Mahjun et... Lancry au Crossroad

Par Jean-Marc Sauret
12 janvier 2006 (comme le temps passe...)
LGDG n°63

Ma moto a du mal à démarrer. Il faut que je me dépêche et le démarreur offre des signes de faiblesse. Ca y est, c'est parti. Je roule un peu vite. Jean-Louis Mahjun sera à l'Entrepont vers 17 h 30 pour faire la balance et je lui ai promis de l'accueillir. Je roule trop vite. Mon téléphone vibre sur ma poitrine. A tous les coups, c'est Jean-Louis. J'arrive. Je cours. "Te presse pas, me dit Florent, Mahjun vient d'aller faire quelques courses..."
Je pars à mon tour acheter quelques sodas et autres boissons pour le repas. A mon retour, Jean-Louis Mahjun et Chris Lancry sont au boulot. On se salue. On se congratule et on les laisse bosser.
Sur le pas de la porte de la salle, on devise, Marino et moi. Ce sont là deux vrais pros de la scène. L'oreille avisée et une connaissance parfaite des métiers qui les assistent, en quelques mots précis, Jérémie ajuste, accorde, précise. A côté de lui, Roxane écoute, attentive et passionnée. Déjà, les deux personnalités de nos artistes s'affichent. Un Chris très pro, précis, organisé, à l'humour fin et avenant. Il paraît aussi clair dans sa tête que sa musique l'est : précise, sonnante, très élaborée. Il a le jeu facile des grands experts. Tout sonne à la hauteur voulue et les doigtés les plus limites passent comme un simple accord de mi.
Jean-Louis est un rebelle pétillant. L'oeil malicieux masque le même professionnalisme aigu. Mais l'envie de lâcher une clownerie semble sommeiller en permanence dans le personnage. D'ailleurs, plus je le regarde et plus je revois le sympathique playboy chahuteur et nonchalant de Louveciennes en 76. Le personnage est le même : rieur et virtuose. Leurs traits vont se révéler plus marqués encore dans le concert.
Il est moins dix. On débute. Michel monte sur scène et nous salue avec sa faconde habituelle, discrète et chaleureuse. C'est ce soir les deux ans du Crossroad, et non en décembre dernier comme il l'avait annoncé lors du dernier atelier « scène ouverte ». Ce soir sera un concert unique et atypique puisque Chris Lancry remplace au pied levé Alain Giroux indisponible. Les compères se connaissent, certes, mais n'évoluent pas ensemble habituellement. Le mariage des talents risque de laisser une trace historique. Ouvrez vos esgourdes ! Ecartez vos mirettes ! C'est parti !
C'est Jean-Louis qui ouvre l'événement avec un violon écossais livrant de grands espaces. Mais c'est Chis qui dirige le début des débats et lance quelques standards. Il chante avec la même fluidité extrême qu'il joue, et Jean-Louis joue les riffeurs au violon, l'oeil toujours malicieux. Que nous prépare-t-il ? Chris lui passe les soli et Jean-Louis se lâche. Le son est chaud, très électrique et précis. Virtuose sans démonstration. Autant le son de Chris offre le cristallin de l'acoustique, autant Jean-Louis joue de ses sonorités travaillées au 220. Le mariage est heureux. Le son est ample. Faut dire que Chris fournit comme un malade. Son jeu est une cavalerie du picking et sa bougre de gratte sonne comme un piano à queue. Les boogies sont puissants et efficaces. La voix est aussi précise que chaude. On retrouve l'ambiance d'"Autour du blues" et plus encore. C'est Crossroad à l'Entrepont. On y est, c'est sûr.
Puis Jean-Louis nous démontre qu’il est aussi un excellent chanteur à la voix grave et chaude. Le violon devient orchestre. Le ton est donné. Le blues est mis. Y a plus qu'à déguster. Mais il me manque de la place pour tout vous raconter. Leur échange est un passage de balle permanent. C'est pas du ping-pong, c'est du rugby avec de superbes passes entre le Docteur Chris et le Clown Blanc Jean-Louis.
Docteur Chris excelle aussi à l'harmo avec un réel talent. De plus, il connaît tout sur tous les morceaux et tous les bluesmen. Il nous livre les anecdotes à propos de presque tous les titres qu'ils nous offrent. Virtuose, expert, et d'une rare efficacité, Chris déroule. L'humour est toujours tapi dans le coin du visage. Ca fait partie de la livraison.
Jean-Louis, c'est le clown blanc avec une âme d'Auguste. Blanc par la prestance, la virtuosité et le talent. Auguste par l'espièglerie, les clins d'oeil incessants et les farces.
Chris alterne les boogies, les blues et les ballades country blues. Il sonne de surprenants riffs à l'harmo fixé au cou. On a même droit à son premier morceau picking, un fabuleux "Blowing in the Wind" qui nous donne la chair de poule. Le charme opère et le talent est si grand que toute cette beauté semble facile... Jean-Louis use d'espiègleries que seule sa virtuosité autorise. Il nous exécute un picking au violon, ouais, parfaitement ! Imite la cornemuse. Use de boucles et d'effets pour transformer l'Entrepont en Zénith. Un des clous de la soirée sera dans ses jeux à la mandoline, celui où avec un son sursaturé il nous développe un blues rock à la Rory Gallagher, avec vibrato sur le cordier et larsens sur le retour de scène. Epoustouflant, bluffant et tellement sympa...
Et puis, Chris appelle Vincent Absyl qui est dans la salle. Ce guitariste et chanteur country est un pote à lui. Tous les trois vont nous faire traverser les plaines de l'herbe bleue. Et Chris appelle Michel pour quelques blues bien sentis. Michel est juste, riffeur à souhait, et nous lâche quelques soli bien charnus.
Puis, Chris annonce à sa façon le regrettable et attendu : "C'est pas qu'il se fait tard, mais on n'a pas de lumière à la mobylette. Il faut qu'on rentre !" Eh bien ils ne partiront pas ainsi, et seront bien obligés de revenir bœuffer encore et encore, et avec Vincent. Pour une petite chapelle du blues, ils nous ont sculpté une cathédrale ce jeudi 12 janvier 2005. Un événement exceptionnel à plus d'un titre. Merci les gars !

Et à bientôt sur la route.

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La Gazette de Greenwood N°63