Lucerne is one of the most important blues festivals worldwide !

12th annual Lucerne blues festival
(3-12 novembre 2006)

Par Phil "Catfish" Prétet
Décembre 2006
LGDG n°63

     Qu'on se le dise ! Chaque année, début novembre, a lieu en Suisse alémanique un festival de blues, l'un des mieux cotés au monde, dans la charmante ville médiévale de Lucerne. En effet, avec la fin brutale et pathétique du Blues Estafette d'Utrecht (Hollande), le festival suisse de Lucerne est devenu incontournable dans l'agenda de l'amateur de blues qui habite le vieux continent.
Non par défaut, mais surtout parce que le festival de Lucerne a su s'imposer comme l'un des tout meilleurs.

Signe des temps et d'une reconnaissance internationale amplement méritée, Guido "Mojo" Schmidt, président du festival, se verra décerner en février 2007 à Memphis la très convoitée distinction "Keeping The Blues Alive" par l'American Blues Foundation.
Et puis, cerise sur le gâteau : l'ABF récompense pour la première fois un festival outre-Atlantique !
Grâce au professionnalisme de l'équipe, à une affiche de haut vol et à un accueil hors pair, Lucerne, en version indoor, fait une entrée par la grande porte en cette fin 2006 dans le gotha très fermé des meilleures scènes mondiales qui était effectivement chasse gardée anglo-saxonne. Tout un symbole.
Il faut dire que Lucerne a mis sans (trop) compter les petits plats dans les grands pour présenter régulièrement un line-up de rêve. Excusez du peu : les festivaliers ont dû se "contenter" durant la dernière décennie de Robert Lockwood Jr, Henry Townsend, Snooky Pryor, Frank Frost, J. J. Malone, RL Burnside, Sam Myers, Neal Pattman, Cootie Stark aujourd'hui disparus... pour ne citer qu'eux, outre le guitariste slide Homesick James dont on apprend le décès en relisant ces lignes.
C'est dire si les examinateurs américains du trophée ont été séduits et emballés par l'atmosphère unique du Casino de Lucerne - comme nous le sommes constamment à la Gazette de Greenwood depuis 1998 - en évaluant l'esprit du "real blues" qui anime toute l'équipe du festival et les fins connaisseurs qui s'y donnent rendez-vous chaque année début novembre.

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Comme à l'accoutumée, cette édition 2006, douzième du nom, a été à l'unisson des précédentes : il y en avait pour tous les goûts, tous les styles, blues & soul, avec une affiche de grande qualité que 11.000 festivaliers ont pu apprécier. 14 groupes se sont succédé pendant dix jours.
Pour rompre avec la monotonie d'un compte-rendu chronologique "déjà-vu", il nous a semblé judicieux de commencer par les temps forts et coups de cœur, tel que nous les avons ressentis en frontstage :

Les coups de cœur :

Carey Bell - © Philippe Prétet

Carey et Lurrie Bell : première "baffe" de ce festival en pleine figure ! Un des meilleurs duos de la scène chicagoane assène un set acoustique d'une rare et bouleversante intensité qui laisse pantois les spectateurs avertis. Lesquels ont judicieusement fait le bon choix de venir tôt. Carey Bell monte péniblement sur scène, usé, amaigri. Il reste assis, dans l'ombre des spotlights, sombre, muré dans un silence profond, en retrait, comme il l'a souvent fait lorsqu'il accompagnait les têtes d'affiche de la Windy City. Et puis, brusquement, aux premières notes de Key to the Highway, la magie du blues refait surface ! Il revit, son œil pétille, son âme se révolte. Bonne nouvelle : Carey Bell tient toujours le public en haleine. Son harmonica chromatique ou diatonique fait mouche, comme aux plus belles heures de sa prestigieuse carrière. Les phrases lowdown, élégantes et douces de son instrument sont bouleversantes d'émotion. La voix est lointaine. L'homme, malade, au regard pénétrant, puise alors dans son âme des ressources insoupçonnées qui soulèvent un tonnerre d'applaudissements de la foule qui s'est petit à petit compactée autour de la scène. Un grand moment de blues sombre et intimiste, bien trop court à mon goût (40 minutes). Et puis, Carey Bell, fatigué, décroche et repart en backstage, péniblement... Le public applaudit respectueusement le départ de la star. Quelle prestation ! Assurément, un set acoustique qui est du même niveau que leur superbe album en duo Second Nature paru chez Alligator (ALCD 4898).

Le deuxième soir, lors de leur second set, électrique, Carey Bell, éprouvé, quitte la scène en interprétant I'm ready. Y avait-il un signe avant-coureur dans ce choix ? Lurrie Bell, après avoir joué volontairement les seconds couteaux de circonstance, dans le rôle d'accompagnateur de luxe de son père, entame alors la démonstration devant le public helvète qu'il est bien redevenu l'un des meilleurs guitaristes de blues en activité. Lurrie Bell - © Philippe Prétet Et on aime ça ! Lui aussi... S'enchaînent alors des versions titanesques de Little Red Rooster, Every Day I have the Blues qui scotchent littéralement par leur exceptionnelle interprétation. Véritable guitar-killer, Lurrie Bell qui hurle son blues déclamatoire à la face du monde, s'enflamme crescendo. Florilège de notes, phrases saccadées et sinueuses, accords tirés à l'extrême, tout le Chicago blues sombre et profond y passe ! Les improvisations de sa Fender n'en finissent plus d'ébahir un public médusé devant l'insolence d'un tel talent. Comme sur une version stupéfiante du titre éponyme de son album 700 blues. Rapidement, la corde de Mi (E) de sa guitare claque et casse sous les assauts répétés de ses doigts meurtris. Lurrie Bell, chaud comme la braise, se saisit alors de la guitare Gibson de Rusty Zinn, un peu inquiet en coulisses pour son instrument... et qui finit par applaudir à tout rompre lui aussi cette exceptionnelle prestation. Lurrie Bell joue, comme nul autre pareil, avec son pouce, parfois en slapping à la manière du bassiste Stanley Clarke. Il est en transe jubilatoire, sa guitare lâche un blues déchirant, intimiste et ravageur, véritable catharsis, subtil exutoire de ses tourments passés. Comment ne pas être sous le choc frontal d'un tel talent ? Chapeau bas l'artiste ! Vous l'avez deviné, c'est l'un des meilleurs concerts jamais entendus depuis 1998 à Lucerne.

Sven Zetterberg - © Philippe Prétet

Sven Zetterberg Knock-Out-Greg & Blues Weather : Avouons-le modestement : le blues version suédoise ne me disait rien de spécial. Le cliché du groupe intermède entre deux têtes d'affiche m'avait traversé l'esprit. Quelques bons standards (une section cuivres de tout premier plan) en début de set qui confirment une impression fâcheuse de "déjà-vu" et puis... tout à coup l'imprévu ! Un look des fifties à la "Tintin", Sven Zetterberg fait irruption sur scène. Une Gibson E 330 qui sonne d'enfer, une voix venue d'ailleurs capable de prendre plusieurs octaves, chaude, soul et tutti quanti... Je m'accroche en vain à mes références pour tenter de situer la performance vocale de cet incroyable interprète. Ce suédois est donc capable de rebondir en deux morceaux dans le répertoire soul How Come my Bulldog don't Bark ou I'm in The Wrong, sous l'œil incrédule puis bluffé d'Howard Tate qui jubile en bas de la scène sur sa chaise trop petite pour son tour de taille... ou dans un registre plein de feeling dans une version époustouflante de Leaning Tree. Bref, errare humanum est... Je suis, comme beaucoup de chroniqueurs et de festivaliers, tombé sous le charme d'un artiste qui mérite qu'on s'y intéresse séance tenante dans l'hexagone. (cf album Moving In the Right Direction Buss Records 8035)

Little Sonny - © Philippe Prétet

Little Sonny and The Detroit Rhythm Group : À près de 70 ans, Aaron Willis aka Little Sonny, en provenance de Detroit, a confirmé à Lucerne, en exclusivité européenne, toute l'étendue de son immense talent. Véritable bête de scène, Monsieur "100 000 volts" ne s'est pas ménagé dans un set particulièrement enlevé à la frontière du funky blues et de la soul. Son harmonica aérien au phrasé fluide, comme sur I'll Never Trust You Again, donne le frisson. Timbre haut perché, voix superbe, ses phrases vocales a falsetto sont tout bonnement magiques et intemporelles comme sur une version terriblement accrocheuse de The Day You Left Me. Le nombreux public féminin - très connaisseur - de Lucerne était littéralement subjugué... par une présence scénique magistrale et très professionnelle. Son band dans lequel figurent ses deux fils, brillants musiciens tous les deux, Aaron Willis Jr (g) et Anthony Willis (b) est extrêmement convaincant. La relève est là aussi assurée ! A quand un nouvel album pour assouvir la soif de ses fans ? David Lee Durham - © Philippe Prétet Pour faire la fine bouche, on peut signaler une faute de goût dans son show avec la nième reprise de Sweet Home Chicago et de Mustang Sally voire d'un Sittin' on the Dock of the Bay redondants devant un auditoire conquis à sa cause. L'essentiel pourtant est bien que Little Sonny soit toujours l'un des meilleurs harmonicistes que le Detroit Blues moderne qui se jouait du côté de Hastings Street nous ait offert. Et cela, il ne faut pas l'oublier, à la vitesse où la grande faucheuse travaille... ça n'a pas de prix !

David Lee Durham & The True Blues Band : En backstage, personne ne connaissait David Lee Durham (63 ans, né à Sunflower MS) avant le festival de Lucerne... Quel dommage ! Une guitare qui sonne comme celle de BB King ou de Little Milton des 50's, un blues down-home, parfois très terrien, robuste et sobre, une voix suave et exquise aux accents churchy. Bref, tous les ingrédients pour en faire " LA " révélation du festival de Lucerne 2006. Preuve qu'il existe encore de véritables perles dans le Sud qui ne demandent qu'à briller au firmament du blues. Un blues down-home à tempo lent sur son titre éponyme de l'album Struggling and Straining ne laisse pas insensible. Vie dure, travail dans les champs de coton du Mississipi en fabriquant lui-même sa guitare... Loin du cliché facile, David Lee Durham dégage une joie de vivre lorsqu'il est sur scène. Avec lui, dans ses bagages, quelques belles surprises : un très bon multi instrumentiste, harmoniciste, flûtiste et claviériste venu des pays de l'Est, de Georgie, Levan Lortkipanidze; et un brillant saxophoniste alto, Alfonzo Sanders, vu à son avantage avec Big George Brock. Le blues mâtiné d'accents sudistes est tout bonnement bien vivant ! Qu'on se le dise !

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On a beaucoup aimé :

Eddie Taylor Jr - © Philippe Prétet

Eddie Taylor Jr : La relève est assurée à Chicago, contrairement aux mauvaises langues qui annoncent régulièrement la mort du blues. Eddie Taylor Jr est de ceux-là. Il est de la veine des grands. Son récent et très bon album Mind Game chez Wolf en témoigne. Lui qui avait la lourde charge d'entamer le set de la Bell's family, aura donné, l'espace de trois morceaux, un aperçu de son brillant talent vocal et d'une technique incisive digne de son mythique ascendant comme sur le très enlevé Worried About My Baby ou I've Made Nights By Myself. Howard Tate - © Philippe Prétet Un certain regret, toutefois, puisqu'il a ensuite assuré le set à la guitare rythmique, bien trop effacé derrière le maestro Lurrie Bell. A revoir en leader sur une scène européenne au plus vite. Avis aux tourneurs...

Howard Tate : une légende vivante, génial créateur et interprète qui inspire autant le rap, la soul que le blues. Son entame de set le démontre avec Mama Was Right, superbe version blues particulièrement bien orchestrée qui cisèle des phrases pour les cuivres avec un bonheur exquis. Et la voix, quelle voix venue d'ailleurs ! Que les râleurs se rassurent, Mister Howard Tate is back ! Rien à voir avec ses précédentes prestations ici ou là en demi-teinte. L'air pur de Lucerne, sur les berges du lac des Quatre Cantons, vivifie les légendes vivantes, ça on peut vous l'assurer... Tate enchaîne plusieurs titres de son excellent album du come-back Rediscovered et du plus récent Howard Tate Live. Privilège de pouvoir écouter le mythique slow down Get It While You Can qui dès 1966 a été élevé au rang de standard par Janis Joplin, ou encore le profond Part-time Love. Son claviériste Steve Weisberg et son batteur Gary Gold assurent bigrement derrière leur leader. Bref, un régal ! Howard Tate est un grand monsieur du R&B et de la soul. Showman, on en redemande !

Jimmy McCracklin & His big band : The Thrill is gone ! Encore une légende du blues bien "vivante" à qui un certain BB King doit tant ! Jimmy McCracklin - © Philippe Prétet A près de 85 ans, en provenance de la San Francisco Bay Area, voici une star moins connue curieusement en Europe - incontournable chez les amateurs avertis - qui fréquente le casino de Lucerne. Aux claviers, le maître régale pendant trois quarts d'heure son auditoire avec quelques uns de ses succès R'n'B qui swinguent terriblement ou avec un groove d'enfer sur comme Rockin' Man (Route 66). Sa section cuivres est elle aussi remarquable d'homogénéité avec notamment le brillant trompettiste Alonzo Campbell, le neveu du regretté Little Milton. Ses musiciens font ensuite la part belle au fun et se distinguent sur des reprises bien senties telles que Honky Tonk, I feel good, ou encore lorsque McCracklin, radieux, entame une version très personnelle de Sex Machine. Graig Horton - © Philippe Prétet Un grand monsieur de la Côte Ouest qui a offert au public de Lucerne un show bourré de références artistiques et d'émotions.

Graig Horton with special guest Rusty Zinn : Rusty Zinn, un brin condescendant et taciturne, entame le set avec trois morceaux assez neutres. Y aurait-il eu du grabuge en coulisse ? Graig Horton, tout sourire, prend alors le relais pour ne plus quitter la scène. Et là, c'est autre chose ! Le bluesman de la Côte Ouest régale le public resté sur sa faim. Jeu de guitare incisif et morceaux qui déménagent. Horton a la pêche ce soir-là et ça se voit ! Le guitariste de l'année 2004 justifie sa flatteuse réputation alors que son dernier passage à Utrecht m'avait laissé quelque peu songeur. Que nenni ! L'air de Lucerne l'a lui aussi bonifié. Une sélection des faces de son dernier album Touch of the Bluesman produit par Rusty Zinn permet de se remémorer que le Californien possède une voix suave et équilibrée ainsi qu'une technique aboutie. Horton est à l'aise dans tous les styles de blues. Finalement, on retiendra une solide prestation d'un bluesman très avenant qui gagne à être connu de ce côté-ci de l'Atlantique.

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On a moins aimé :

Diuanna Greenleaf - © Philippe Prétet

Evidemment, compte tenu de la qualité d'ensemble du programme, il fallait s'attendre à quelques bofs ou déceptions... En l'occurrence, Diuanna Greenleaf et son groupe Blue Mercy ne m'a pas laissé un souvenir impérissable quand bien même le brillant claviériste Leon Blue, son invité surprise, a boosté un set bien moyen. Une voix puissante à défaut d'un registre vocal étendu laisse effectivement sur sa faim. Ses références à Koko Taylor et à Aretha Franklin dont elle a bien assimilé les inclinaisons vocales méritent l'attention sans plus. Il faut dire à sa décharge, que la chanteuse de Houston (Tx) passait sur scène dans une position peu enviable… juste avant le mythique Jimmy McCracklin. Or, le public n'avait d'yeux pour que la star californienne. Aussi, son show a laissé une sensation bizarre de "déjà-vu" quelque peu rédhibitoire... qu'elle devait modifier intelligemment au brunch du dimanche matin devant le "tout" Lucerne.

Anthony Gomes, chevelure au vent a lui une "vraie gueule" de première de couverture de magazines pour midinettes. Or, lui non plus ne m'a pas vraiment emballé. C'est si l'on peut dire - sans être péjoratif - une erreur de casting à cette douzième édition. Tendance blues-rock mâtiné de heavy metal et de Chicago Blues incisif. La recette a eu du mal à convaincre mes conduits auditifs même si le bassiste David "Biscuit" Miller a semblé prendre son pied sur scène ! Les reprises de Led Zep ne m'ont même pas fait sourciller. C'est vous dire ! ;-) Le public branché a semblé, lui, conquis par ce musicien, véritable pile électrique. Après deux nuits de concert épuisantes en frontstage et avec derrière soi les fans compressés dans une chaleur insupportable, j'avoue volontiers ne pas avoir été véritablement en mesure d'apprécier sa performance. Cela dit, il en faut pour tous les goûts.

Big Jesse Yawn, bluesman de la Côte Est (Baltimore/Washington D.C.), a eu la malchance de passer après l'explosif Little Sonny. Chanteur honnête, il a eu le mérite de jouer juste un blues cool et teinté de funky et Lurrie Bell lui a donné un bon coup de main en suppléant in extremis son guitariste défaillant.

Nick Moss & The Flip Tops est lui beaucoup plus intéressant musicalement. Il joue un blues dans un esprit très pur, avec une sensibilité manifeste, un jeu techniquement abouti et puissant. Son heure de passage l'aura aussi certainement desservi. A mieux découvrir dans une atmosphère de club dans laquelle il doit se sentir mieux à l'aise.

Les groupes locaux Blues Rooster et Bluecerne (dont les guitaristes assurent !) ont eu leur heure de gloire au casino dans ce prestigieux festival.

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Pour conclure, avec un Lurrie Bell très haut au-dessus du lot et une découverte surprenante en la personne de David Lee Durham, la programmation de cette douzième édition a été, comme à l'accoutumée, d'une qualité inégalée sur le vieux continent. La récompense, qui sera décernée en février 2007 à Memphis aux organisateurs, est donc amplement méritée.

Remercions Guido Schmidt et Martin "Carl" Bruendler en particulier pour leur gentillesse et l'excellence de leur accueil. Rendez-vous est déjà pris du 2 au 11 novembre 2007.


Consultez le site du Festival.

© 2006 Philippe PRÉTET (texte & photos).
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La Gazette de Greenwood N°63