Sarah Harmer & Kelly Joe Phelps à la Java

Par Pascal "Paco" Martin
25 novembre 2006
LGDG n°63

Oubliez la technique affichée comme une enseigne de sex-shop pour touristes, racoleuse et hérissée de néons clinquants sous la pluie.
Oubliez la virtuosité gratuite et condescendante... le style "je peux le faire même avec les pieds" en continuant à sourire comme l'idiot du village à la manière de... mettez le nom que vous voulez.
Oubliez la soi-disant nouvelle scène folk indie poseuse et anorexique au son low-fi bien calibré juste bonne à accompagner la lecture de Libé, d'À nous Paris en grignotant des macarons à la violette de chez Ladurée pendant que les sushis gratinent. Cette daube pour branchouillards, je m'y suis collé et franchement, j'espère que si un jour le blues recartonne, ce ne sera pas pour aboutir à ce désastre. Entre la biquette Devendra Banhart dont le chant ferait passer celui de Cat Stevens pour du Lemmy Kilmister (en plus ce mec, même Lagerfeld dit l'aimer, c'est dire) et le dernier CD de Herman Düne qui pendant un mois est resté en écoute et à prix réduit sur une borne de la Fnac étoile alors que la réédition du concert de Charlie Mingus à Berkeley a rejoint les bacs au bout de seulement 3 jours et que leur dernier opus est un pompage éhonté de Jonathan Richman (Rockin' and Romance sur Rough Trade Records 1985), ça fout plutôt les foies... aucune chair, aucune authenticité quant à leur pseudo folie, elle est à la mesure des suppléments gratuits et des magazines bobos dans lesquels ils s'étalent. Un discours marketing bien rodé.
A part ça, Vic Chesnutt continue à sortir ses disques plus que confidentiellement, Daniel Johnson s'isole de plus en plus dans la folie, les cachetons et l'obésité et Steve Forbert, Greg Brown et Will T. Massey ne sont jamais passés en France.
Non, pour revenir à cette nuit... oubliez toute cette escroquerie.

Ce soir-là, on avait l'impression que le public, à la fin des morceaux, se retenait d'applaudir pour ne pas briser la magie juste avant d'exploser, que le temps et le souffle de chacun étaient suspendus très haut dans cette boîte planquée au fond d'un vieux passage au milieu des fumeurs de narguilés et des vieilles échoppes d'artisans déglinguées, que chaque couple se serrait plus tendrement, que la nuit leur appartenait, que ceux qui n'y étaient pas en rêveraient plus tard quand ceux qui y étaient leur raconteraient.
Bref, ce que cet homme a fait de ma vie pendant deux heures, je ne l'oublierai jamais... un pur moment de bonheur. En sortant, j'avais l'impression que le dernier métro était à destination des étoiles. Good Night Irene de Huddie Ledbetter et John A. Lomax en bande-son dans les haut parleurs, à moins que cela ne soit Katy, une de ses plus belles compos :

Katy Katy stay away from me
I could never quit you, no
You gonna let me be
Sharpened up my razor and picked a piece of ground
One of these dark and moonless nights
Be the last around...

Plus prosaïquement, en première partie, Sarah Harmer, une chanteuse canadienne originaire de l'Ontario qui a sorti un album intitulé I'm a moutain, avait montré de sacrées dispositions dans une formule couperet guitare-voix et un accompagnateur à la National. Un peu vert par moment, surtout le jour où sort en import le deuxième et ultime album de Karen Dalton. On comprend pourquoi Fred Neil, le compositeur de Everybody's talking, la surnommait "Miss Hillbilliday". Mais bon, ça assurait grave quand même.
Mais à côté de ce qui allait suivre. Comment dire ? C'était une mise en bouche en prise directe, au coeur de ce qui pour moi racle à même le blues, le folk et beaucoup d'autres choses, l'émotion au-delà de tout ce que j'avais espéré.
L'homme se pointe sur scène avec sa guitare et un banjo 5 cordes qu'il utilisera pour interpréter deux chansons de son dernier album. La voix plus en relief que sur certains de ses disques se déploie grave et majestueuse tout en jouant du murmure, du chuchotement et des aiguës pour dramatiser tel ou tel passage. J'ai en plus vraiment découvert un chanteur envoûtant et d'une expressivité rare. Quant au jeu de guitare, que dire de plus ? Que si virtuosité il y a, il suffisait de capter les regards de certaines personnes dans la salle que j'avais entendu parler en attendant dehors, eux-mêmes des guitaristes, c'était évident... Et bien donc cette virtuosité elle était au service des chansons et rien d'autre. La perfection. Nuances multiples et subtiles au sein d'un même morceau et ceci avec un picking jouant aussi bien sur la rapidité quand c'est nécessaire que sur une palette plus "atmosphérique" à base de frottements et d'accords étranges (bonjour les accordages et toujours d'oreille). Sans toucher à son ampli, on avait l'impression que quelqu'un adaptait les réglages à longueur de morceaux. Sa formation de jazzman explique peut-être cela comme ses incursions dans l'improvisation. Sa guitare et sa musique, le personnage qui, sans bouger de son siège, est d'un charisme étonnant, physiquement habité par ce qu'il fait, forme une entité, un univers où il a plaisir à vous conduire mais aussi à découvrir avec vous.

Ce n'est pas un gardien de musée. Juste un homme avec sa guitare, sa voix et ses mots sur une chaise, battant la mesure de sa musique, de son âme et de son coeur pour un soir dans cette ville et pour beaucoup plus en ce qui me concerne.
A man and his blues tout simplement comme dirait l'autre.
Un de mes plus beaux concerts.

Paco.

P.S. En bande son, Otis Spann is the Blues, à la mémoire de Robert Lockwood mais aussi d'Anita O' Day qui vient aussi de nous quitter.

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La Gazette de Greenwood N°63