Exclusif : la quatrième photo de Robert Johnson

Half-bad Monkey
1er avril 2007
LGDG n°64

Nos plus fidèles lecteurs se rappellent probablement les interrogations suscitées il y a quelques années par la publication d'une troisième photo de Robert Johnson. Ce qui s'est avéré n'être qu'un vil canular nous a laissé un goût amer, l'idée qu'il était aussi vain d'espérer découvrir un jour un nouveau portrait du chouchou de la Gazette que d'attendre la réédition de son trentième titre dans la série Too late, too late de Document Records.

Et pourtant... s'il est vrai que les trouvailles les plus inattendues sont le fruit du hasard, celle-ci ne fait pas exception à la règle, c'est en cherchant sur eBay un Mi grave filé bronze de .070 que je suis tombé sur ce document inouï :

Nul doute, c'est bien lui ! On reconnaît immédiatement ses lèvres épaisses, son léger strabisme divergent, et même le pli particulier qu'il donnait au rebord de son chapeau. Le seul élément qui pourrait engendrer un brin de scepticisme, c'est l'expression tristounette de notre guitariste préféré... visiblement, Robert avait ce jour-là un gros coup de blues ! Les observateurs attentifs noteront également un détail troublant : bien que Robert Johnson n'ait jamais eu la carrure de Johnny Weissmüller, ses épaules paraissent nettement plus étriquées que sur les deux portraits précédents.

Le collectionneur qui mettait en vente cette photo regrettait - tout comme moi - que les autres clichés aient disparu de l'album, car ils eussent probablement confirmé la seule hypothèse susceptible d'expliquer cette posture inhabituelle : la photo a été prise sur le quai d'une gare alors que Robert, endimanché mais sans sa guitare, portait deux valises.

Pourquoi deux valises, alors que la majorité des voyageurs solitaires se contente d'une seule? Et quand bien même il n'en aurait été que le porteur en ce jour cruel évoqué par notre excellent camarade Jean-Michel Borello :

"Je l'ai accompagnée jusqu'à la gare avec sa valise à la main..."

les meilleurs exégètes ne considèrent-ils pas qu'un seul bras était mobilisé?

Ne prenons pas pour argent comptant ce qui n'est probablement que travestissement de la réalité. Un guitariste normalement constitué ayant horreur de porter des valises, il fallait une puissante motivation pour qu'il consente à cette corvée... Johnson, à n'en pas douter, avait bel et bien l'intention de prendre ce train en agréable compagnie!
Le regard effaré, la mine défaite que nous lui découvrons sur ce cliché correspondent donc à un moment particulièrement douloureux de son existence, celui où cette petite garce lui annonce que, tout compte fait, elle part seule et rentre chez sa mère, manutentionnaire dans une conserverie de Monterey (Californie).

Plaqué sur un quai de gare, d'accord, on peut toujours en faire une chanson… mais planté là au dernier moment, une valise dans chaque main, très mauvais pour l'image de marque de notre héros qui, malgré ses divers patronymes, ne s'est jamais appelé Jack Brel. Portait-il encore son double fardeau au moment où le photographe a saisi sur le vif l'expression de son visage décomposé, ou venait-il de lâcher prise alors que les bras lui en tombaient ? Toujours est-il que l'évocation ultérieure d'un geste magnanime - assez singulier, nous semble-t-il, de la part d'un gars qui vient de se faire larguer comme un malpropre - n'avait d'autre but que de lui donner le beau rôle après une telle avanie.

Et les deux lumières que ses yeux embués de larmes voient disparaître dans le lointain, image floue, persistante et jumelle comme celle de la plume flottant au fil de l'eau par un frais matin d'avril, symbolisent clairement la double tendinite qu'il vient de se récolter pour des framboises… " All my love in vain ! "

HBM


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La Gazette de Greenwood N°64