Frank Frost: a Jelly Roll King!

Down-home In Helena...

Par Philippe Prétet (photos de l'auteur)

Frank Frost
Lucerne Blues Festival, 
novembre 1998
© Philippe Prétet Le 12 octobre 1999, la grande faucheuse emportait Frank Otis Frost, l’un des derniers bluesmen emblématiques de la seconde génération du Delta Blues. Ce talentueux multi instrumentiste guitariste, harmoniciste et claviériste devait laisser le souvenir ému d’un homme affublé d’une casquette plate ou d’un haut chapeau, au physique osseux, affable et discret, parlant vers la fin de sa vie en monosyllabes, signe du poids des ans et d’une usure prématurée.

FRANK FROST s’exprimait surtout avec sa musique, son blues down-home, celui dont raffolait à l’époque la communauté noire du Deep South. Nonchalant, avec son large sourire édenté, il aimait à traîner sa grande " carcasse " dans les rues d’Helena (Arkansas)

Que l’on ne se méprenne pas ! Frost était plus qu’un symbole d’un temps révolu. Sa musique a constitué pour plusieurs générations noires plus qu’un exutoire lorsqu’il jouait le blues du (au) quotidien dans les juke joints bondés et enfumés du sud profond.

Avec ses lèvres gonflées à l’excès par son souffle puissant dans le French Harp, son phrasé expressif et plaintif, ses rythmes lancinants et sa musicalité robuste et franche, qui figurent telles quelles dans une discographie riche et de niveau égal, Frank Frost est bel et bien devenu, au-delà du cercle des fans fidèles, l’un des plus grands musiciens de l’histoire du Blues moderne.

Ce n’est donc pas un hasard si son premier LP Hey Bossman! enregistré par Sam Phillips en 1962 reste l’un des collectors les plus recherchés par les amateurs de blues du monde entier depuis sa sortie ... il y a plus de quarante ans !

Les premières années ...

C’est le 15 avril 1936 à Augusta (Arkansas) que Darthula Winston mis au monde le petit Frank deuxième enfant d’une fratrie forte de 14 enfants. Son père, Theodore Roosevelt Frost, métayer dans une ferme à coton, a pu se féliciter d’avoir engendré une progéniture dotée du don de la musique. Lui même était trompettiste et sa femme pianiste à l’Eglise. " Ils jouaient du gospel, ou quelque chose comme cela " dira plus tard Frank Frost.

Vers l’âge de 10 ans, Frank chante et joue du piano au sein d’une chorale religieuse. Quelques années plus tard, à l’adolescence, il fréquente assidûment les juke joints de l’Arkansas et rencontre Howlin’ Wolf alors en tournée. Ce sera peut-être un tournant pour ce jeune garçon qui égrène déjà quelques notes sur une vieille guitare. En effet, Frank Frost s’est dit impressionné par le " loup hurlant " qui lui aurait transmis inconsciemment une passion pour l’harmonica...

En 1951, Frank Frost s’établit à Saint-Louis (Missouri) où il rencontre l’harmoniciste Willie Foster avec qui il sympathise rapidement. Willie Foster aimait à rappeler que les passants le prenait pour le père du jeune Frank alors âgé de 17 ans. [1] Ce qui n’est qu’une légère déformation de la réalité, quand on sait que Willie Foster le pris sous son aile protectrice en l’intégrant à son propre groupe.

Les années d’apprentissage avec son père " adoptif " ne sont pas toujours évidentes pour Frank Frost : " J’ai commencé à jouer de la guitare pour Willie dès 1951 à Saint-Louis. Par ailleurs, j’ai appris le style de Jimmy Reed à l’harmonica. Willie m’a demandé pourquoi je jouais toujours vers les notes hautes, à l’extrémité de l’instrument. Il m’a obligé à jouer en tête, playin’ low. C’est lui qui m’a montré comment jouer convenablement de l’harmonica. Willie m’a indiqué la bonne direction " dira Frank Frost affectueusement. [2]

Dès 1953, Frank Frost s’associe avec Sam Carr, le batteur, qui est le fils du légendaire chanteur et guitariste Robert Lee "Nighthawks" McCollum.

C’est Sonny Boy Williamson (Rice Miller) qui le marque le plus semble-t-il dans sa façon de jouer de l’harmonica et qui constitue son modèle. Frank Frost et SBW furent très liés.  " Il me considérait comme son fils " disait Frost. Frank a joué de la guitare pour lui de 1956 à 1959 à East Saint-Louis, jusqu’à ce qu’il se coupe la main sur une bouteille et qu’il stoppe la guitare.

King Biscuit Time Show Time

C’est aussi la période pendant laquelle Frank Frost va débuter l’enregistrement live à Helena, en compagnie de Sonny Boy Williamson, dans les locaux de la station locale de radio KFFA.

Depuis 1941, la fameuse émission diffusée en direct King Biscuit Time animée par le légendaire Sonny Payne, était écoutée par des milliers d’auditeurs du Mississippi à l’Arkansas en passant par la frange méridionale du Tennessee.

L’animateur de KFFA, Sonny Payne, explique : " Nous avions la meilleure musique sous nos yeux, ici à Helena ". Dans le remarquable et érudit livre Deep Blues, Robert Palmer insiste : " dans une large mesure, le style en vogue à Helena et la musique aujourd’hui communément désignée comme le Chicago Blues ne font qu’un ". [3]

Ce premier show quotidien de blues captive la communauté noire et propulse Helena sur le devant de la scène. Entre deux programmes à la gloire de la farine King Biscuit, le sponsor du programme, des milliers d’enfants et de jeunes s’identifient aux musiciens, l’harmoniciste Sonny Boy Williamson (Rice Miller) et le guitariste Robert Jr Lockwood qui deviennent les premières stars médiatiques qui atteignent des sommets ; au grand dam de John Lee Sonny Boy Willliamson, aka Sonny I qui se fait piquer la vedette par l’inconnu Sonny II, Rice Miller !

Le collector de Sam Phillips Hey Bossman!

Le début des années 1960 devait véritablement lancer la carrière de Frank Frost. Il s’installe en compagnie de Sam Carr à Lula (Mississippi) et obtient des engagements avec des musiciens locaux à Clarksdale, Tunica et Moon Lake (Ms). Frost travaille dans le groupe réduit " The Nighthawks " alors composé de Sam Carr et d’un jeune et imposant guitariste Jack Johnson, qui accompagneront assez régulièrement le père de Sam Carr, Robert Nighthawks, jusqu’à sa mort de ce dernier à Helena en 1967.

Au cours de cette période, Frank Frost va savoir saisir une opportunité rare pour un musicien noir : celle de pouvoir enregistrer un album complet 33 tours. Début 1962, le manager des Nighthawks, Lee Bass, rencontre Sam Phillips du label Sun Records à Memphis pour lui parler de Frank Frost. Le manager revient à Helena avec une proposition de contrat sous le bras, au nom de la filiale de Sun, Sam Phillips International, que Frank Frost va s’empresser d’accepter.

Le 7 avril 1962, dans les studios Sun, 639 Madison, à Memphis, Frank Frost et les Nighthawks enregistrent 13 morceaux dont neuf bonnes prises. Le 10 avril, ils enregistrent 27 titres dont 15 resteront inédits. (Mystery Train, Sometimes I Will...) Le reste, soit 12 titres sont publiés dans le merveilleux album " Hey Bossman " (GB Charly 2011) qui constitue à n’en pas douter sinon un des derniers disques de blues down-home à destination de la clientèle noire du Deep South et des ghettos, du moins un témoignage unique du Delta Blues traditionnel enregistré au début des sixties.

Quand on a parlé dans les années 90 à Frank Frost de Sam Phillips et cet album mythique, la réponse monosyllabique, n’a pas tardé à fuser :

"Votre premier album est considéré comme un article de choix pour un collectionneur. Avez-vous eu du plaisir à travailler avec le " Sam " ?" Frost répond sèchement : " Je n’ai rien à dire au sujet du Sam Phillips ! (silence) Je n’ai jamais obtenu ce qui m’était dû pour cet album. Nous l’avons enregistré, et tout ce qu’il m’a offert c’est 800 $. C’est tout. Depuis, il ne m’a plus jamais payé. "

Pour être complet, Frank Frost enregistre sous son nom pour le label Sam Phillips International le 28 avril 1962 six titres avec le guitariste Roland Janes dont quatre prises inédites (Everything’s Alright, Dont’ Leave Me Alone, Hooker Type, You’re So Kind). Seules les faces comprenant Jelly Roll King (P-423 2:27) et l’instrumental " Crawlback " (P-421 1:56) sortirent en 45 tours.

C’est après la session avec Sam Phillips International en 1962 que les Nighthawks ont entamé une tournée. Frank Frost se coupe la main sur un tesson de bouteille et stoppe la guitare. Il est vrai qu’il y avait dans le trio deux guitaristes, avec Jack Johnson, ce qui n’était guère approprié pour les gigs ! C’est pour cette raison que Frank Frost s’est mis au clavier. Les Nighthawks jouent alors dans les nights clubs et les bars en compagnie d’Albert King, BB King, Ted Taylor et Little Johnny Taylor. A l’occasion, ils partagent la scène avec Carl Perkins et Conway Twitty, version white rockn’n roll.

Les années Jewel

En 1966, Frank et les Nighthawks se rendent à Shreveport (Louisiana) en quête d’un nouvel enregistrement. Ils y rencontrent Scotty Moore, qui accepte de produire leurs enregistrements pour Jewel. Les morceaux furent enregistrés en deux fois, notamment à Nashville, le 9 mars 1966, avec en prime le bassiste Chip Young et l’harmoniciste Arthur " Oscar " Williams.

Pour l’anecdote, cette session devait faire couler beaucoup d’encre dans le microcosme du blues. En effet, certains critiques n’hésitèrent pas à soutenir que les morceaux auraient dû être crédités en commun à Arthur Williams et à Frank Frost. En réalité, à l’occasion des enregistrements Jewel de 1966, Frank Frost ne joue de l’harmonica que sur la face B du premier single, c’est-à-dire sur " Harp And Soul " (Jewel 765). D’ailleurs, Arthur Williams l’accompagne superbement sur cet instrumental. L’histoire retiendra donc que c’est effectivement Arthur Williams, dont le jeu rugueux et inventif est caractéristique, qui est le seul harmoniciste à jouer sur les 12 autres titres enregistrés en 1966.

En fait, un seul titre de la session Jewel eut les honneurs des charts en 1966. Il s’agit de " My Back Scratcher " qui a obtenu la 43 ème place au Top 50 des hits R&B en août 1966. Il semblerait que ce morceau fut enregistré en réponse au célèbre " Baby Scratch My Back " de Slim Harpo qui obtint, lui, une flatteuse deuxième place dans le même Top 50 !

Musicalement, cette session Jewel version " Deep South electric " reflète bien l’univers musical et les influences essentielles de Frank Frost : Sonny Boy Williamson (Rice Miller) Muddy Waters, Junior Parker, Howlin’ Wolf (voir supra) Jimmy Reed ou encore Junior Parker...

L’atmosphère down-home est prenante, authentique, caractéristique du blues profond et hypnotique que Frost jouait dans les juke joints du Mississippi ou de l’Arkansas. La guitare de Jack Johnson est ... en fusion. Par ses riffs durs et secs, son phrasé lourd et ravageur, un son terrien, brut de chez brut, à l’image de la symbolique : The blues is Killing Me, celui que l’on appellera plus tard Big Jack Johnson apporte un plus indéniable qui va trouver sa pleine expression dans son album phare en 1989 : Daddy When Is Mama Comin’ Home ? (Sting CD 021). Ajoutons que cet album du Delta Blues électrique de Mister Oilman effectue une excellente transition entre le blues du sud profond et la modernité.

L’ensemble des faces Jewel fut compilé en 1972 par le label Polydor dans la collection Juke Blues series. L’année suivante, Jewel devait publier son propre album contenant quatre titres de 1966 et sept titres inédits, le tout étant produit par Scotty Moore. Ces faces sont rééditées par Westside depuis 2001 (Harpin’ On it – The Complete Jewel Recordings)

Les Nighthawks, parfois appelés The Blues Kings, devaient continuer à jouer ensemble jusqu’au milieu des seventies, époque à laquelle ils se séparèrent pour ensuite se reformer sous le nom de... " Jelly Roll Kings " ! Tout cela à cause d’un groupe populaire de blues-rock blanc appelé... The Nighthawks. Cela ne s’invente pas !

The Jelly Roll King

En quête de nouvelle reconnaissance, Frank Frost devait bénéficier pour la seconde fois d’un coup de pouce du destin. Michael Frank, ancien collaborateur de Bob Koster, qui travaillait au magasin Jazz Record Mart, avait entendu parler du LP de Frank Frost " Hey Bossman " mais n’avait pas pu se le procurer, car c’était déjà une pièce de collection qui valait 100 $ ... Or, Michael Frank avait rencontré les Jelly Roll King en 1975 dans le Mississippi grâce à Jim O’Neal. Michael Frank se souvient : " (...) La musique qu’ils jouaient ensemble était tellement puissante qu’elle me poursuivait de 1975 à 1978 (...) "

Lorsque Bob Koester lui conseille de créer son propre label qui deviendra Earwig Records en 1979, Michael Frank raconte : " (...) Je ne pouvais pas oublier leur musique. C’est la raison pour laquelle j’ai sorti le LP The Jelly Roll Kings en premier " [4].

Michael Frank était anxieux lors de l’enregistrement de " Rockin’ The Juke Joint Down ". De fait, la session fut marquée par un petit événement lorsque sur No I didn’t Know, Frank Frost s’arrêta subitement jouer du piano et de l’harmonica au grand dam de Jack Johnson désemparé qui continua seul. C’est pourquoi, d’après Michael Frank, l’enregistrement définitif comporte respectivement les deux prises avec une note au piano qui sert de raccord...

Pendant les années 80 Frank Frost devient un véritable héros autour de la ville d’Helena (Arkansas). Il apparaît tout d’abord dans le film Deep Blues.

En 1986, Frank apparaît dans The Walter Hill-flick " Crossroads " pour y jouer un morceau intitulé " Cotton Need Pickin’ " dans un juke joint. Le film est joué par l’acteur de " Karate Kid " Ralph Macchio et Joe Seneca. La musique produite par Ry Cooder est impressionnante de feeling et d’authenticité. Le morceau de Frank est inclus dans la bande sonore du film avec Otis Taylor (guitare), Richard Holmes (basse) et John Price (batterie) avec Ry Cooder à la guitare acoustique et Jim Dickinson à l’orgue et au piano.

Après avoir joué sur le premier album de Jack Johnsn ‘The Oil Man " en 1987, Frank a la chance d’enregistrer un nouvel album entre 1986-1988: " Midnight Prowler ". Deux prises sont effectuées en 1988 à New York avec Sam Carr et Big Jack Johnson mais aussi en 1986 à Chicago avec Ernest et Walter Roy.

Il s’agit des reprises de Muddy Waters, Slim Harpo, Little Walter, Sonny Boy Williamson et contre toute attente de ... Wilson Pickett ! Rien de bien original me direz-vous. Toutefois le côté authentique rejaillit quasi systématiquement sur ces faces. Le Delta Blues bien suintant est toujours présent, les voix sont rauques, et l’accompagnement parfois chancelant comme dans les précédents albums. Mais n’est-ce pas le charme de Frank Frost ? Ecoutez donc l’intro géniale composée par F Frost " Gonnat Pu Her Down " pour vous en persuader ! Certains regretteront peut-être le son un peu " plat et neutre " du digital, quand bien même la technique apporte un plus sans craquement... ni souffle ...

En 1990, Charly réédite les faces de Jelly Roll King (CD 223). Les faces 1-13 reprennent les titres de Phillips International de 1962 et les faces 14 à 25 celles de Jewel qui datent de 1966.

Down-Home In Helena ...

Pendant les nineties, Frank Frost voyage en Europe malgré une santé précaire et participe tous les ans au fameux King Biscuit Blues Festival chez lui à Helena (Arkansas). Il ne joue plus de guitare, car ses doigts ne le lui permettent plus. Il continue néanmoins à enregistrer quelques albums inégaux avec le producteur Fred James (Deep Blues Evidence 1988 – Keep Yourself Together 1996). Retenons en 1997, un opus produit par Robert Palmer avec Terry Jackson en guitare additionnelle, pour Fat Possum. L’album " Off Wonder Wall " s’avère être un album de bonne facture. Enfin la dernière session " Blues Across America " - The Helena Scene chez Cannonball devait marquer la fin d’une riche discographie avant que ne sorte son unique testament musical live enregistré au festival de Lucerne en Suisse par le musicien/producteur Fred James. [5]

Epilogue : A Jelly Roll King

Frank Frost
Lucerne Blues Festival, 
novembre 1998
© Philippe Prétet En novembre 1998, chanceux(ses) ont été celles et ceux qui ont eu le privilège d’écouter pour sa dernière scène européenne Frank Frost au Lucerne Blues Festival (Suisse). Frank était au clavier Hammond B3. Puis, il joua de l’harmonica en compagnie de son fidèle compagnon de route Sam Carr. Le set fut tout bonnement exceptionnel, émouvant et terriblement down-home. La salle entière chavirait de bonheur. Frank Frost s’était ce soir-là complètement donné. Il sortit de scène épuisé et ô combien heureux du bonheur communiqué à un public helvète fin connaisseur. Ce fut le chant du cygne prémonitoire...... Finalement, le 12 octobre 1999, Monsieur Frost, prématurément usé, tirait sa révérence.

(*) Jelly Roll King : en général, Jelly Roll, comme le mot biscuit, fait référence à l’amour physique, dans ce qu’il a de plus doux, de plus caressant, et s’oppose en cela souvent à cornbread, l’amour fait à la va-vite. (cf. Jean Paul Levet, Talkin’ that talk : le langage du blues et du jazz, Editions Hatier – Paris 1992).

© 2002 Philippe PRETET pour ROLLIN’ & TUMBLIN réécrit et actualisé pour LGDG en 2006

Sources :

[1] In Willie Foster Juke Blues N° 40 Spring 1998 p 31

[2] Blues Access N° 47 Down-Home In Helena by Andrew Cody Fall 1996

[3] La Route du Blues p 100 et suivantes (Editions Barthélémy 1995)

[4] Soul Bag N° 140 – Automne 1995 – Entretien avec Michael Frank par Jean-Luc Vabres p 6

[5] Notre chronique SB 178 " Live in Lucerne " Road Records 2005 RDBL-41 [reproduite ci-dessous]

[retour]

Discographie sélective :

PHILLIPS INTERNATIONAL 1975 : FRANK FROST WITH THE NIGHT HAWKS : HEY BOSSMAN! 1962 (LP) CHARLY CRM 2011 1981 UK/P-VINE 360 1988 JAP

EARWIG LPS 4901 : THE JELLY ROLL KING 1979 : ROCKIN’ THE JUKE JOINT DOWN CD 4901

CD CHARLY 223 : FRANK FROST JELLY ROLL KING 1993

STING CD 018/EARWIG CD : FRANK FROST MIDNIGHT PROWLER 1988

WESTSIDE WESM 633 HARPIN’ ON IT 2001 – THE COMPLETE JEWEL RECORDINGS

ROAD RECORDS 2005 RDBL-41 LIVE IN LUCERNE

L’unique testament musical live ... enregistré à Lucerne

Extrait de SOUL BAG numéro 178, mars 2005

Ironie de l’histoire, le premier enregistrement live de Frank Frost qui date de 1998 fut aussi son dernier, puisqu’il décéda en octobre 1999, sans avoir eu l’opportunité d’enregistrer d’autres titres ! Celui qui était considéré de son vivant comme une véritable légende de la seconde génération du Delta Blues avait commencé sa carrière comme guitariste derrière Robert Nighthawk et plus tard avec Rice Miller (Sonny Boy Williamson II) qui le considérait comme son fils spirituel. Puis, avec les Kingsnakes en 1962 et les fameux Jelly Roll Kings Sam Carr (dr) et Big Jack Johnson (g) Frank Frost a laissé des traces inoubliables dans la mémoire du Delta Blues. Les bluesophiles averti(e)s disposent dans leur cdthèque des mythiques enregistrements Phillips International de 1962, toujours très recherchés ainsi que de la fameuse session Jewel de 1966 attribuée, semble-t-il, à tort à... Frank Frost ! (Arthur Williams aurait joué sur la quasi-majorité des titres de cette session de 1966) Les ultimes faces de Frank Frost qui sont livrées aujourd’hui à titre posthume à la sagacité de nos conduits auditifs furent enregistrées " live " par Fred James en novembre 1998 à Lucerne (Suisse). Lors de cette session, Frank Frost était accompagné par le bassiste Jeff Davis, l’infatigable et excellent batteur country blues Sam Carr outre Kenny Brown donnant brièvement la réplique au lead guitarist dans I didn’t know. Creusé, malade, et visiblement très fatigué, Frank Frost avait dû puiser au fond de lui-même pour offrir un concert émouvant duquel émergea le jeu solide et débridé de son harmonica plaintif et sa voix légèrement rocailleuse, marquée par les efforts, débitant des monosyllabes parfois incompréhensibles.

Avec ses défauts et ses qualités cet album recèle quelques petits trésors, tels les blues à ras de terre comme dans le prémonitoire Lucky To Be Living, la version hypnotique de Scratch My Back issue du swamp blues de Slim Harpo, le superbe slow down Janie’s On My Mind ainsi qu’une version pathétique de Since I met you baby qui comporte des riffs que Frost a bien du mal à tenir...

Entre tradition et modernité, le blues du natif d’Helena (Arkansas) est le reflet de la musique solide et jubilatoire qui a tant ravi la communauté noire du Deep South des années 50-60. Intensité rythmique, comme dans les morceaux à tempo rapide, tels Helena Boogie et atmosphère inoubliable des juke-joints fumants et dansants à travers une version enlevée de Jelly Roll King. Côté production, on notera que, curieusement, cet album posthume ne comporte que 10 titres et aucune partie d’orgue Hammond B3. Or, Frank Frost en joua à plusieurs reprises à Lucerne ! Par ailleurs, les notes de pochette sont inexistantes... Enfin, la guitare de Fred James sonne " nashvillien " alors que l’accompagnement à la guitare aurait mérité un son plus teinté et saturé, typique de ceux que l’on écoute dans les bouges du Delta. En résumé, cet album contrasté mérite d’être recherché, car il est à la fois le seul live et le dernier testament musical d’un des grands du Deep South.