Henry Townsend

Par Patrice Champarou
Novembre 2006
LGDG n°63

     En tête du long cortège des personnalités qui nous ont quittés en cette fin d’année, Henry Townsend (27 Octobre 1909 - 24 Septembre 2006) occupait une place à part. Il était en effet, parmi les musiciens encore en activité au début de ce siècle, le dernier représentant d'une génération de pionniers, celle des créateurs d'origine rurale qui s'étaient vu offrir la possibilité d'enregistrer commercialement avant la crise de 1929.

Henry Townsend
Lucerne Blues Festival 2002 © Philippe Prétet

Gardons-nous cependant de toute image simpliste qui tendrait à conforter l’idée que le blues a lentement évolué d’une musique primitive et rustique vers des formes urbaines plus rigoureuses. Issu du monde rural certes, Townsend l’était tout autant que ses collègues guitaristes fraîchement immigré à St. Louis, Missouri, aux alentours de 1920 : Charley Jordan (Arkansas), Jaydee Short (Mississippi), Clifford Gibson (Kentucky) et bien entendu le légendaire Henry Spaulding, résident probable de Cairo (Illinois) où la famille Townsend s’installe alors que Henry n’a que quelques années. Si on sent dans le jeu de ces guitaristes tantôt l’âpreté d'un Delta mythique et surclassé comme berceau possible du blues, tantôt le raffinement d’un Lonnie Johnson, c’est bien de musique urbaine qu’il s’agit, en cette capitale du blues pianistique qui avait été, au début du siècle, celle du ragtime.

Bien que né à Shelby dans le Mississippi, Henry Townsend n’a probablement pas été davantage marqué par la musique du Delta que ne l’ont été Big Bill Broonzy ou John Lee Hooker – encore que le jeu de ce dernier présente avec celui de Townsend une troublante parenté rythmique. Et à moins d’imaginer qu’il existait un style de blues "rural" propre à l’Illinois dont Spaulding et Townsend auraient été les seuls dépositaires, force est de constater que les guitaristes de St. Louis, qui ont continué d’enregistrer au plus fort de la crise - au même titre que les populaires pianistes Peetie Wheatstraw et Walter Davis, alors que la production et les ventes de disques étaient au plus bas - constituaient une "école" spécifique, avec leurs formules rythmiques souples, raffinées et immédiatement reconnaissables, leur "strumming" inflexible, et cette signature typique qui consistait à "slapper" le mi aigu au risque de le briser – mais sans doute les cordes sur lesquelles jouaient nos ancêtres étaient-elles à la mesure de leur pouce !

C’est également à St. Louis que s’est popularisée la formule du duo piano-guitare, et Henry Townsend n’était pas seul à pratiquer les deux instruments. On peut le considérer, en dehors de l’idiome jazzistique et des guitaristes de blues "classique" qui, tels Blind Blake ou Papa Charlie Jackson, prêtaient leur talent aux chanteuses de vaudeville, comme l’un des premiers "requins" de studio, au même titre que Robert Lee McCoy qui devait lui aussi accompagner quelques grands de Chicago. En effet, en dépit de son importance économique et démographique, de son intense activité musicale, St. Louis ne disposera d’aucun studio d’enregistrement avant les années cinquante, et c’est à Chicago que Townsend s’illustre non seulement sous son propre nom, mais aussi comme sideman d’un certain "Poor" (qui devait devenir "Big") Joe Williams, de Walter Davis ou de Roosevelt Sykes.

From the collection of John Tefteller http ://www.bluesimages.com/

On trouvera l’intégrale de ses titres enregistrés avant-guerre dans le CD Katfish 172 intitulé Henry Townsend and Friends, curieuse appellation quand on découvre que l’un des amis en question n’est autre que Jaydeee Short, collègue musicien qui, ayant menacé Townsend avec un couteau, s’est vu répondre par un tir ajusté au niveau de ses génitoires ! Violence urbaine, ou signe d’une époque que personne ne peut regretter quelle que soit la beauté de la musique qu’elle a produite... misère au coeur du Delta ou de l’Alabama, dans le ghetto historique de Mill Creek Valley, aux alentours mal famés de 3rd street dans East St. Louis, ou sur les rives mêmes du fleuve qui virent des flots de déracinés de toutes origines s’entasser dans des abris de fortune, constituant ce qu’une presse plus affligée que sarcastique désignait durant la crise sous le terme éloquent de "Hooverville".

Traversant le Mississippi sans même avoir le sentiment de passer d’une ville à l’autre, les musiciens comme Townsend ou Big Joe Williams trouvaient des engagements là où ils le pouvaient, dans les bars clandestins, les tripots et les tavernes peuplées de joueurs et de prostituées, mais aussi d’ouvriers noirs privés de tout droit d’adhérer à un syndicat digne de ce nom, ou dans l’unique club de Delmar Street où Blancs et Noirs se rassemblaient sans problème. Comme tant d’autres, Townsend ramassait la paie qu’on lui octroyait sans se mêler à la pègre, notant au passage que cette tolérance d’un monde interlope était largement favorisée par les autorités... mais l’expérience des temps difficiles semble n’avoir guère eu de prise sur le créateur de Poor Man Blues.

Son franc-parler, qui l’amena notamment à expliquer à ses supérieurs que son "ennemi" n’était pas nécessairement d’une nationalité différente de la sienne, lui permit de se libérer très rapidement de ses obligations militaires. À la suite de quoi, sans rompre totalement avec son activité musicale, il privilégia un emploi stable jusqu'à l’âge de la retraite.
Sa "seconde carrière", largement documentée par ailleurs (voir en particulier l’ensemble des articles de Phil "Catfish" dans les numéros précédents de la Gazette), est exempte de toute nostalgie, et si l’on peut s’extasier en voyant Townsend jouer Cairo Blues avec la même dextérité que son créateur Henry Spaulding qui l’avait enregistré en... 1929, ses prestations récentes (des années 70 jusqu’à nos jours, soit au-delà de sa quatre-vingt-dixième année) démontrent une inventivité et un souci de renouvellement très différents de l’esprit dans lequel on avait, dans la foulée du "blues boom" des années soixante, incité plusieurs gloires passées ou musiciens obscurs à reprendre du service.

Plus que le "patriarche du blues" qu'on se plaisait à imaginer, Henry Townsend était certes le témoin lucide d’une époque, mais aussi un grand musicien, et avant tout un grand bonhomme.


À visiter : Henry Townsend sur http ://www.stl-music.com

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La Gazette de Greenwood N°63