Tremplin demain…

(préparons-nous)

Un texte déjà ancien mais que j’avais envie de publier au moment de partir siéger au jury de Mantes une nouvelle fois. Les comptes-rendus de ces épreuves sont plus souvent présentés selon le point de vue du spectateur, parfois du participant. J’espère que celui-ci expliquera un peu la position du juré...

Pierrot Mercier, © LGDG, 2004-2006

En ce début de matinée du 27 juillet [2004] je pénètre dans la cour de l'hôtel de Limur, cadre du Festival Jazz à Vannes. Quelques musiciens sont déjà arrivés; je salue Hervé Martin, le sonorisateur, et Josette Tuarze, responsable pour les JMF de l'organisation de cette 15e édition du Tremplin National (la 5e pour la catégorie Blues). D'autres têtes familières sont aussi au rendez-vous : en effet deux candidats de la précédente édition (voir LGDG 54) sont revenus : les Normands d'Apostle et les Bretons de Grigri Blues.

Je passe à l'accueil du Festival prendre mon badge pour le soir et voir si Claire François a pu m'arranger un rendez-vous avec Buddy Guy. Les nouvelles ne sont guère encourageantes : sa majesté ne veut voir personne... Bah, je fais quand même un tour dans le quartier pour me procurer une belle enveloppe pour le Bottlenet "BB King" du meilleur album international décerné à Blues Singer, deux ans après Sweet Tea.

Un petit café sur le chemin et je reviens m'installer pour écouter un peu les balances. Sur le programme je repère donc les deux revenants : Apostle passera en deuxième place avec la même formation que l'an dernier, Grigri Blue a un peu changé sa formation avec l'apport non négligeable de Rudy Roberts à la guitare. Les quelques extraits que j'entends sont très encourageants. Rudy a branché son Adamas sur un pédalier d'effet ce qui lui donne un éventail de couleurs sonores très large. Le trio "acoustique" passera en avant-dernière position, juste avant le power trio de Tony Martin.

La matinée s'écoule doucement. Il est temps maintenant de partir vers le Palais des Arts pour le repas. Cette année je suis à la même table qu'Apostle ce qui donne le sourire à Samuel car il se rappelle (je l'avais écrit dans mon article) que j'avais déjeuné l'an passé en compagnie des vainqueurs : Spoonful !-). Ambiance détendue, nous sommes assis avec le duo réunionnais Twin Bourbon Blues (nb : ils ne sont pas venus exprès mais profitent de leurs vacances dans la région !). C'est toujours intéressant d'échanger des impressions avec des musiciens venus de scènes si lointaines (j'ai une pensée émue pour notre regretté ami antillais Alain Poillot).

Nous étions arrivés dans les premiers mais la salle du réfectoire s'est bien remplie avec les différents groupes du tremplin et les équipes du festival. Inutile de dire que l'ambiance est chaleureuse. Cette édition du Festival se doit d'être une des plus réussies car c'est la 25e et ça se fête, Jean-Philippe Breton et ses complices y veillent. En plus c'est l'anniversaire de Josette :-).

13h15 déjà, juste le temps de s'ébouillanter avec le café (je ne sais pas où ils achètent leurs thermos mais c'est du bon matos !-)) et nous repartons vers l'Hôtel.

Je fais un crochet jusqu'à ma voiture pour prendre le précieux BottleNet et j'arrive juste à temps pour la distribution des dossiers aux membres du jury.

Neuf personnes (dont votre serviteur) auront donc la lourde tache de choisir deux lauréats parmi les 6 prétendants.

Le premier à entrer en lice, Erik Allirot, a d'ailleurs l'excellente idée d'expliquer le déroulement de l'épreuve à l'intention du public. Il présente ensuite son complice Mickaël Dechoney - avec qui il travaille depuis à peine un mois. Le duo s'appelle tout simplement E.R.I.K. Ce tout jeune homme est visiblement envahi par le trac mais s'en tire tout à fait bien. Avec un répertoire personnel intéressant, interprété avec sa jolie voix et finement accompagné par le deuxième guitariste, il nous fait passer cette première demi-heure de façon très agréable. Dommage que tout cela soit si loin du sujet et son T-shirt Robert Johnson vient ironiquement nous le rappeler... Avec la volonté qui l'anime, je pense cependant que ce garçon ira loin (mais dans sa propre direction), et il le mérite.

Comme je vous l'annonçais tout à l'heure le trio normand Apostle prend ensuite possession de la scène (ou plutôt devrais-je dire : la reprend car vous pourriez lire cet article avec sous les yeux les photos de l'an dernier en remarquant cependant une différence : ils sont debout cette année !) Et ce n'est pas tout : oubliant provisoirement leurs compositions, ils entrent dans le vif du sujet avec un titre ô combien emblématique : le Hideway de Freddie King. Pour une entrée en matière... wow ! Avec Josette nous nous regardons, complices, et je pense qu'à force de dire et d'écrire qu'un tremplin Blues c'est fait pour jouer du Blues, on finit par être entendu quelque part J.

Bon, revenons humblement sur terre et régalons-nous de la suite du set. Denis Malterre chante à son tour un Talk to me (baby) fort convenable, très habilement relayé sur la fin par Samuel Lequerme, le chanteur attitré du groupe. Impeccable travail de Christophe Petit à la SG. Et encore (mais nous ne le savons pas encore), nous n'avons pas tout vu...

Troisième passage : le duo ultramarin [joli ce mot, non ?] Twin Bourbon Blues. Honnêtement ce n'est pas mal mais... , sans dire que c'est un ton en dessous, je dirais plutôt que c'est inégal. L'harmoniciste est bon, peut-être un peu trop électrique (ça doit être à cause de son T-shirt Little Walter ?-) alors que le guitariste est plus basiquement acoustique. Mais pas country-blueseux puisqu'il nous offre une superbe version de Summertime, en s'excusant d'ailleurs de nous jouer un morceau aussi jazzy mais, après tout, nous sommes à Jazz à Vannes ! Clin d'oeil apprécié ! La conclusion avec un Mojo Working trop rabaché ces temps-ci n'emballera pas vraiment l'assistance.

Les suivants ne s'embarrassent pas de savoir si c'est du blues ou si c'est du jazz car eux sont franchement rock. Cette formation nommée Side Track serait classique si le chanteur ne se produisait... assis d'un bout à l'autre du set, se dandinant sur un tabouret de batteur pendant que le grand escogriffe de guitariste, long comme un jour sans fin, déambule sur la scène, triture son pédalier et s'éclate comme un fou. Ambiance rock'n'roll, peut-être que Johan Houdart a voulu être Jerry Lee Lewis jusqu'à ce qu'on lui confisque son clavier ? On ne le saura pas mais, ambiance rock'n'roll, franche rigolade, bah ça fait du bien !

Revenons aux choses sérieuses, graves même avec le retour attendu d'Olivier Leray et son Grigri Blues. Je pense toujours autant de bien de son " world blues ", s'il faut absolument le nommer. Lui n'a rien changé, n'a pas fait et ne fera pas de concession, le répertoire est celui de l'an dernier, la formation a peu évolué mais la démarche reste la même et il s'y tiendra - en un mot : intègre. Et cette année ça marche ! Le climat sonore s'installe lentement, la voix envoûtante d'Olivier se pose sur les arpèges de Rudy, l'instant est d'une rare beauté et le public est, enfin, capté. Assis sur l'escalier de la scène, je parle avec l'assistant-son et nous imaginons cela dans la nuit étoilée, sous le tilleul géant...

Le réveil est brutal avec le power trio Blow, conçu uniquement pour mettre en valeur un nième clone de Stevie Ray Vaughan... Je vous donne la liste des morceaux : Couldn't stand the Weather, Little Wing, Texas Flood. Aaargh ! (mais l'avait pas le chapeau avec les médailles, woa l'autre, eh !-/) - Ceci dit, il a du mérite car il est gaucher [quoique, finalement, pour s'entraîner dans la glace ce soit plus pratique %-]

Le Jury se réunit.

Il vous paraîtra évident, après lu ce qui précède que le podium ne pouvait échapper à Apostle et Grigri Blues. [Ou alors c’est, soit que j’exprime mal mes impressions, soit que nous n’avons vraiment pas les mêmes goûts !] Cela dit, n’allez pas croire que la décision finale a été facile à prendre. Il est certain que le vainqueur, aux yeux de tous les jurés, ne pouvait être que l’un de ces deux là, mais qui devait alors être le second ? Qui devait l’emporter ? Qui devait gagner sa place sur la grande scène ? Qui devait se retrouver face à 1500 spectateurs affamés de Blues ? De Blues, de Jazz ou, plus largement, de Musique ? Fallait-il privilégier la création, la technique, la présence scénique, l’absorption d’un héritage et sa restitution, l’esprit ou l’intention ? Les avis se sont partagés et les clans se sont formés. Les débats ont été longs, passionnés, ouverts, attentifs et … controversés. Finalement, parce que tous deux revenaient devant nous après une première candidature l’an passé et parce qu’Apostle semblait plus à même de tenir sa place sur la scène, plus accessible et d’un style immédiatement assimilable par le public, Grigri Blues a été classé second. Il est possible que si sa prestation avait été prévue pour un milieu de soirée, avec les étoiles pour complices, il aurait gagné le droit de la défendre. Mais, me direz-vous, pourquoi n’avoir pas tenté le pari ? Pourquoi n’avoir pas forcé, a priori, l’adhésion d’un public prêt à se laisser séduire ? Je vous répondrai à l’inverse qu’il n’aurait pas été forcément amical d’envoyer Olivier et ses amis se défendre seuls devant une assistance pas encore bien installée ni totalement disponible.

La suite nous a donné raison : non seulement Apostle, en débutant son set exactement de la même façon, a conquis instantanément le public – qui s’est trouvé en pays de connaissance dés les premières mesures mais le trio normand a su continuer sur sa lancée, attendant le moment propice pour proposer une de ses créations (qu’ils avaient su habilement mettre de coté lors de l’audition). Ce titre (Apostle without a car) n’a ainsi constitué qu’un (fort agréable) intermède avant de revenir dans le vif du sujet. Le succès était au rendez-vous ! Tellement que, chose rarissime à ma connaissance, en tout cas pour la première fois depuis que j’assiste à cette soirée (relire la Gazette), un rappel leur a été accordé ! Ne soyons pas faussement modestes : tous les jurés présents étaient plus que fiers de cet événement.

L’histoire se termine donc bien.

[La soirée n’en fera pas autant car ce qui suivra sera beaucoup moins passionnant – certes les Old Bluesters assureront très honorablement leur première partie, mais la vedette du jour, un Buddy Guy cabotin et brouillon, sera absolument inintéressante – constat amer envers un homme pourtant toujours capable d’enregistrer de si beaux disques. Lui aussi aura son rappel, comme le veut l’usage – ce sera convenu et absolument pas mérité.]

Morale : le jury du Tremplin Blues de Jazz à Vannes 2004 a bien fait son travail. Il a distingué un groupe clairement et résolument orienté Blues. Il a aussi par ailleurs (le deuxième prix n’est pas à dédaigner) encouragé un autre groupe plus créatif, même si parfois plus éloigné du sujet. Aurait-il du prendre plus de risques ? La question restera posée… Et nous rêverons donc encore d’entendre Grigri Blues dans la nuit du jardin de Limur… Alors, avons-nous été égoïstes de garder cet espoir pour nous ? Un peu, sûrement !

Pierrot, juillet 2006

PS : bon anniversaire Josette !