"Oldies But Goodies"

Patrice Champarou
Mars 2007
LGDG n°64

Ce titre évoquera certainement pour les "anciens" un fameux magasin de disques parisien spécialisé dans le 33 tours d'occasion, ainsi que son gérant Roger Veinante, que nous saluons au passage et qui fut dans les années soixante le seul distributeur pour la France de la revue belge Rhythm'n'blues Panorama. Souvenirs, souvenirs...

Big Bill blues

1. - Big Bill Broonzy : les années cinquante

La carrière de Big Bill, que je prénomme ainsi non par excès de familiarité mais parce que c'est sous ce seul pseudonyme qu'il était connu avant-guerre, est la négation même de l'image romantique qui fut accollée à sa mémoire durant un demi-siècle. En découvrant à travers de nombreuses rééditions le musicien urbain des années trente, le "requin de studio" qu'on retrouve comme accompagnateur sur un nombre de faces au moins équivalent à la quantité de blues qu'il a enregistrés sous son propre nom (soit plus de trois cents en une dizaine d'années !), on peut aisément s'affranchir de l'image du paysan fraîchement débarqué du fin fond de Delta, légende médiatique initiée par John Hammond et perpétuée par les admirateurs du "dernier chanteur de blues vivant" dans les années cinquante.
Cependant la vérité historique que Broonzy lui-même a gentiment contribué à travestir n'oblige personne à renier ce qu'il a adoré, ni à contester la qualité exceptionnelle de sa "seconde carrière" à travers laquelle certains d'entre nous ont découvert le blues. Tel est d'ailleurs l'objet de cette nouvelle rubrique : tenter de faire le point sur les rééditions de disques légendaires qui ont modelé, notamment en Europe, une image du blues sur laquelle reposent encore bien des contresens, mais qui présentent des aspects de cette musique tout aussi respectables et passionnants que ce que jouaient dans la même période les "jeunes loups" de Chicago.

An Evening with Big Bill

An Evening with Big Bill Broonzy - Storyville 8016/17

On ne répétera jamais assez que les musiciens de blues sont avant tout des "entertainers", parfaitement capables de s'adapter à leur public, et le talent de conteur de Big Bill a largement contribué à son succès.
Ses blagues, ses sorties faussement naïves, son sens de l'autodérision et le regard qu'il portait sur le monde comme sur une certaine réalité du Sud rural, agrémenté d'anecdotes totalement fantaisistes que les lecteurs de son autobiographie - Big Bill Blues, enfin rééditée chez Oak dans sa version originale le 1er janvier de cette année, alors que l'édition française (Ludd 1987) semble épuisée - ont souvent pris au pied de la lettre... cette verve, on la retrouve dans les enregistrements publics réalisés au Club Montmartre de Copenhague en mai 1956. Autrefois publiées sur divers 33 tours (collections Portraits in Blues chez Storyville, Anthologie du Blues chez Vogue...) ces faces existent également en CD, mais ne se trouvent malheureusement plus actuellement que chez les revendeurs d'occasions, à des prix souvent excessifs.

Amsterdam

Amsterdam Live Concerts 1953 - Munich 2CD 880062

On retrouvera une ambiance comparable dans cette édition assez récente : des enregistrements publics d'une grande qualité technique, correspondant à deux soirées consécutives durant lesquelles Big Bill s'exprime abondamment, et que certains critiques considèrent comme les faces à posséder en priorité. Je tempérerai ce jugement en signalant que ces deux disques ne présentent qu'un partie assez modeste du répertoire de Broonzy.

Ce répertoire, dans les années cinquante, correspondait à une palette de styles bien plus large que ce qu'il avait gravé avant-guerre. On y trouve bien évidemment ses propres compositions, car sa longue carrière s'explique avant tout par son talent de "songwriter". Des blues souvent elliptiques dont on est surpris de constater, lorsqu'il lui arrive d'en développer l'argument, qu'ils représentent chaque fois un extraordinaire concentré d'événements vécus et de réflexions personnelles. Mais également un grand nombre de ballades et de folk-songs qui incluent sans distinction la tradition la plus ancienne (John Henry, Joe Turner, Frankie and Johnny) et le répertoire commercial de Tin Pan Alley (Glory Of Love, Bill Bailey). Egalement des blues fort classiques empruntés à d'autres compositeurs (Trouble In Mind, Louise), des chansons de Leadbelly (Take This Hammer) dont la popularité auprès de public blanc était loin de lui échapper, et surtout, en concert davantage qu'en studio, des spirituals (This Train, Tell Me What Kind of Man Jesus Was, Down By the Riverside...)

Folkways

Big Bill Broonzy Sings Folk Songs - Folkways CD SF 40023

Big Bill a été sérieusement interpellé sur ce dernier choix qui apparaissait à certains comme une facilité, voire une compromission. Pas du tout, a-t-il expliqué - et connaissant Big Bill par ses écrits, le sérieux d'une telle réponse ne laisse aucun doute sur sa sincérité. C'étaient des chants qu'il avait entendus et chanté lui-même durant toute son enfance, et le regain de notoriété qu'il avait acquis lui permettait enfin de les interpréter en public, chose impensable durant ses quelques vingt ans de carrière dans les cabarets et les studios d'enregistrement de Chicago. Pour son plaisir, sans jamais s'appesantir sur leur contenu (à ma connaissance, Big Bill n'a jamais fait étalage de ses convictions ou de son absence de convictions religieuses) mais pour présenter, en toute simplicité, sa propre interprétation de chants auxquels il était attaché.
Certains de ces extraits de concert (durant lesquels on entend brièvement le banjo de Pete Seeger) se retrouvent donc sur cette réédition fidèle du LP FA 2328, qui comporte également la fin d'une mystérieuse session que j'ai longtemps crue européenne, réalisée à Chicago en 1956 ou 57.

L'essentiel de cette session figurait sur un disque Folkways disponible en France, puisque le Chant du Monde l'avait intégré à son catalogue (FWX-M-52326). Broonzy est au mieux de sa forme, et loin de "cracher ses poumons" il chante tantôt avec cette puissance qui a fait dire qu'il avait "un coq dans la voix", tantôt avec la plus grande sobriété. C'est également sur cette galette que l'on trouvait, à mon avis, les meilleures versions de deux de ses chefs-d'œuvre instrumentaux, Hey Hey Baby et Joe Turner No2 - un blues narratif, le seul sur lequel il s'accompagne en "open tuning". Appréciation subjective, peut-être puisque c'est par ce disque que j'ai connu Big Bill, mais on ne m'ôtera pas de l'idée que ces deux prises sont celles dans lesquelles il adopte le tempo le plus juste.

Trouble in Mind

Trouble In Mind - SWF CD 40131

Les douze pistes du LP original figurent actuellement sur ce CD Folkways, à l'exception de In the Evening, remplacé par une version "live" très semblable, évidemment précédée de ses commentaires.

Maniaque toujours, j'apprécie d'entendre ces morceaux, même dans un ordre différent, avec un son aussi clair, sans bruit de fond ni pré-écho… quoiqu'en s'approchant du haut-parleur, on arrive à distinguer un trace à peine perceptible de ce défaut inhérent à la bande magnétique. Mais ne faisons pas le difficile, un minimum de correction permet de retrouver le son de sa guitare avec la même "pêche" que sur le 33 tours d'origine, et les douze morceaux qui viennent compléter ce CD, issus de cuvées très proches, combleront les nostalgiques autant que les novices.

Vogue CD

Complete Vogue Recordings - 664351-2

Ce jeu de guitare, riche et complet, dans lequel "les cordes de Mi et Si pleurent, le Sol et le Ré parlent tandis que le La et le Mi gémissent", on le retrouve sur les sessions parisiennes (1951) précédemment éditées dans diverses séries économiques. Un triple CD les reprend intégralement, fraîchement remastérisées, avec les prises alternatives. A ces prises impeccables s'ajoutent les extraits d'un concert salle Pleyel (1952) en compagnie de Blind John Davis, document d'un intérêt plus limité et dont le son laisse à désirer. Même répertoire, globalement, et un choix possible pour qui ne connaîtrait pas le Big Bill d'après-guerre… à un prix raisonnable, avant que cette réédition ne disparaisse de la circulation !

Folkways
 
Vogue

Patrice Champarou

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La Gazette de Greenwood N°64