévitablement au "Babylone" de notre Bill DERAIME.
Après ce début très peu orienté blues, Big Mama revient au courant qui lui est plus familier avec "Shine", orchestré par le piano-bar et le banjo de Erwyn SEERUTTON.
Le slow "Tibet Lliure" qui suit est un manifeste pour le Tibet, où l’on sent la colère contenue de son interprète, sur une contrebasse profonde et émouvante jouée à l’archet par Manel ALVAREZ.
Mais n’oublions pas que Big Mama vient du blues. "You’re Up" nous le rappelle de façon jazzy, "Victor Jara’s Blues" conte la persécution et le meurtre du chilien Victor JARA. La partie d’harmonica de Joan Pau CUMELLAS est ici superbe. Suit le "Blues Rooted" à l’épine dorsale mississipienne, comme "Blues A La Lluna" et "Out Of Bounds Blues" sur lesquels la pedal steel est originale.
Hormis ces compositions très personnelles et aux textes engagés, nous retrouvons "The Way I Feel" de Brownie McGHEE, "Why Don’t You Do Right" de Louis ARMSTRONG, et le traditionnel "Just A Closer Walk With Thee"
On sent bien que cet album pourrait encore s’étoffer et proposer d’autres titres tout aussi hétéroclites en restant dans le style adopté par Big Mama. Le digipack est de qualité, le livret complet et illustré par Montserrat en fait un bel objet à acquérir.
Intérêt porté au texte, chant maîtrisé et convaincant, exécution musicale de qualité et bien à propos. Cet album est un plaisir pour les yeux et les oreilles. J’adhère parfaitement à ces choix.

Alors comment ont pu tant d’influences être rassemblées sur un album marqué du sceau du blues ?
On sent à l’écoute de Blues Rooted qu’il y a bien autre chose derrière le groupe Big Mama que ce dernier album, au demeurant indispensable. Big Mama fait état d’une déjà longue discographie, toute entière consacrée aux blues et à ses courants environnants. C’est cette histoire discographique que je vous propose de parcourir dans les chapitres suivants pour mieux comprendre où Big Mama puise ses racines.

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Discographie

Blues, Blues, Blues!En 1992, Montserrat PRATDESABA est déjà surnommée Big Mama et prend la tête des Blues Messengers. Depuis quatre ans, leur message est clair : du blues et encore du blues. Leur premier album prend d’ailleurs le nom de "Blues, Blues, Blues!" qui semble tout à fait revendicatif. C’est alors une formation imposante puisque les membres sont au nombre de sept, incluant le noyau dur (Big Mama au chant, Amadeu CASAS à la guitare, August THARRATS au piano, Santi Prat ÚRSUL à la basse, Caspar St. CHARLES à la batterie) appuyé d’une section de cuivres (Dani NEL.LO à l’harmonica et au sax ténor, "Liba" VILLAVECCHIA aux saxs ténor, soprano, et baryton).
Le groupe se connaît bien, les musiciens sont bons, et ça tourne plutôt bien. Cependant le répertoire choisi donne l’impression d’une démo car il se compose uniquement de reprises des plus courantes : "Everyday I Have The Blues", "Woke Up This Morning", "Born Under A Bad Sign", "Flip, Flop & Fly", "All Your Love", "Nobody Knows You …", "Killing Floor", "I Just Can’t Be Satisfied". Toutefois, nous pouvons remarquer la présence et le chant de Big Mama. Son interprétation féminine de standards souvent entendus par des voix masculines est source d’un certain plaisir pour l’auditeur pas trop exigeant.

Big Mama & The Blues MessengersL’année suivante, le groupe signe un album éponyme, "Big Mama & The Blues Messengers" et c’est un live. Outre Big Mama et les guitares électriques et basses tenues respectivement par Amadeu CASAS et Santi PRAT, le reste de la formation, s’il a gardé le même format, a été renouvelé. Julian VAUGHN est derrière les fûts, Francesc CAPELLA aux touches, et les cuivres sont devenus plus polyvalents par la présence d’un sax ténor (Aljosa MULIÇ), d’une trompette (Gilles BERTHENET), d’un trombone (Pere ENGUIX).
Pour ce qui est de la track-list de ce début d’avril 1993, il y a encore une bonne majorité de standards.
Des titres comme "Breaking Up Somebody’s Home", "I’m Good", "He Walks Right In" sont assez funky et balancent terriblement. "St Louis Blues" est proposé dans une version surprenante, limite jump.
Globalement, et comme pour "Blues, Blues, Blues!", la voix puissante de Montserrat est très bien soutenue par les cuivres, rendant l’ensemble consistant et entraînant.
Mais "If You Love Me Like You Say" reste encore trop proche de l’interprétation popularisée par Albert COLLINS. Le "Sweet Home Chicago" final est dispensable sauf pour qui aime les chorus à la wha-wha façon Stevie Ray.
Big Mama présente cependant ces premiers enregistrements personnels en collant ses textes "I Don’t Want You/Ain’t That Dandy" et "Stop" sur des musiques de Clarence Gatemouth BROWN et une adaptation de "The Gospel At Colonus".

El Blues De La InflaciòAu rythme d’un album annuel, on pourrait dire que Big Mama surprend en sortant un nouvel album totalement en déphasage avec les précédents qui l’avaient lancée. Sous une pochette sobre montrant la silhouette d’un trio acoustique dessinée sommairement au crayon sur du papier kraft, on retrouve Big Mama accompagnée le plus simplement possible du guitariste Amadeu CASAS et de l’harmoniciste Victor URIS.
Amadeu CASAS se montre excellent à l’acoustique 6 et 12 cordes et surtout au dobro dont les phrases de slide se marient très bien avec la guitare rythmique et le chant de Montserrat. Les interventions de Victor URIS sont souvent fort à propos et inventives. L’alchimie de ces deux instrumentistes crée un fond musical de grande qualité, très fin, fort bien arrangé mettant en valeur le chant de Montserrat. Je ne peux m’empêcher de penser à des triptyques guitares-chant-harmonica tels ceux de Brownie McGHEE et Sonny TERRY ou John CEPHAS et Phil WIGGINS.
Au-delà de la surprise de cette nouvelle formation, les premiers enregistrements de guitare acoustique de Montserrat PRATDESABA sont également gravés ainsi que ses premiers textes indifféremment écrits en anglais ou en catalan (on a même droit à une traduction de "Inflation Blues" de Louis JORDAN sous le nom de "El Blues De La Inflaciò").
Cet album superbe en trio acoustique met en évidence l’intensité et l’émotion du chant de Big Mama.

El Blues De L’Ombra Blava1996 est marqué par la sortie de "El Blues De L’Ombra Blava". Même recette que précédemment, pour un album acoustique et tout aussi intimiste, avec une pensée particulière à Amadeu CASAS. On y retrouve donc Big Mama et Victor URIS en guise d’épine dorsale sur laquelle viennent se greffer divers instrumentistes : Mike CORMICAN au violon, Hugo SÒCRATE aux percussions, Salvador FONT à la batterie. Il pourrait sembler s’agir d’une suite logique à "El Blues De La Inflaciò" si ce n’est que Montserrat assume désormais seule la partie de guitare. Les textes, écrits par Montserrat pour ce qui est des originaux, sont en Catalan hormis les reprises qui restent en Anglais ("Worry, Worry, Worry" de Brownie McGHEE qui s’avère être un auteur fétiche pour Big MAMA, "Wasted Life Blues" de Bessie SMITH). "Nobody Knows You When You’re Down And Out" est adapté et devient "El Blues De La Resaca".
La présence supplémentaire des instrumentistes vus ci-dessus apporte une sonorité différente et un peu moins épurée que pour "El Blues De La Inflaciò". Ces sonorités sont par ailleurs plutôt étrangères à la tradition blues américaine ce qui donne une touche bien particulière voire exotique (si l’on prend comme référence l’Outre-Atlantique) et pourrait être la graine d’où éclora plus tard "Blues Rooted".

Ser O No SerSurprise  ! Big Mama revient à l’électrique avec une formation semblable au Blues Messengers des débuts mais dont le nom est cette fois Electric Band. Le personnel entourant Big Mama et Victor URIS sur ce "Ser O No Ser" est constitué de Aljosa MUTIC au sax, Jordi MENA ou Amadeu CASAS à la guitare électrique, Santi ÚRSUL à la basse, ...
Même si la plupart de ces musiciens se connaissent bien, la sauce ne prend pourtant pas. Le manque d’osmose qui s’excusait lors des premiers enregistrements des Blues Messengers se pose ici comme un gros point d’interrogation. Sans doute dû à la présence de nombreux instruments, la voix de Big Mama est moins essentielle et moins percutante. L’approche des titres est faite de façon plus légère et contraste avec l’intimité et la profondeur des deux précédents albums.
On notera cependant l’implication grandissante de Big Mama dans la construction de ces projets audiophoniques : elle est l’auteur de tous les textes et surtout toutes les musiques.

Tableau De BluesChangement de siècle, changement de formation. Voix et guitare pour Montserrat. Joan Pau CUMELLAS apparaît à l’harmonica, secondé par Miguel TALAVERA à la guitare électrique. Ce qui est saisissant dans cet album, c’est l’ambiance captée lors de ce live, "Tableau De Blues". Le livret montre une photo de ce groupe sur scène et ce cliché parle de lui-même : avec le casque sur les oreilles, il est possible de se sentir happé et projeté au milieu du public de La Cava Del Drac.
Miguel se fait plaisir et use de la technique : il assure l’accompagnement. A côté, Joan Pau étincelle. Très stylé, il joue des parties d’harmo très inspirées, originales. Il sait se mettre en évidence en attirant l’oreille. La présence de ce souffleur est d’une incroyable fraîcheur.
Big Mama fait le reste avec un chant sincère et généreux. Le plaisir communicatif de jouer nous laisse à peine remarquer qu’il s’agit presque exclusivement de reprises ("That’s All Right", "Mystery Train", "St James Infirmary", "My Babe", "Can’t Be Satisfied", "Love In Vain", ... Seul "Hound Dog" est dispensable.

Stir The PotLe courant est bien passé entre Joan Pau et Big Mama, si bien qu’ils reviennent avec un nouvel album tout en acoustique, "Stir The Pot". Bien sûr, tout rappelle le duo de "El Blues De L’Ombra Blava" avec Victor URIS. Cependant, l’harmonica de Joan Pau est un peu moins blues et en revanche plus coloré. Son jeu se montre inventif a chaque titre et d’un accompagnement autant précieux qu’efficace et plaisant.
Big Mama à la guitare est superbe, parfaitement dans l’ambiance sans être démonstrative. L’attention est portée sur les mélodies folk ou blues et met en avant les textes. Tous ceux en anglais (sauf "Nobody Knows You When You’re Down And Out" et "Make Me A Pallet On Your Floor") sont de la plume de Andrew NEILSON. Un seul catalan, "Armes Per Gana", de Montserrat et forcément très personnel, dont le sujet porte sur les ventes d’armes dont la conséquence est de "nourrir" la famine.
La guerre fait aussi partie des préoccupations de Andrew "Crowling Bear" NEILSON avec "Planet Blue", ainsi que notre contemporain déshumanisé ("I’m A Statistic", "Hurry Everybody").
Big Mama semble avoir trouvé sa voie, celle des songsters dignes et engagés, décidée à faire entendre ses messages au sein de sa musique, à s’exprimer plutôt qu’à interpréter.

En El Nom De TotsDans la continuité, Andrew NEILSON est à nouveau mis à l’honneur dans l’album "En El Nom De Tots" en tant qu’auteur majoritaire des compositions en anglais. C’est donc sur un de ses textes que débute ce huitième opus, sur un "Close Your Eyes" superbe de groove. Un piano, une voix, un harmonica, c’est la combinaison gagnante de Ignasi TERRAZA, Big Mama et Joan Pau CUMELLAS sur "No Man’s Land", "Cara De Foc", et "God Bless The Child". Avec "Blues Por Argentina", Big Mama choisit un tango décalé et faussement gai pour diffuser un message personnel qui n’en parait que plus grave. Le "Real Heroes" qui suit sur un rythme trépidant adopte un peu la même attitude pour parler de la guerre et des politiciens, comme "Balkan Devil" qui est cependant déjà un peu plus sombre.
Le mix de "They’re Red Hot" et "Come On Down To My House, Baby" se fait sur un air dixie. Félix De BLAS est au tuba, Santi CHOLBI à la planche à laver. On les retrouve sur "El Blues De L’Inrevés" et "Come On Boys, Let’s Do That Messin’ Around".
On le voit, Big Mama a su panacher les styles et les atmosphères pour fournir un album remarquable et intéressant à plus d’un titre. Elle a su également conserver la couleur de la formule duo – mais que Joan Pau est bon  ! – tout en s’entourant de musiciens discrets (ne pas oublier Santi ÚRSUL à la basse et Caspar St CHARLES à la batterie) et tout au service des deux leaders.
Cette variété de style, les ambiances intimistes, les textes engagés et poétiques, le chant sincère et généreux de Montserrat, tous les ingrédients acquis au fil des albums et des concerts sont déjà présents dans cet album qui préfigure le projet suivant de Big Mama, encore une fois très personnel, le Blues Rooted que nous venons de découvrir.

Références discographiques.

Montserrat PRATDESABA, on l’aura compris, est une sacrée bonne femme. Son parcours, même si elle ne l’a peut-être pas toujours choisi, est fascinant. J’ai pensé qu’il pourrait être intéressant d’en savoir un peu plus de la part de ce personnage attachant, en tout cas de lui donner la parole dans ces colonnes. Je vous propose donc l’interview suivante qui lui a permis de commenter ses créations et d’expliquer sa démarche revendicatrice.

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Interview

Comment es-tu venue au blues ?

Quand j’avais quatorze ou quinze ans j’aimais beaucoup le hard rock et je suis devenue une passionnée de Jimi HENDRIX. Il est possible que le morceau "Red House" fût le premier blues que j’ai écouté !
Quelques années plus tard, j’ai commencé à écouter du jazz en live à Barcelone où j’ai connu des musiciens locaux que je suivait partout ! J’ai découvert le blues à partir du jazz et j’ai commencé à acheter des disques et à faire connaissance avec cette belle et profonde musique qui m’a touchée et émue.

Quelle est l'histoire de Montserrat PRATDESABA avant les Blues Messengers ?

Je chantais dès que je pouvais le faire ! Quand j’avais douze ans, j’ai commencé à jouer de la guitare et à composer mes propres morceaux.
A l’âge de quatorze ans, en duo avec une amie, nous avons participé à un concours de chanson catalane et nous avons été finalistes. J’ai fait mon premier concert avec cette amie, à cet âge, dans une fête votive de notre petit village.
Ensuite, j’ai continué à jouer de la guitare dans des formations locales.
Mais j’aimais étudier et j’ai donc suivi un cursus universitaire pour être technicienne du son. Dans le même temps, j’étudiais le chant classique et la basse électrique.
Quand j’ai fini mes études d’ingénieur en télécommunication, j’ai débuté à la télévision catalane en tant que technicienne d’exploitation (c'est-à-dire dans le domaine audiovisuel !). J’avais alors 23 ans.

Big Mama existait-elle déjà ?

A Barcelone, j’aimais beaucoup jouer et chanter pour mes amis dans un petit bar qui s’appellait "Dr. Watson". On s’amusait beaucoup et je chantais des morceaux de Bob Marley, Eric Clapton, Bob Dylan, etc. et quelque blues. Mais ce bistrot a été fermé et mes amis et moi avons cherché un autre endroit pour écouter de la musique. Nous avons découvert qu’à "La Cova del Drac", un emblématique club de jazz, on jouait du blues chaque mardi. Nous avons décidé d’y aller.
Un jour, j’ai demandé à chanter avec le groupe qui y jouait, et pendant que je chantais quelqu’un a commencé à crier "Big Mama, Big Mama !". C’est le surnom que mes amis ont eu l’idée de me donner quand, pour la première fois, ils m’ont entendu chanter au micro. J’avais presque 25 ans. À partir de ce moment, j’ai fréquenté La Cova del Drac chaque mardi et les musiciens m’ont demandé de chanter avec eux.
On s’appellait "The New Blues Explosion", puis des années plus tard "Blues Reunion" et nous avons enregistré une cassette intitulée "Blues Reunion’90".
En 1992, "Blues Reunion" est devenu "Big Mama & The Blues Messengers".

A partir de 1992, le groupe associé à Big Mama s'appelle "The Blues Messengers". Aviez-vous un message à faire passer, vouliez-vous militer pour la reconnaissance du blues ?

L’idée du nom The Blues Messengers est venue du batteur du groupe, Caspar St. CHARLES, probablement pour faire un jeu de mots sur "The Jazz Messengers" d’ Art BLACKEY. On a trouvé que c’était un bon nom parce que nous avions l’intention de faire connaître le blues et ses artistes. Il te faut savoir que quand nous avons commencé à jouer du blues, il n’y avait pas beaucoup d’endroits où jouer cette musique, et qu’il n’y avait pas beaucoup du public. Mais à partir du moment où nous avons fait un travail un peu sérieux, nous avons eu de bons retours ; de 1989 à1991 il y avait de longues files d’attente de jeunes étudiants pour nous voir chaque mardi à La Cova del Drac, puis en 1992 et 1993 à La Boîte où les gens remplissaient la salle, chaque jeudi, dans une atmosphère très électrique.

Comment doit-on comprendre le terme "Messengers" ?

Il faut imaginer The Blues Messengers comme des gens qui "vivaient" le blues, qui voulaient faire connaître cette musique, et ça nous amusait beaucoup.
Nous étions alors des passionnés de cette musique et nous aurions aimer la jouer presque exactement comme la jouaient les bluesmen.
Victor URIS, un très bon ami, m’a dit une fois que j’étais un peu une "fondamentaliste du blues" parce que je pensais qu’il faut respecter les morceaux tel que les artistes du blues les interprétaient.
C’est à dire que je voulais appréhender toutes les nuances et comprendre cette musique et son esthétique pour pouvoir y m’exprimer avec feeling. (Actuellement mon opinion est différente et s’est ouverte à la créativité sans frontières).

Le nom de Big Mama était-il choisi pour renseigner le public sur ton style de chant ou était-ce plutôt un hommage aux grandes chanteuses noires dont tu te sentais artistiquement proche ?

Comme je l’ai expliqué pour le surnom de Big Mama, c’est à cause de mes amis, mais j’ai bien aimé ce mot et je l’ai adopté pour m’identifier.
Au début, j’associais le terme "Big Mama" au blues, sans connotation de genre. Je dois vous avouer que ne me trouvais pas différente des autres musiciens du groupe.
C’est en 1994, quand on a organisé un hommage à Bessie SMITH pour célébrer le centenaire de sa naissance, que j’ai commencé à percevoir quelques différences entre le blues féminin et l’autre blues, plus habituel, joué par des hommes.
J’ai fait quelques recherches pour connaître Les Dames du Blues, pour savoir des choses sur leurs vies et leur histoire.
Memphis MINNIE était un exemple de féministe sans que, probablement, elle-même le sache ! J’ai découvert les difficultés que ces femmes s’efforçaient de surpasser et expliquaient dans leurs blues.
C’est à partir de ce moment-là que j’ai commencé à m’identifier aussi comme une "big mama" !.

Alors que tu es une femme, pourquoi les reprises sont presque systématiquement celles d'auteurs et d'interprètes masculins ?

J’ai fait un travail d’investigation pour connaître le blues des femmes et aussi pour me connaître un peu plus moi-même !
Mais nous n’avons pas encore enregistré de disque uniquement consacré aux Blues Ladies.
Il y a quelques années, dès ma découverte de l’Impératrice du Blues, Bessie SMITH, j’ai fait des concerts en hommage aux femmes du blues et quelques conférences avec des projections audiovisuelles sur les blueswomen.
De fait, je ne suis pas tout à fait d’accord avec la question posée. Je vais essayer d’argumenter mon opinion. J’ai enregistré neuf disques, une cassette et quelques collaborations avec d’autres amis musiciens. On trouve, sur "mes" disques, 62 morceaux sur lesquels j’ai fait quelque apport, soit sur le plan musicale, soit sur le plan poétique. Ceci est quand même bien ma contribution au blues féminin !
Il faut savoir aussi qu’il y a des blues composés par des hommes mai qui sont chantés par les femmes, comme par exemple "Won’t You Come Home Bill Bailey", "Saint Louis Blues", "Please Don’t Talk About Me When I’m Gone", "Summertime", "Why Don’t You Do Right", et d’autres que j’ai écouté interprétés par des hommes et aussi par des femmes comme par exemple "Breaking Up Somebody’s Home" ou "Hound Dog" (qu’on attribue à Big Mama THORNTON).
J’ai enregistré deux fois "Nobody Knows When You’re Down And Out" composé par Ida COX (bien qu’on dise que l’auteur était son mari ), ou encore "God Bless The Child" de Billie HOLIDAY et Arthur HERZOG, ou "Wasted life Blues" de Bessie SMITH. J’ai aussi enregistré un morceau d’Odetta, "Oh, my Babe", et un autre d’Alberta HUNTER "You Gotta Reap Just What you Saw" avec l’orchestre La Vella Dixieland, puis "See, See Rider" de Ma RAYNEY ou "Careless Love" de W.C. Handy (interprété par beaucoup de femmes) avec The New Orleans Blues Stompers, et enfin j’ai chanté aussi avec mon amie Lotti LEWIS, sur son premier disque "Echoes of heartbeats", tous les "spirichils" qu’elle chantait quand elle était petite fille, et que sa mère et sa grand-mère chantaient à la maison.
Autre façon de voir les choses : j’ai enregistré tous ces morceaux, ce qui fait que par moi ces blues deviennent aussi des blues féminins !



Quelques titres de morceaux en catalan que Big Mama a essayé de traduire en français et d‘en faire une petite description :

Nens ("Enfants").
On parle des enfants exploités, prostitués, militarisés et assassinés pour la vente d’organes, etc.

Un gram pot fer que l’home es torni sord ("Un gramme peut rendre un homme sourd")
L’histoire d’un héroïnomane qui n’écoute personne quand il a besoin de prendre sa dose.

Manifest de la imbècil ("Manifeste de l’imbécile")
C’est une critique faite aux politiciens.

Armes per gana ("Armes contre famine")
On critique les dirigeants de pays qui dépensent les fonds publics en armement pour le vendre aux pays pauvres avec l’intention d’y entretenir des guerres absurdes afin de les spolier économiquement.

Cara de foc ("Face de feu")
C’est le visage rougi qu’une femme maltraitée voit quand son agresseur veut lui faire mal.

Tibet lliure ("Tibet libre")
C’est une description de la barbarie et du génocide que le gouvernement de Chine fait endurer aux tibétains depuis 47 ans, et de l’hypocrisie des pays qui ne disent rien pour préserver leurs intérêts économiques.

Passer d'un big band de 7 personnes à des titres aussi intimistes et laissant une grande part aux duos, est-ce un choix artistique dicté par l'envie de faire autre chose ou bien est-ce le résultat d'une évolution au fil du temps ?

Mon évolution est totalement inespérée et il y a quelques fois où effectivement, pour se faire, j’ai dû imposer une rupture avec le passé. Quand j’ai commencé à jouer le blues, il y avait en moi la volonté de faire connaître cette musique.
Ensuite, j’ai fait une analyse introspective pour savoir ce qui se rapproche de moi dans le blues. J’avais besoin de définir ce qui m’était essentiel, de connaître les valeurs de la vie que je voulais suivre. La musique est devenue pour moi un moyen d’expression, un mode de vie, et pas seulement du feeling.
En 1992, j’ai quitté mon travail très bien rémunéré à la télévision pour l’incertitude de pouvoir vivre uniquement du blues.
En 1993, le groupe The Blues Messengers s’est désintégré à cause d’une accumulation de problèmes individuels imprévisibles de la part de certains musiciens, et tous mes rêves ont disparu. Ça m’a pesé de ne pas avoir d’indépendance économique, de ne pas pouvoir payer le loyer de mon appartement, de n’avoir rien à manger.
Par chance, j’avais de bons amis, comme Victor URIS, qui m’ont beaucoup aidé. Victor URIS est un harmoniciste handicapé (il est tétraplégique à la suite d’un accident de moto quand il avait 14 ans, mais il a un peu de mobilité dans les bras et il joue très bien de l’harmonica malgré ses limites physiques) qui habite à Majorque. Nous sommes amis depuis 1988, grâce au blues, parce qu’il avait un groupe qui s’appelait "L’Harmonica Coixa Blues Band" (littéralement traduit : "L’Harmonica Boiteux Blues Band") et que je suivais. Quand je me sentais seule et démoralisée à cause de la disparition des Blues Messengers, Victor m’invitait à aller chez lui et à jouer avec son groupe dans les fêtes de Palma de Mallorca.
Tout ça m’a beaucoup aidée et m’a fait récupérer des forces et, en février 1994, nous avons organisé une petite tournée en duo. On a terminé avec l’enregistrement du disque "El Blues De La Inflaciò" ("Inflation Blues") avec le guitariste Amadeu CASAS, à l’auditorium "Paper De Musica" ("Papier A Musique") de la ville de Capellades, que la propriétaire Gemma ROMANYÀ nous a confié gratuitement.
C’était une renaissance pour moi et je l’ai surmontée avec dignité, grâce à mes amis.
À partir de cette époque, j’ai commencé aussi à chanter avec un autre très bon ami musicien, Ignasi TERRAZA que je connaissais depuis 1983, et que je suivais partout en tant qu’amie et admiratrice. Avec ce pianiste, qui est aveugle comme le grand Tete MONTOLIU, nous avons préparé un hommage à Bessie SMITH en 1994 et nous avons aussi commencé à jouer ensemble dans un groupe orienté vers un répertoire féminin au style swing. J’ai des archives de concerts enregistrés mais nous n’avons jamais fait de disque de cette période musicale pourtant très bonne et bénéfique pour moi (on peut écouter Ignasi TERRAZA sur le disque "En El Nom De Tots" (Big Mama & Joan Pau CUMELLAS – 2003) où Ignasi y joue trois morceaux).
En décembre de 1994, l’organisation du Festival de Jazz de Terrassa, le plus ancien de la Catalogne, m’a demandé de chanter avec Melvin TAYLOR et son Chicago Blues Band. Nous nous sommes beaucoup amusé et je me suis alors dit que j’aimerais faire du Houserockin’. C’est la raison pour laquelle, en même temps que je jouais avec le groupe de swing, nous avons monté un autre groupe qu’on appelait Big Mama & The Mouserockers. C’était fabuleux et ce fut une très bonne expérience musicale. Malheureusement, nous n’avons jamais édité nos enregistrements live.
En 1995, on m’a demandé de chanter avec un orchestre de dixieland, "La Vella Dixieland" ("La Vieille Dixieland"). Je me suis lancée et nous avons enregistré un disque ensemble sur lequel je chante trois morceaux.
La même année, on m’a aussi proposé de faire une tournée dans des festivals de jazz européens avec l’orchestre argentin "La Porteña Jazz Band" que je ne connaissais pas. J’ai accepté et nous avons fait Marciac, San Sebastian, Orange, Luxey, Nuremberg, Megève, etc.
En 1996, j’étais un peu fatiguée et j’avais deux pseudo-kystes aux cordes vocales que je devais faire opérer. J’étais un peu angoissée parce que je craignais de perdre ma voix ! Avant mon opération, nous avons mis un terme à tous ces groupes, et j’ai proposé à Victor URIS de faire un autre disque ensemble (à ce moment-là, Victor n’avait aucun groupe). Ce fut le disque "El Blues De l’Ombra Blava" ("Le Blues De l’Ombre Bleue") que nous avons enregistré à Majorque et que nous avions très bien préparé avec des musiciens de l’île.
Après mon opération, Victor et moi avons décidé de jouer ensemble et nous avons fait une tournée d’un an et demi. C’était un peu fatigant pour Victor parce qu’il fallait qu’à chaque fois il prenne l’avion entre Majorque et Barcelone.
Vers 1998, j’ai décidé d’enregistrer un disque presque tout en catalan avec de très bons amis et on l’a appelé "Ser O No Ser" ("To Be Or Not To Be") par "Big Mama Electric Band". Pour la tournée qui s'ensuivit, j’ai demandé l’aide de musiciens professionnels, et c’était un groupe très puissant, surtout en public. Mais après avoir joué un an, le guitariste David SOLER a eu l’opportunité d’aller aux États Unis pour étudier et nous avons donc dissous le groupe.
Je connaissais Joan Pau CUMELLAS depuis quelques années et il faisait quelques remplacements dans l’Electric Band, lorsque le saxophoniste Aljosa MUTIC ne pouvait pas jouer. Joan Pau pensait abandonner son travail pour se consacrer exclusivement à l’harmonica. Je trouvais que c’était un très bon musicien et on a décidé de faire quelque chose ensemble. À partir de ce moment-là, on a mis sur pied un trio appelé Big Mama Acoustic Band avec le batteur Jordi GOLMAYO. Le répertoire était constitué de blues féminins. On a tourné de 1999 à 2000.
En parallèle, nous avons donné naissance à Tableau de Blues, un trio comptant Joan Pau, le guitariste Miguel TALAVERA et moi, pour jouer chaque mercredi dans la nouvelle Cova Del Drac. Alors qu’avec l’Acoustic Band on faisait du blues féminin, Tableau de Blues était pour faire du blues un peu plus "général", un assortiment de blues. Finalement, nous avons décidé d’enregistrer un disque en public avec cette formation et nous avons tourné de 2000 à 2001. Nous avons également fait un autre disque, "Stir The Pot", en 2001, à la salle "Paper De Música" sur des poèmes d’Andrew NEILSON, un bon ami très créatif qui écrit des textes magnifiques. C’était un disque intimiste, enregistré en deux jours, sur lequel je tiens la guitare acoustique et Joan Pau joue l’harmonica sans aucun effet de distorsion.
Après avoir enregistré ce disque, nous avons fait un enregistrement studio, en 2003, sous le nom de Big Mama & Joan Pau CUMELLAS intitulé "En El Nom De Tots" ("Au Nom De Tous").
Puis le dernier projet qu’on a fait, c’est le "Blues Rooted" de Big Mama en 2005, avec lequel je vais faire des concerts en solo.
Comme vous voyez, il y a eu beaucoup d’activité entre chaque disque ! Et bon, pour répondre à votre question, on peut en conclure que mon évolution artistique est due à une adaptation aux circonstances !

Comment se fait le choix de l'anglais ou du catalan pour les textes, et pourquoi le Catalan (outre le fait que c'est ta langue) ?

Je considère le blues comme une culture populaire que j’ai apprise à travers les disques, les concerts où les livres. Mais je ne suis pas née dans une société où le blues fait partie de la tradition. Malgré cela, je me sens "contaminée" par le blues et je ressens une émotion profonde et sincère quand je l’écoute. C’est pour ça que je respecte énormément l’expression des artistes blues et que je considère le blues comme un langage en soi.
J’aime bien chanter le blues dans sa langue originelle, l’anglais un peu transformé et popularisé. Mais quand je réfléchis à un morceau que je veux composer pour faire passer un message particulier, je cherche l’idiome qui me permette de le faire d’une façon plus directe. Dans mes compositions, on peut trouver différents thèmes et on les a interprétés en catalan, en anglais ou en espagnol.
Les morceaux que j’ai écrits en catalan le sont dans le but de me faire comprendre dans ma propre société avec ma langue, parce qu’il y a peu de gens qui parlent anglais, et il y a un pourcentage encore plus faible de gens qui comprennent l’anglais du blues.

Africa Pourquoi avoir choisi "Africa" pour la création d'un clip ?

Je pense que "Africa" est un appel au secours, parce qu’en Afrique il y a beaucoup de gens qui n’ont aucune possibilité de sortir de la misère, et la mort est partout: les guerres, la pauvreté, le sida, l’absence de médicaments, etc. L’Afrique est pourtant un continent plein de blues ! Je suis consciente que notre petite chanson et notre vidéo sont une goutte d’eau dans un océan, et que son effet sera probablement minuscule. Mais mon intention est de jouer "Africa" dans les concerts afin de sensibiliser le public à la situation des immigrants désespérés qui arrivent dans nos pays pour trouver des solutions solidaires. C’est un peu difficile, mais on y travaille !

Au moment où nous faisons cette interview, tu oeuvres pour la "Journée de la Femme Travailleuse". Quelle est ton action ? Es-tu très militante et sur quels sujets ?

Je milite un peu pour les Droits Humains et pour les valeurs écologistes. Je ne suis d’aucun parti politique parce que je veux décider librement de mes opinions.
Je pense que les femmes, les enfants, les vieillards, les handicapés et les gens qui sont malades sont les plus faibles de notre société et qu’on ne peut pas les oublier s’ils ont des problèmes. C’est pour ça que j’ai fait des actions pour reverser les bénéfices à des associations de femmes maltraitées, où bien à des ONG, où pour acheter une machine pour un hôpital avec laquelle on peut guérir le cancer du sein, etc. J’ai fait d’autres actions pour les malades atteints d’Alzheimer, pour aider les assistantes familiales (ce sont habituellement des femmes) qui soignent leurs parents, etc.
Bon, franchement, je ne me souviens pas de tout ce qu’on a fait pendant ces dernières années. Ce que je vous explique, c’est un petit exemple de collaboration humaine. Mais je suis sincère, et je pense que si on veut, on peut trouver des formules pour aider les autres.

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Références discographiques :


Site web: www.bigmamamontse.com