La Rubriqu'à blues...


Par Phil "Catfish" Prétet
Décembre 2006
LGDG n°63


Jimmy "Duck" Holmes : Back to Bentonia

Broke & Hungry Records
BH 13001 - 11 titres (39 :03)

The deep blues will never die !
Démonstration par l’exemple avec l’album d’un bluesman, illustre inconnu de 58 ans qui est l’heureux patron d’un juke joint, "The Blue Front Cafe" à Bentonia (Ms), dans lequel a été enregistrée la présente session en 2005 ; tout comme l’avait fait en son temps le regretté Junior Kimbrough dans son propre bouge.

D’emblée, on plonge dans l’atmosphère lancinante et déclamatoire du Sud profond, des années noires de la dépression avec en filigrane le génial Skip James et son compère Jack Owens dont Jimmy Holmes a été l’élève dans les années 70. Toutefois, ce Jimmy Holmes "sonne" différemment. Il a construit une vraie identité musicale et vocale. C’est tout l’intérêt de ce disque. Voix au timbre clair et haut perché, blues minimaliste, intimiste et sobre, quelques accords mineurs plaqués, jeu alterné sur les basses à trois doigts : voici les ingrédients du Delta blues de Holmes, sorte de recette locale qui transcende le quotidien et qui envoûte malicieusement. Au rayon des bonnes surprises s’affichent la batterie veloutée du toujours sémillant Sam Carr et l’harmonica rutilant de Bud Spires, ancien compagnon de route de Jack Owens, qui génèrent en back-up une alchimie redoutablement efficace. On croirait par moments retrouver le duo Owens-Spires. Cette galette comprend huit prises en acoustique et trois à l’électrique, parfois avec hésitation... mais qu’importe ? L’esprit "real blues" est bien là, qui transpire par les pores de la peau et transporte ailleurs. Back to Bentonia, le titre éponyme de l’album (reprise feutrée de Key to the Highway) possède cette âme du blues éternel. Le groove s’installe progressivement, le son crade envahit l’atmosphère lourde et poisseuse.

Le country blues du Sud est à nul autre pareil. Il s’invite à votre porte et ne vous quitte plus. Broke & Hungry, nouveau label installé à Saint-Louis produit là un album de Jimmy Holmes excellent et très prometteur qu’il est urgent de découvrir.

Philippe Prétet



Smokey Wilson : Round Like an Apple

Big Town recordings
Ace CHCDH 1123 - 17 titres (78 :16)

Styliste et vocaliste hors pair formé à l'école de Charley Booker et Boyd Gilmore, Smokey Wilson a admirablement intégré dans son jeu les influences de Muddy Waters, Howling Wolf et Elmore James pour se forger un style si personnel. L'homme a enregistré à la fin des années 70 deux albums LP pour le compte du label Big Town recordings créé par les très visionnaires frères Bihari, Blowin' Smoke (LP 1001) et Smokey Wilson Sings the Blues (LP 1006). Ace UK les réédite aujourd'hui pour le plus grand bonheur des amateurs avec en prime cinq inédits qui valent à eux seuls l'acquisition de cette galette.
Après avoir été routier et avoir débuté dans la soul, S. Wilson ouvre son propre club en Californie, le fameux Pionner's qui verra un public blanc et noir l'écouter tous les soirs pendant une vingtaine d'années. Ces faces s'inscrivent dans son parcours sinueux à la fin des seventies. Sa forte présence et son charisme sur scène transpirent superbement sur ces faces. Ses antécédents musicaux au contact des gloires du Mississippi inondent son jeu au phrasé aérien. Sa voix originale est puissante et profonde.
Inclassable et atypique, Smokey Wilson joue son blues avec ses tripes et son âme comme sur l'inédit et superbe Low Rider (Deuce & a Quarter). C'est' à l'instar de l'album' un titre joué tout en force brute de décoffrage et en rythmique métronomique et lancinante, avec des soli de guitare qui décoiffent. Et la voix au timbre incroyablement crooner et sensuel impressionne ! Autre inédit intéressant, Goin' Away Baby au groove d'enfer qui incite à pousser les meubles du salon et à se déhancher toute la nuit sur un rythme hypnotique digne des bouges du Sud. Goin' Mississippi et Happy Home sont coulés dans le marbre du Chicago blues joué à la slide et mâtiné des accents mississippiens du blues moderne. Sur I'm No Fool, I Know the Rule, l'harmonica de Rod Piazza fait une incursion remarquée en osmose avec son leader.

Bref, vous l'aurez compris, le blues joué comme cela est éternel ! Les notes de pochette sont bien documentées et les photographies noir et blanc inédites et de qualité. Cet album a tout pour devenir rapidement un collector. Précipitez-vous chez votre disquaire favori, vous ne le regretterez pas. retour haut de page

Philippe Prétet



Music Maker presents : Drink House to Church House - vol. 1
(version américaine)

Music Maker MMCD71 - 11 titres (46 :09); DVD 4 plages (59 :00)

Music Maker vient de frapper encore un grand coup en cette fin d'année 2006. Voici le premier double album "made in USA" (CD + DVD) d'une nouvelle série d'albums intitulée "Du bouge à l'église" qui à terme devrait en comporter pas moins de quatre. La distribution dans l'hexagone de cette nouvelle collection est assurée par Dixiefrog qui fait paraître concomitamment une excellente version française de cet album + bonus DVD. Notre parti pris a été de nous intéresser, sur LGDG, uniquement à cette version américaine.
Il nous paraît tout d'abord important de saluer ici l'initiative de Philippe LANGLOIS (Dixiefrog) qui fait un travail remarquable de promotion de la musique blues et noire américaine là où d'autres labels ont fait naguère choux

Comme à son habitude Music Maker Foundation présente plusieurs artistes qui, pour certains, ont un âge suffisamment avancé pour qu'il ait été opportun d'enregistrer leur patrimoine musical... au cas où. L'album CD s'ouvre sur une vieille connaissance : le guitariste John Dee Holeman qui joue à l'électrique une version syncopée et truculente de John Henry. Avec Careless Love Captain Luke possède une voix profonde et déchirante, reconnaissable entre mille, qui est à l'unisson de la guitare acoustique du brillant gaucher Cool John Ferguson. Macavine Hayes de Hamilton County (Floride) est lui un représentant emblématique de cette génération de musiciens d'après-guerre inconnus outre-Atlantique, que l'on rencontrait dans les bouges crasseux et qui aujourd'hui encore transmettent un blues simple et terriblement efficace dans un registre blues-rock'n'roll-boogie des 50's. Alabama Slim chante dans The Mighty Flood un superbe blues down-home intense et bourré d'émotion qui raconte l'épisode tragique et navrant de la montée des eaux dans la Nouvelle Orléans. Little Freddie King explique d'ailleurs qu'il doit la vie sauve à son ami Alabama Slim qui l'aurait tout bonnement extirpé du cataclysme... Frisson garanti. Sa version ténébreuse de I Don't Know What to Do est particulièrement bouleversante d'authenticité. Un grand moment du blues de l'âme, et réciproquement.
Après le bouge, voici le temps de l'église. A la manière du duo Sonny Terry et B. McGhee, c'est le temps du blues poisseux à ras de terre, d'un harmonica plaintif, d'une voix déclamatoire rugueuse et mâtinée d'une once gospélisante. Tels sont les ingrédients d'un génial Bishop Dready Manning qui scotche littéralement l'auditoire à ses paroles sacrées tous les dimanches. On en redemande lors des prochains volumes ! Sa femme Marie Manning dégage une force spirituelle impressionnante lorsqu'elle chante pour inviter à l'église les ouailles dispersées par les affres du quotidien dans le Sud... L'album finit sur une note saisissante : Haskell "Whistfin'" Britches Thompson accompagne de claquements de langue stridents et rythmés la guitare de John Cool Ferguson. C'est un moment rare, intime et extraordinaire au groove saisissant autour de quelques participants à cette session (on entend les toussotements en arrière-plan).
Bref, excellente nouvelle : il n'y a aucun déchet dans la partie CD.

Le bonus d'une heure de musique figure dans un DVD composé de quatre parties distinctes. Captain Luke, Cool John Ferguson, Macavine Hayes et Haskell Thompson jouent ensemble ou séparément trois titres : Rainy Night in Georgia, King Bee et Snatch that Thing. À l'évidence, les compères s'en donnent à coeur joie; l'âme du blues est présente. Des moments rares et superbement filmés par une caméra discrète qui restitue l'ambiance.
Le meilleur du DVD : 11 minutes de pur bonheur. Bishop Manning & family sont filmés à Roanoke Rapids dans leur église de Caroline du Nord. Ils enchaînent plusieurs titres qui laissent imaginer l'ambiance torride des offices qu'ils animent. Alleluia ! Dire que le batteur a une dizaine d'années tout au plus ! Des images inédites d'une force exceptionnelle que tout amateur de gospel et de blues se doit de posséder dans sa DVT-thèque.
Little Freddie King et Alabama Slim prennent le relais avec des titres comme Baby Please Don't Go ou CatFish Blues. Le DVD acquiert alors un intérêt documentaire et historique avec The Mighty Flood, version filmée et intimiste du ressenti du terrible vécu des survivants de Katrina...
John Dee Holeman ferme le ban avec trois morceaux : One Black Rat, When Things Go Wrong With You et John Henry en acoustique, électrique et au Dobro.

Le pari de Tim Duffy, patron de MMF, qui est de sauver les véritables trésors enfouis de l'inestimable patrimoine musical de la communauté afro-américaine est, semble-t-il, réussi dans ce premier opus. La valeur du DVD est elle même inestimable si l'on songe au travail de fourmi réalisé par Tim Duffy et son équipe pour réaliser ces images rares et ces enregistrements sonores. Gageons que les réalisations suivantes sauront tout autant nous tenir en haleine. Indispensable, évidemment.

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Philippe Prétet



Mark Hummel : Ain't Easy No More

Electro-Fi E-FI 3398 DOM - 13 titres (48 :18)


Voici un harmoniciste d'excellent niveau comme en recèle la Côte Ouest. Mark Hummel sort sur le label canadien Electro-Fi un nouvel album à la frontière de plusieurs styles. Cinq titres originaux et huit reprises ponctuent cet opus. Parmi les reprises intéressantes, citons I'm to Blame du grand Jimmy McCracklin et une version à couper le souffle de Creeper Returns de Little Sonny, le géant du Detroit blues moderne qui n'a pas pris une ride (voir par ailleurs article relatif à la douzième édition du Lucerne blues festival dans ce numéro).

Mark Hummel continue, quel que soit le style au fil de ses albums, à distiller depuis Berkeley un blues original et swingant. Le titre Big Easy (Ain't Easy no More) est ainsi un hymne à la New-Orleans éternelle qu'il a visitée en 2005 avec sa femme avant les terribles événements. Un album chaudement conseillé.

Philippe Prétet



Magic Slim & The Teardrops,
Joe Carter with Sunnyland Slim : That Ain't Right

Delmark Records DE 786/Socadisc - 13 titres (63 :20)

Bonne nouvelle ! Ce sont les faces qui ont été produites en 1977 par Ralph Bass et qui ont été acquises par Bob Koester, le boss du label Delmark à Chicago. Un jeu techniquement fluide et prenant, des titres qui s'enchaînent comme par bonheur au cours de cette session aux prises ad minima réalisées en une seule journée... Magic Slim dans la force de l'âge a une voix exquise. Le Louisianais d'origine n'a pas son pareil dans des tempos mi-rapides à rapides qui magnifient son jeu down-home aux phrases limpides sculptées dans le marbre. Ecoutez des titres comme Strange Things Happen, Soul Blues ou encore le pénétrant slowdown Just To Be With You pour vous convaincre de la valeur artistique du bonhomme ! Coleman Pettis, son guitariste rythmique, mérite lui aussi un accessit en raison de la qualité de son accompagnement. Joe Carter est quant à lui le symbole du bluesman qui n'a pas eu la reconnaissance qu'il méritait de son vivant. Il est décédé en 2001 à 74 ans, dans l'anonymat. Joe Carter a joué notamment avec les fameux Aces au Louise's South Park Lounge et a enregistré chez Vogue en 1971, MCM en 1975 et Barrelhouse en 1976. Ces disques méritent d'être recherchés. Joe's Boogie et une version déchirante de Stormy Monday constituent les deux petites perles du présent album. La guitare fluide de Lacy Gibson l'accompagne discrètement. Cruel destin : Joe Carter a terminé chichement et par la petite porte sa carrière de second couteau dans des clubs sombres du South Side. Sa technique slide fine et subtile se situe dans la mouvance du Chicago blues moderne tel qu'on le jouait dans les clubs du West Side des 50's 60's. Par ailleurs, le batteur Fred Below participe ponctuellement à cette session avec un titre swingant à souhait, Route 66. En résumé, ces faces constituent un témoignage rare d'une époque aujourd'hui révolue mais qui se perpétue grâce à l'opiniâtreté d'un Bob Koester à qui le Chicago blues doit tant... très recommandé.

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Philippe Prétet



Booboo Davis : Drew, Mississippi

Black & Tan
CD B&T029 - 10 titres (51:38)

Quatrième galette de James "Booboo" Davis pour le label hollandais Black & Tan. Celle de la consécration ? Jan Mittendorp, producteur guitariste, a su relever un défi redoutable et a réussi là un véritable coup de maître en explorant un terrain nouveau : l'alliance judicieuse de la tradition et de la modernité technologique. Damned, de quoi parle-t-on ? Encore un "coup" à la Fat Possum ? Que nenni ! Le blues de Booboo Davis, profond et déclamatoire, se bonifie de manière convaincante grâce à un mixage subtil d'effets (scratching, échos...) Sa musique lancinante et hypnotique aux accents binaires et frustes semble véritablement transfigurée. Un vrai choc ! Black & Tan produit un blues fusion, un blues brut très terrien avec un groove résolument contemporain. Première écoute déroutante, et puis on se laisse petit à petit atteindre et transporter par ce blues venu d'ailleurs, insaisissable, down-home, fascinant et aérien qui colle à la peau. Pourtant, on ne rêve pas. La structure pentatonique mineure est bien celle du country blues ! Le truc génial qui change tout, c'est cette alchimie redoutable du temps présent entre technologie maîtrisée et blues, enrichie de phrases modernes et d'effets sonores millimétrés sans en déformer l'esprit originel.
C'est le cas dans le premier morceau Tell Me What To Do. Les 10 titres sont tous issus de la plume de James "Booboo" Davis et de Ramon Goose. Drew, Mississippi, titre éponyme de l'album, renvoie sur la carte qui figure dans les notes de pochette à une petite ville située entre Tutwiler et Sunflower. Comprenez en plein dans le périmètre du Delta Blues où est né James Davis. Berceau du blues du Sud profond qu'il a quitté pour devenir beaucoup plus tard l'un des piliers de la scène blues d'East St-Louis au Tabby's Red Room qu'il a fréquenté depuis 1972 avec ses frères, au sein d'un groupe qui a fonctionné pendant 18 ans. Ce fut l'époque des rencontres avec Little Walter, Elmore James, Little Milton, comme un parcours initiatique de rêve. Jan Mittendorp le fit connaître en Europe grâce à une première tournée durant les 90's et trois enregistrements chez B&T que tout amateur se doit de rechercher. Multi-instrumentiste patenté qui a roulé sa bosse, James Davis a donc su petit à petit se façonner un univers très personnel qui plaît à coup sûr aux amoureux d'une musique blues intimiste et profonde.
Il faut dire que l'homme (à la stature imposante) a des arguments extrêmement convaincants : une voix puissante, granuleuse et churchy mâtinée d'intonations gospélisantes, sorte de réminiscence de son passage à l'église avec sa mère. Ses textes ne doivent rien au hasard, en référence à son enfance et à son environnement familial comme avec Standing In the Cottonfield, superbe morceau terriblement lowdown et incantatoire. Parmi les titres phares de l'album écoutez en priorité Who Stole the Boot, Got the Blues in My Heart ou encore l'envoûtant Made Me Cry qui a eux seuls valent l'achat de cet opus. Avec en filigrane une philosophie simple mais terriblement efficace : rythmique syncopée, harmonica plaintif, blues à ras de terre, brut de décoffrage et au groove saisissant. On y ajoute un zest de scratching discret... et une pincée de guitare slide ou électrique incisive. Bref, des titres savoureux à écouter en boucle, desquels on ne sort pas indemne et qui renvoient immanquablement au blues lancinant des regrettés Junior Kimbrough et RL Burnside. L'équipe de Jan Mittendorp a réalisé un travail musical et de mix-production remarquable (Ramon Goose, programming - Tom Mudd, nu'blues et scratching). Vous l'avez deviné : fan je suis ! Un blues à un tel niveau de qualité et d'innovation artistique constitue définitivement mon "coup de cœur 2006". Précipitez-vous chez votre disquaire favori, cet album est rare !

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Philippe Prétet



Junior Wells : Live at Theresa' 1975

DE 787 - Socadisc 20 titres (63:52)

Les titres de cet opus ont été véritablement extirpés des innombrables trésors enfouis dans les archives des concerts enregistrés "live" dans les clubs de la cité des vents. Bob Koester, le boss du fameux label Delmark a qui l'on doit tant, a donc redonné une seconde jeunesse à des faces qui furent enregistrées en 1975 pour le compte de la radio WXRT au Theresa Needdham. Véritable club chicagoan mythique jusqu'à sa fermeture - dans des conditions troubles - dans les années 80, le Theresa's du nom de sa mythique patronnesse fut la "cantine" de l'harmoniciste Junior Wells. D'emblée, on baigne dans l'ambiance magnétique et envoûtante d'un club comme il en existait alors des dizaines dans le Westside et le South side... Le répertoire est certes classique mais est joué avec brio par des musiciens rompus à ce genre d'exercice. Junior Wells excelle et jubile notamment dans Snatch It Back And Hold it. L'interprétation de Come On In This House et de What My Mama Told Me est brillante et fait ressortir une osmose redoutable de son leader avec un duo de guitaristes extraterrestres très affûté et bien en place. Le solo de Sammy Lawhorn dans Goin' Down Slow se fond quant à lui avec bonheur dans le jeu de rôle et les onomatopées suggestives qu'affectionnait Junior Wells sur scène devant son public féminin... La version de Messin' with The Kid donne le frisson par la présence effrénée de Junior Wells sur un tempo rapide, vif et soutenu, ponctué par la basse métronomique et rutilante d'Earnest Johnson, outre le groove d'enfer aux fûts de Vince Chapelle. Le choix érudit de ces faces par Bob Koester mérite une fois de plus d'être salué. Un album indispensable en cette fin d'année.

Philippe Prétet



Snooky Pryor : An introduction to Snooky Pryor

FUEL2000 Records 302 061 605 2 - 18 titres (50:25)

Cet album reprend quelques 18 titres sur 28 de l'excellente compilation de Tony Rounce et Neil Slaven sortie en 2001 sur le cd Westside 869 (Snooky Pryor - Pitch a Boogie Woogie if it Takes Me All Night Long - seminal post-war Chicago blues). Il s'agit d'une part des faces Job, Planet et Old Swing Master enregistrées de 1948 à la fin des années 50 et d'autre part des faces Job 1126, de celles inédites parues sur Flyright LP 565 et 585 du regretté et génial harmoniciste Snooky Pryor (1921-2006) qui fut l'un des pionniers de l'harmonica électrique à Chicago au début des années 40. Les labels Paula et P-Vine ont par ailleurs réédité certaines des faces en question. Autrement dit, cet album doublonne avec d'autres parutions antérieures. Reste que l'amateur qui recherche des titres aujourd'hui devenus mythiques et qui deviennent introuvables sera ravi de se contenter de cette nouvelle production dont la qualité sonore n'est pas le fort. Toutefois, ne faisons pas trop la fine bouche. Il faut bien reconnaître que les faces de l'album de Fuel 2000 - nouveau label américain - constituent le meilleur du blues mâtiné boogie aux senteurs de son Mississippi natal. Les titres Cryin' Shame et Eighty-Nine Ten enregistrés avec Eddie Taylor et Moody Jones à Chicago en 1953 sont emblématiques du Chicago Blues des fifties (Job 1014). On sait aussi que les faces Job 1126 ont été enregistrées en 1962-1963. Pour l'anecdote, les morceaux Uncle Sam Don't Take my Man et Big Guns sont identiques et d'un excellent niveau. La seule différence réside dans le fait que le premier n'a pas d'overdub. Idem pour la guitare de Sylvester Plunkett's qui a réalisé deux prises d'Uncle Sam dont l'une l'est avec overdub. Boogie Twist est aussi un sacré must. Il est à noter qu'après cette session Job, Snooky Pryor a interrompu sa carrière musicale trop peu rémunératrice pour faire vivre sa famille avec un job régulier (charpentier). Il s'est alors retiré de la scène chicagoane pendant une bonne dizaine d'années, restant sourd aux appels du pied des tourneurs et propriétaires de clubs de la cité des vents.

En résumé, un album davantage précieux pour les amateurs qui n'auraient pas les faces originales et/ou les rééditions subséquentes en CD. Seul bémol : le site est indisponible actuellement et ne répond pas. En revanche, une grande enseigne nationale comprenant quatre lettres majuscules semble le diffuser avec parcimonie... Sans hésitation.

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Philippe Prétet



David Lee Durham : Struggling and Straining

Autoproduction - 11 titres (63 :14)
Disponible sur http://www.mississippideltabluesinfo.com

Récente révélation de la douzième édition du festival de Lucerne (cf. notre article dans ce numéro) David Lee Durham, 63 ans, est né à Sunflower (Ms) - ville et comté du même nom situés dans la région mythique du Delta. A 14 ans il travaille dans les champs de coton et tente de voir les bluesmen qui jouent dans les juke-joint au travers de la fenêtre en montant sur un tonneau d'essence. Howlin' Wolf sera celui qui lui fera prendre conscience de son goût invétéré pour la guitare. Durham a commencé à jouer seul en slide sur une corde sur un "diddley bow" qu'il a construit avec des matériaux de récupération comme c'était souvent le cas dans le Mississippi. Muddy Waters a par exemple commencé à jouer de la guitare grâce à cette technique. A ses débuts, ce joueur du Mississippi a chanté le gospel et s'est progressivement tourné vers le blues en jouant avec Clarence Carter, Blues Boy Willie, Blind Lee et Shirley Brown. Ce disque auto-produit enregistré live au Club Ebony à Indianapolis comprend 11 titres dont deux reprises de BB King. Son jeu de guitare fin aux phrases fluides et incisives fait immédiatement penser au BB King des années 50's ou au Little Milton de la même époque. Les textes de David Lee Durham sont intimistes et sombres. Il y est question de son vécu de jeunesse manifestement douloureux comme dans le long slowdown aux accents "BB Kingiens" très prononcés My Heart Is Filled with Misery (7:36). Son excellent flûtiste et claviériste géorgien Levan Lortkipanidze a composé deux morceaux de très bonne facture : Sunday Night Blues et Swing Tonight. Le saxophoniste Alphonso Sanders, docteur à la Mississippi Valley State University tire lui aussi son épingle du jeu dans un accompagnement sobre et efficace comme dans le superbe titre éponyme de l'album Struggling and Straining qui révèle un clavier au toucher fin et discret. Les reprises de BB King, I Got a Whole Lot of Loving et Every Day I Have the Blues ne sombrent pas dans un "déjà-vu". Au contraire Durham s'inspire de l'esprit du maître tout en leur donnant une connotation personnelle convaincante. Enfin la version churchy et gospelisante de On the Way Up I'll get you on the Way Down est exquise. Durham extirpe un chant déclamatoire et profond qui se fond dans celui du combo qui prend manifestement du plaisir à jouer devant un auditoire comblé. Bref, cette galette confirme la prestation excellente de Lucerne et révèle un talent inconnu de ce côté-ci de l'Atlantique qui puise aux sources du Delta Blues et des années 50. Pur moment de bonheur musical. Le blues électrique mâtiné des accents sudistes est tout bonnement bien vivant ! Qu'on se le dise ! Chaudement recommandé.

Philippe Prétet

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La Gazette de Greenwood N°63