A tribute to Robert Lockwood Jr

Par Romain Pélofi
Novembre 2006
LGDG n°63

Robert Lockwood (Lucerne 1999) - © Philippe Prétet
Robert Lockwood (Lucerne 1999) - © Philippe Prétet

"Lockwood avait été hospitalisé dans un état critique le 3 novembre dernier, après l'éclatement d'un vaisseau sanguin dans le cerveau. Il est mort le 21 novembre à 17 heures, à l'hôpital universitaire de Case Western, Ohio." (Soul Bag)

Et merde ! !

Des séances Chess des années cinquante, il ne reste vraiment plus grand monde. Enfin, sont toujours là Jody Williams et Henry Gray. Hum ! et Billy Boy Arnold chez Vee-Jay, le grand label concurrent, bien sûr. Tiens, ça me rappelle une discussion avec Jody Wiliams, lors de sa tournée européenne d’il y a deux ans. Il m’avait affirmé tenir la guitare aux côtés de Muddy Waters, Otis Spann, Willie Dixon et Fred Below pour accompagner Sonny Boy Williamson II lors de la première séance Chess de ce dernier, le 12 octobre 1955. Ce n’est pas rien, la séance a tout de même immortalisé Dont’ Start Me To Talking. La classe, non ? Pour revenir à Robert Jr. Lockwood, et en employant à regret une formule archi usée et ressassée, une magnifique page est bel et bien en train de se tourner. Quelques semaines après Henry Townsend, puis Snooky Pryor, toute une génération d’artistes de blues disparaît. De cette génération, je ne vois plus que Honeyboy Edwards, Homesick James (voir malheureusement NDLR ci-dessous) et bien entendu Pinetop Perkins.

Robert Lockwood était bien sûr, et restera, un musicien non seulement génial mais aussi essentiel.

Toute sa vie il a accepté, lors d'innombrables entretiens, de se trouver effacé derrière son illustre beau-père. Il disait tout lui devoir, et toujours penser à lui. Jamais il n'a cessé de perpétuer la manière de son aîné de quatre ans, jamais il ne s'est lassé de reprendre son répertoire. Il lui avait fallu attendre 1941 pour immortaliser sur galette un talent égal à celui de Robert Johnson.

Les premières faces datent donc de 1941, quelques mois avant le gel de tout enregistrement sur le territoire américain. Lockwood entrait en studio pour le label de Lester Melrose, Bluebird, en compagnie du Doctor Clayton, chanteur pianiste alors populaire et aujourd’hui bien injustement oublié. Personnage haut en couleur et couvert d’histoires invraisemblables, le Doc n’est désormais plus cité que par un BB King reconnaissant qui l’a toujours identifié comme l’un de ses modèles les plus marquants en matière de chant.

Bref, sortiront de cette séance deux titres que Lockwood ne lâchera plus jamais, Little Boy Blue et Take A Little Walk With Me, dans un canevas si proche de celui de Robert Johnson que sa paternité lui est régulièrement attribuée.

Il a tourné, revenant la même année sur les terres du Mississippi, celles de l'Arkansas, les ghettos de Memphis et de West Memphis, de retour avec celui qui est son ami depuis 1935 par le biais de Robert Johnson, son guide Rice Miller, avec Joe Willie Wilkins, Peck Curtis et un tout jeune Little Walter déjà… doté d'un charisme certain d'après les anecdotes extravagantes rapportées. C'est toute l'époque et l'équipe du King Biscuit Time, ce programme dominical de midi sur KFFA, la station dont l'émetteur arrosait une bonne partie du Delta depuis un petit immeuble d'Helena, en face de Clarksdale, de l'autre côté du pont sur le Mississippi. Le clan comptait aussi régulièrement dans ses rangs Robert Nighthawk et celui qui lui apprenait la guitare, Houston Stackhouse, lui-même ancien élève de Tommy Johnson.

Aw Aw

À Chicago, le Steady Rolling Man trouve une nouvelle occasion de graver des sillons dès 1951 pour Mercury et JOB, le label de Joe Brown et de Saint Louis Jimmy. Pour l'éternité, sa voix se mêle à celle de Sunnyland Slim pour clamer :
I'm gonna dig myself a hole, low down on the ground.
Well when I come up, there won’t be no one around."

sur un air emprunté au Back Door de Washboard Sam et préfigurant le Tell Me Mama de Little Walter.

Robert Jr. Lockwood, était un innovateur. Sa six, puis sa douze cordes ont suivi des itinéraires de plus en plus audacieux, flirtant avec le be-bop, en faisant une source principale. Dans les clubs du ghetto, nombreux sont ceux qui profiteront de la transformation progressive mais rapide du jeu de Lockwood. Véritable caméléon, il met au point un style radicalement différent de celui qui fut jusqu’alors le sien.

Le son, le phrasé qui émanent de ses doigts n'ont pas d'équivalent. Billy Boy Arnold le considère encore comme étant à part, se distinguant du "lot". Il fera vibrer ses cordes pour à peu près tout le monde, sur scène comme sur disque, d'Eddie Boyd à Roosevelt Sykes en passant par Sunnyland Slim. À son tour, Robert devient tuteur et protecteur du jeune Luther Tucker dont la mère comprend que la musique sera la plus forte. Ensemble, ils constitueront sur disque l'un des accompagnements les plus fabuleux qui soient, derrière Sonny Boy ou Little Walter en remplacement des frangins Myers partis chercher un patron tenable et un peu plus reconnaissant. Chess n'a pas hésité à en faire des accompagnateurs "maison". Outre leur statut d’attributs classiques et indélébiles du Chicago blues d’après guerre, les petites phrases brodées, incroyablement précises et inventives de Robert, véritables œuvres d’orfèvre donnent aux enregistrements auxquels il a participé un relief et une richesse inouïs. Quel guitariste n’a jamais repris son fameux plan, celui qu’il transforme en véritable riff sur The Goat, derrière Sonny Boy ?

Derrière Little Walter ou Sonny Boy, Lockwood et Tucker ont parfois recours à une saturation volontaire, comme sur I’m Got to Find my Baby. Le son et le style "Robert Lockwood" explosent sur l’exceptionnelle partie qu’il déroule durant It’s sad To Be Lonesome, chef-d’œuvre de Rice Miller. On pourrait citer des dizaines de faces, véritables sources, où sa présence magistrale qui n’échappe à personne lui confère un rang bien spécial.

Puis il y eu les années soixante et ses faces bouleversantes avec Otis Spann sur lesquelles il s’exprime dans un style encore transformé, parfois à la limite de l’expérimentation ; la reprise en main discographique par Bob Koester, les duos avec son vieil ami Johnny Shines, les années quatre-vingts et quatre-vingt dix avec leur cohorte de prix, de récompenses et d’albums de celui que l’on qualifie de "légende vivante", de "survivant"... jusqu'à ce jour de 2004 à Chicago, lors du festival, où, lui serrant la main, j'ai misérablement balbutié que je le remerciais pour tout. Il m'a fait un gros sourire. Avoir, sa vie durant, fréquenté tant d'illustres pairs pour finir par serrer la pince d'un blanc-bec, voilà une fin on ne peut plus tragique ! ;-)

On pourra encore le remercier longtemps, bien longtemps...

Romain

NDLR - Bien que le décès de Homesick James ait été confirmé quelques jours avant la sortie du numéro de décembre, la Gazette ne pouvait différer à nouveau la publication de cet article. Nous invitons nos lecteurs à guetter la parution d'une version actualisée dans Virus de Blues, "le petit fanzine militant".

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La Gazette de Greenwood N°63