Hommage à Snooky Pryor

(1921 - 2006)

date: 20/10/2006
de: Romain Pélofi
photos: Jean-Pierre Savoyaud, Marc Loison, Philippe Prétet

Pas Snooky !

Cette mort me concerne de manière affective car je l'avais rencontré il y a quelques années à Cognac. Je suis en fait très ému.

On avait échangé quelqu'un mots, il m'avait regardé, signé deux autographes, et surtout, serré la main, me plaçant à deux doigts de l'arrêt cardiaque et en plein devant un dilemme : il allait bien falloir laver la pogne un jour ! ;-)

Ce bonhomme à la tête pas possible et tout plein de classe, dans sa démarche, sa façon d'être et de se saper était bien entendu un immense harmoniciste au son et au phrasé extrêmement chauds, au jeu direct qui saisit d'une manière devenue inhabituelle. Pas que les autres soient moins bon, mais Snooky représente une école désormais enterrée.

Mais surtout, le sieur Pryor restera pour moi une voix puissante, déchirante, souvent au bord de la rupture.

Évidemment, il fallait s'attendre à cette nouvelle, il n'allait pas rajeunir. Et puis, il nous quitte âgé en jouissant d'une certaine reconnaissance. Ces conditions amortissent le choc que représente cette disparition. Mais elles n'enlèvent rien à la tristesse et la perte qu'elle engendre.

Alors, je vous joins la petite chronique que je lui avait consacrée en 2003 dans TRB à l'occasion de sa venue à Cognac.

Bon, je dois aller à la fac.

À plus.

Romain

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Snooky Pryor
Cognac juillet 2003
© Jean-Pierre Savouyaud SNOOKY PRYOR est l'un des harmonicistes les plus importants. S'il a joué avec les plus grands, il a été un véritable innovateur, pionnier de l'amplification électrique. Sa voix, reconnaissable entre toutes, d'un volume sonore impressionnant est empreinte d'émotion. Il n'a été reconnu que tardivement, peut-être grâce à une longévité assez exceptionnelle, ses enregistrements à destination du public noir dans les années quarante et cinquante n'ayant pas connu de réel succès (pour ainsi dire aucun !).

Snooky Pryor
Lucerne Blues Festival 1998
© Philippe Prétet James Edward Jr Pryor est né le 15 septembre 1921 dans la petite ferme qu'ont achetée ses parents juste à la sortie de Lambert, une petite bourgade dans le Mississippi. Il est le fils du révérend James Edward Pryor et de sa femme Willie. Sa famille n'est absolument pas musicienne et il découvre encore les disques dont le marché connaît alors un essor fabuleux auprès de la population noire, alors que le blues est totalement interdit dans la maison familiale. Il admire ainsi Charley Patton, et Blind Lemon Jefferson mais sa plus grande idole est le chanteur-harmoniciste John Lee "Sonny Boy" Williamson, une vedette des "race records", ces disques bon marché ciblant le public noir. Il racontera à Norman Darwen " Je ne connaissais personne qui aurait pu m'apprendre à jouer de l'harmonica. Et personne ne m'a jamais appris. Je n'ai d'ailleurs jamais rien demandé à personne sur cet instrument. En fait, il n'y avait pas de musique dans ma famille à cette époque ". Ce n'est pas tout à fait exact. James Edward fréquentait son oncle, un violoniste que tout le monde appelait Will Fiddler et qui était toujours accompagné de son ami et guitariste Tom Highroller. A cette époque, James traîne avec d'autres jeunes passionnés de musiques comme lui. Parmi eux se trouvent les frères Lee (Levi et Marion, surnommés Gold et Kitten) et un certain James Lanes (alors surnommé Snooky !!) qu'il retrouvera plus tard dans la ville aux grands vents sous le nom de Jimmy Rogers, devenant un des piliers du blues version "South Side". James Edward Pryor, qui se fait appeler Bubba est également très impressionné par l'autre Sonny Boy, Rice Miller, alors connu dans le Delta sous le nom de "Little Boy Blue". Celui-là, au moins n'est pas un disque, mais un musicien que l'on peut voir dans la région en chair et en os. Bubba a réellement l'occasion de le voir jouer plusieurs fois. La première est à Vance, une petite ville du Mississippi, en 1927, à deux heures de marche de Lambert : " Il venait dans la petite ville où je vivais. Ce vieux magasin avait brûlé, c'était un magasin de vêtements. Il y avait un vieux coffre qui était resté à l'intérieur. Il [Rice Miller] avait l'habitude de monter dessus et il jouait de l'harmonica. Les gens lui donnaient de l'argent. J'étais tout gosse et j'aimais ça. Je voulais vraiment me mettre à l'harmonica. C'est là que j'ai commencé ". Cette expérience l'a énormément marqué. Il n'hésitera pas à dire : " Je pense qu'il a été l'un des tous meilleurs joueurs d'harmonica qui aient vécu. Nous comptions beaucoup d'excellents harmonicistes -Little Walter, Big Walter Horton, Sonny Boy 1 [John Lee]. Mais à mon avis il n'y en a pas eu d'aussi marquant que Sonny Boy n2, Rice Miller. Il était vraiment très bon ". À quatorze ans, James se met donc à l'harmonica malgré la réprobation de son père qui ne voulait bien entendu pas voir son fils interpréter la musique du Diable : " Après l'avoir entendu jouer [Rice Miller], je savais que l'harmonica deviendrait mon métier. Mais mon père était pasteur, et il ne voulait pas que je joue. Il disait que c'était la musique du Diable. Alors j'allais chez mon frère aîné pour m'entraîner. Je ne pouvais pas le faire chez mon père. Si j'avais essayé, vous ne seriez pas en train de me parler en ce moment, parce qu'il m'aurait tué ! ". Mais malgré ses dires, Bubba ne peut pas apprendre à maîtriser un instrument aussi complexe que l'harmonica sans aide. Il rencontre ainsi Tony Hollins, un bluesman du Delta aujourd'hui bien oublié mais pourtant extraordinaire, l'auteur des célébrissimes Crawling King Snake et My First Wife Left Me qui sortait avec la sour de John Lee Hooker et tenait un salon de coiffure pour hommes à Lambert. Mais le musicien qui va l'aider le mieux est James Scott Jr. Il expliquera à Mike Rowe : " Il m'a appris beaucoup sur la musique, vous comprenez. Depuis que j'ai commencé, encore gamin. Il est celui qui m'a appris comment jouer derrière des guitares ". Scott, alors un musicien très réputé tournait avec Charles McClellan dans un groupe qui s'appelait les Blues Rockers avant d'enregistrer pour Sam Phillips et son label Sun à Memphis en 1951.

À l'âge de seize ans, celui qui v se faire appelé Snooky quitte la maison familiale. " La première fois que je suis parti, je suis allé à Memphis, puis je suis retourné vers les collines au Sud du Mississippi, vers Grenada [la ville natale de Walter Davis et de Magic Sam NDR] et Wynona. De là-bas, je suis allé en Arkansas, puis de l'Arkansas au Missouri.vous n'étiez reconnu que si vous étiez bon [] ".

Snooky Pryor
Cognac juillet 2003
© Marc Loison En 1940, Snooky part pour Chicago où il travaille en usine. Il y reste un an et y rencontre celui qui était son mentor sur disque, John Lee " Sonny Boy " Williamson, ainsi que Henry Townsend et Homesick James lui aussi tout récemment arrivé dans la Windy City et très proche de Johnny Temple et de Memphis Minnie. Il courtise la jeune Luella avec qui il se marie. Et il repart quelques semaines dans le Sud avant de remonter sur Chicago. Mais fin 1941, après le bombardement de la flotte américaine par l'aviation japonaise à Pearl Harbor, les États-Unis d'Amérique entrent en guerre et Snooky est appelé sous les drapeaux. Il se retrouve bien loin de son Mississippi natal, affecté au courrier et.musicien : " J'étais dans le Sud Pacifique, dans un petit endroit qui s'appelle "la Nouvelle-Calédonie". En tant que musicien, je devais sonner le clairon. J'étais chargé de sonner les appels, l'extinction des feux, et tous les autres trucs du genre. Quand j'en avais terminé avec les appels, je prenais mon harmonica et je jouais devant le système d'amplification. J'avais l'impression que ça sonnait comme un saxophone. Ils envoyaient souvent là-bas des spectacles organisés par la U.S.O. Et moi, je les accompagnais à l'harmonica. ". Souvenir amusant, Snooky se rappelle avoir touché vingt cinq dollars à Nouméa (une fortune à l'époque) pour avoir interprété le Fluin'Home de Lionel Hampton. Ce témoignage n'est pas négligeable. Cela s'est-il réellement déroulé comme ça ou bien Snooky a-t-il quelque peu romancé l'histoire comme beaucoup de bluesmen aimaient à le faire ? Toujours est-il qu'il a été un des tous-premiers (sinon le premier) à avoir amplifié de façon électrique l'harmonica. Ce qui a ouvert de nouvelles perspectives à la fois à l'instrument, mais aussi à la musique, en la faisant pénétrer dans l'ère de l'électrification. L'harmonica, ce petit instrument pouvait enfin rivaliser avec les guitares électriques qui avaient fait leur apparition finalement peu de temps auparavant. En effet, souvenons-nous que la guitare électrique était apparue dans le blues sur disque avec George Barnes en 1936 lors d'une séance de Big Bill Broonzy pour Lester Melrose et son label Bluebird et que T-Bone affirmait l'employer sur scène dès 1935. L'électrification était en marche. Snooky venait de franchir une nouvelle étape, le blues aussi, amorçant une évolution décisive, celle d'une musique prolongeant l'esprit terrien du blues sudiste, plus "rude" et plus apte à correspondre au goût des migrants noirs arrivant en masse du Sud et qui ne se reconnaissaient plus dans le style jazzy et désormais démodé du "bluebird sound" : le nouveau Chicago blues d'après guerre commençait à se faire entendre.

Snooky rentre aux États-Unis en juin 1945, toujours dans un cadre militaire. Il se retrouve à la base de Fort Sheridan, à environ trente miles de Chicago. Sa femme, pendant ce temps, déménage et s'installe au 2318 Washington Boulevard. Après une nouvelle mutation cette fois-ci pour la base de Camp Grant à Rockford, dans l'Illinois, Snooky est démobilisé le 16 novembre 1945. Inspiré par sa géniale trouvaille, il s'équipe d'un micro, d'un ampli à lampe et va jouer régulièrement sur Maxwell street. Il va y faire un malheur et surprendre la foule avec un son nouveau qui donne une dimension particulière à une musique déjà considérée comme traditionnelle : " Après ma démobilisation de l'armée je suis revenu à Chicago le 16 novembre 1945, je suis descendu au 504 South State street -je n'oublierai jamais ça- et c'est là que j'ai acheté un ampli, deux haut-parleurs et un petit micro qui ressemblait à une de ces vieilles tabatières. Ça m'a coûté 200 ou 300 dollars. Et je suis allé sur Maxwell street. Les gens étaient surpris de voir qu'un harmonica pouvait sonner comme ça et faire autant de bruit ! ". Ces souvenirs sont aujourd'hui très précieux et Snooky en regorge, souvent rapportés avec une bonne dose d'humour et beaucoup de verve : " J'utilisais l'électricité d'un magasin, un magasin de radios. Je me faisais un tas d'argent incroyable. Mec, je faisais de l'argent comme un dingue ! Le dimanche soir j'en avais tellement dans les poches que je marchais en crabe ! ". Puis il fait équipe avec des musiciens rencontrés fil de ses prestations : Floyd Jones d'abord, après deux ou trois mois de travail en solo. Floyd venait de l'Arkansas. Il avait côtoyé Charley Patton, Tommy Johnson et Robert Johnson avant de sillonner le Sud en compagnie de Howlin'Wolf. Encore quelques mois, et c'est Moody Jones, le cousin de Floyd qui se joint à eux. Parfois ils accueillent Eddie Taylor qui deviendra bien sûr surtout célèbre pour son remarquable travail derrière Jimmy Reed pendant de nombreuses années. C'est à cette période que James Pryor commence à être appelé "Snooky" par Floyd. La concurrence de la rue est rude. Ainsi, les deux meilleurs guitaristes sont Moody et Uncle Johnny Williams sont en compétition. Mais la rue et les rent parties sont les seuls endroits où jouer pour les musiciens non-syndiqués. On y trouve beaucoup de noms aujourd'hui complètement oubliés : Eddie "Porkchop" Hines, One-Legged Sam ou John Henry Barbee (qui a participé à la tournée de l'American Folk Blues Festival de 1964).

Snooky Pryor
Vilvoorde 1998
© Philippe Prétet C'est en 1947 que Snooky va faire sa première entrée dans les studios d'enregistrement, pour le label Marvel. Il est l'unique accompagnateur de Moody Jones qui est à la guitare et au chant. Deux titres : Stockyard Blues et Keep What You Got. Véritable chef-d'oeuvre parmi les chefs-d'oeuvre, Stockyard est l'un des rares blues de l'époque à directement évoquer le chômage, sans détour. Après trois ans passés à jouer et chanter le blues dans les rues et les clubs Snooky voit enfin s'offrir à lui la possibilité d'enregistrer sous son nom en 1948, pour un tout petit label, Planet. Ce qui, surtout à l'époque constitue une sorte de couronnement. " Il y avait un type qui vendait des radios, des disques et plein d'autres choses du même acabit. Il s'appelait Chester Scales. Il m'a dit que j'était très bon, et il m'a demandé : "ça te dirais de faire un disque?". Tu parles, à vingt quatre ans, bien sûr ! J'aurais fait n'importe quoi pour pouvoir enregistrer à l'époque ! ". En fait, Chester avait repéré Snooky alors que ce dernier jouait sur Sedwick street, dans le North Side. C'est accompagné seulement de Moody Jones qu'il immortalise deux titres, Boogie et Telephone Blues. Snooky avait écrit Telephone Blues durant son service à Nouméa et Boogie servait d'introduction au groupe. Cette séance est souvent considérée comme l'une des toutes premières de Chicago blues moderne : ce son brut est novateur. Elle correspond aussi à une période qui va constituer une avancée considérable pour beaucoup de musiciens : l'explosion des petits labels, qui seuls, contrairement aux grandes compagnies, ont compris l'enjeu que représente cette myriade d'artistes, et ont su flairé les évolutions et les goûts du public noir. Car ils se développent au milieu de leur public de prédilection, attentifs aux moindre changements. Snooky entend ses chansons à la radio, il commence a être reconnu et à fréquenter d'anciennes vedettes : Big Bill Broonzy, Johnny Temple, Lonnie Johnson et Memphis Minnie dont il garde des souvenirs drôles : " Elle était charmante mais avait autre chose. Elle parlait d'une façon très grossière, mais savait vraiment jouer. Elle sniffait à fond, chiquait du tabac, descendait un verre de whisky, et mec, là, elle était prête ". Pourtant, éternel mystère pour quiconque recherche la recette miracle du succès, ce 78 tours est un échec commercial.

Snooky Pryor
Cognac juillet 2003
© Jean-Pierre Savouyaud La vie de Snooky reprend donc son cours : boulot et musique dans la rue et les clubs. Il se lie avec le batteur et guitariste Baby Face Leroy Foster avec lequel il voyage et joue jusqu'en Louisiane. Il se décide finalement à demander sa carte du syndicat des musiciens américains, qui était aussi ségrégué, ce qui lui permet enfin de jouer dans les clubs. C'est ainsi qu'il accompagne John Brim, Sylvester Plunkett et ses amis Eddie Taylor et Homesick James. Cependant, il continue à se produire régulièrement sur Maxwell street, en espérant pouvoir retenter sa chance en studio. Ce qui sera fait dès l'année suivante. D'abord pour Chess. Mais la séance n'aura jamais lieu à cause d'un différend entre Snooky et Léonard Chess : " Il [Len Chess] voulait que je soit accompagné par Muddy et Jimmy Rogers. Mais moi, je voulais venir avec mon propre groupe [Floyd et Moody Jones] alors je lui ai dit que je n'enregistrerais pas pour lui ". Snooky va finalement opter Cette fois-ci pour le label de Joe Brown, J.O.B, dont le cofondateur est le bluesman Saint Louis Jimmy -Jimmy Oden- l'auteur de Goin'Down Slow. Alors qu'il s'apprête à jouer devant le magasin Maxwell Radio Record Compagny (tenu par Bernard Abrams, également propriétaire du label Ora Nelle), Joe Brown vient le voir. " Il [Bernard Abrams] réparait mon ampli et Joe Brown est rentré par hasard ". Et c'est parti pour une nouvelle session. Moody Jones est toujours de la partie mais à la contrebasse et Baby Face Leroy Foster à la guitare. Encore deux titres, Boogy Fool et Raisin'Sand. Il va rester quelque temps chez ce label. Une séance le 28 avril 1952 en compagnie de Moody Jones et de Sunnyland Slim au cours de laquelle il croise Johnny Shines. Il grave ce jour-là Fine Boogie, I'm Getting Tired et Going Back On The Road. En 1953, même studio, mêmes personnes : Hold Me In Your Arms, Real Fine Boogie et Hrap Instrumental. Puis il récidive, toujours pour le même label en 1953, avec Moody Jones et Eddie Taylor aux guitares : Cryin'Shame et 89-10. En 1954, il passe chez le label Parrot, propriété du disc-jockey et animateur de radio noir Al Benson. Il enregistre Crosstown Blues et I Want you For Myself. Il gardera un bon souvenir d'Al Benson (contrairement à Johnny Shines qui lui devra la perte de ses contrats avec J.O.B) : " Al Benson était l'un des meilleurs disc-jockeys noirs de Chicago. Il me payait bien. Pour mes disques et le reste ". Autre séance, cette fois en compagnie de Homesick James et du pianiste Lazy Bill Lucas. I'm Going Away et Rest a Little While. Malgré tous ces enregistrements, Snooky Pryor n'arrive pas à connaître le succès commercial. Mais il continue. En compagnie du guitariste Sylvester Plunkett, du bassiste JC Hurds et du batteur Little Joe Harris il grave Stop The Train Conductor et Walkin'Boogie. Rien à faire, ça ne se vend toujours pas comme il le voudrait. C'est peut-être pour ça qu'après avoir passé de longs mois loin des studios, il décide d'en reprendre le chemin en 1956. Il faut voir grand. Il change donc de label et va voir chez Vee-Jay, principal concurrent de Chess, une boîte alors importante et tenue exclusivement par des Noirs et comptant parmi ses rangs des poids lourds tels que Jimmy Reed, John Lee Hooker alors descendu de Detroit, son cousin Earl, Elmore James, James Cotton, Willie Nix, Memphis Slim, Pinetop Perkins, Billy Boy Arnold.la liste serait aussi très longue. La session a lieu le 17 juillet 1956. Aux guitares on retrouve son vieil ami Floyd Jones et un des plus talentueux mandolinistes du blues avec Yank Rachell, Johnny Youg. La batterie est tenue par Earl Phillips. Celui-ci est habitué aux allé venus entre les studios : il est en même temps le batteur de studio attitré de Jimmy Reed chez Vee-Jay et de Howlin'Wolf chez Chess. Et c'est parti pour trois titres : Someone To Love Me, You Tried To Ruin Me Baby et Judgment Day. Mais Snooky se sent à l'étroit chez Vee-Jay : " J'étais très bien considéré. Mais ils ne m'auraient jamais laissé monter à cause de Jimmy Reed. Il commençait vraiment à cartonner et faisait gagner énormément d'argent à la boîte. Alors pourquoi m'auraient-ils mis en avant ? ". Ces quelques mots sont d'une lucidité implacable. Ils résument bien des pratiques alors courantes dans le maisons de disques. Pryor souffre en effet à ce moment-là ce que beaucoup de bluesmen ont connu en signant pour de " grands label " : la mise à l'écart pour éviter la concurrence au sein d'une même maison. C'est ainsi que Leonard Chess laissera nombre de bandes dans ses tiroirs pour ne pas concurrencer ses principales vedettes, à notamment Little Walter, Muddy Waters et Howlin' Wolf. Chez Vee-Jay, la vedette est Jimmy Reed, le bluesman qui vend alors le plus disques, très loin devant tous les autres. Pour les propriétaires de la compagnie, il est hors de question de mettre quelque obstacle que ce soit à une carrière si fructueuse. Alors, toujours la même chose, il se produit sur Maxwell street et dans les clubs dont un en particulier : " Il y avait un club où ils me laissaient jouer tout le temps. Et quand je partais en tournée, je me faisait toujours remplacer. C'était le club Jamboree, au 90 Outer Drive. Snooky Pryor repart tenter sa chance à nouveau pour J.O.B. En compagnie de Sylvester Plunkett à la guitare, de J.C. Hurds à la basse et de Little Joe Harris à la batterie il grave six titres : Uncle Sam Don't Take My Man, Boogie Twist, Big Guns, Can't We Get Tthis Sstraight, My Head Is Turning Grey, et I Can't Feel Good No More. La situation ne change pas, les disques de Snooky n'ont visiblement pas les faveurs du public noir. Il reprend donc sa vie de musicien.jusqu'à ce que le dégoût et l'amertume l'emportent. Fini les clubs, les rues et autres rent parties. En 1967, il décide de laisser complètement tomber la musique. Pour mieux couper les ponts avec le passé Snooky et sa famille quittent Chicago pour Ullin, toujours dans l'Illinois. Il se consacrera désormais à ses enfants, à son métier de charpentier et à la pêche, menant une vie stable et rangée, bien loin de celle qu'il avait pu mener jusqu'alors. A tel point que les amateurs de blues perdent sa trace. Certains en concluent qu'il a dû mourir dans l'indifférence générale.et d'autres vont même supposer qu'il s'est converti à l'Islam. Snooky a apparemment été heureux de cette retraite puisqu'il dira plus tard : " J'ai toujours été un homme de famille, et ma famille commençait à s'agrandir ".

Snooky Pryor
Cognac juillet 2003
© Marc Loison C'est en 1971, lors d'une interview accordée au magazine de Jim O'Neal Living Blues que Snooky Pryor revient sur la scène du blues. Avec son vieux copain Homesick James qui tourne alors beaucoup il décide de reprendre sa vie de musicien. Les années 70 seront riches en tournées, y compris en Europe. Lui et James participent notamment à l'American Blues Legend et enregistrent un album pour le label Today (Snooky Pryor And The Country Blues) et pour le label Caroline (Homesick James And Snooky Pryor). Autre consécration, il intègre ensuite les Chicago All Stars de Willie Dixon, orchestre qui a vu défiler beaucoup de grands noms. Mais il n'y reste que très peu de temps et se fait alors accompagner par ses fils avec lesquels il tourne. En 1987, il signe pour le label Blind Pig. Va suivre une kyrielle d'albums qu'on ne pourrait tous citer ici. Les meilleurs sont peut-être le Back To The Country avec Johnny Shines (1991, le fameux To Wet To Plow. Puis il va rejoindre Antone et graver Too Cool To Move et In This Mess Up to My Chest, deux très bon albums. Le dernier en date est bien sûr le superbe Snooky Pryor And His Mississippi Wrecking Crew enregistré en 2002 pour Electro-Fi et chroniqué dans le numéro de TRB précédent. En fait, Snooky Pryor, malgré tous ses enregistrements en rafale semble bien incapable de pondre un mauvais disque.

Reste une question à laquelle personne n'a jamais pu obtenir de réponse. Un vrai mystère métaphysique y compris pour ceux qui le connaissent : d'où lui vient le surnom de Snooky ? " On m'a donné ce nom juste après mon arrivée à Chicago, j'étais tout jeune, mais je ne dirai pas pourquoi, même dans un million d'années, ça non. Jimmy Rogers et Floyd Jones sont les seuls à savoir. Je ne vais pas vous vendre la mèche. C'est un secret militaire. C'est un secret de toute une vie ".

Snooky Pryor a, comme beaucoup d'artistes de blues reconnus, une haute opinion de son jeu instrumental. Il insiste sur le fait qu'il est en grande partie autodidacte. " Personne ne m'a jamais rien montré. Pas une note. Et je n'ai jamais étudié la musique. J'ai écouté Sonny Boy II [Rice Miller] et il a ainsi été mon seul professeur ". Et sa fierté frôle parfois avec la vantardise la plus flagrante mais aussi la plus émouvante, celle que l'on retrouve souvent chez ces musiciens qui en ont tant bavé et qui contemplent désormais leur réussite : " Vous devez savoir contrôler votre souffle. Puis votre voix. Et enfin les deux. Au début vous avez l'impression qu'il faut être un génie pour pouvoir sortir toutes ces notes et ses sons d'un harmonica. Mais maintenant que ça fait soixante sept ans que je suis un professionnel, plus personne n'a quoi que ce soit à m'apprendre sur cet instrument ". Et à ceux qui se demandent quel est le secret de sa longévité, Snooky répond : " Je n'ai jamais fumé un pétard de ma vie -j'ai 75 ans [l'interview date donc de 1996]- et je n'ai jamais touché à aucune sorte de drogue depuis que je suis de ce monde ! ". Et d'ajouter " Muddy, Little Walter et Floyd Jones me traitaient de coincé parce que je ne voulais pas fumer cette merde. Eh bien je suis toujours vivant ! ". Aimant sans doute cette image de grand-père qu'on lui prête volontiers, il affirme non sans se marrer " Ils m'appellent le "botteur de culs" maintenant. S'ils ne font pas gaffe, je vais leur botter le popotin ! ".

Romain Pélofi

[Ce texte est paru originellement dans Trois Rivières Blues N10, été 2003]