La Rubriqu'à blues...


Christophe Mourot
Philippe Prétet
Pascal Martin
Patrice Champarou
LGDG n°64


LE BLUES DU PAPY ET DE LA MARMITE (par Christophe Mourot)

2006 allait se terminer pour moi comme une année discographique normale, avec de bonnes choses mais sans véritables flashes. De nombreux petits jeunes avaient essayé sans succès de me chatouiller les oreilles, quand, en une seule salve déboulèrent trois galettes qui me mirent enfin debout face à la platine, le casque à fond sur les oreilles. Par ordre alphabétique, Piney Brown, Joe Doucet et Mac Arnold s'invitèrent dans mon salon et n'en sont plus ressortis depuis. 70 ans de moyenne d'âge, mais une pêche d'enfer et surtout cette capacité à attraper la colonne vertébrale de l'auditeur et l'enduire de feeling blues.

Piney Brown : One Of These Days

BoneDog Records BDRCD-20

A 85 ans, Piney Brown pourrait choisir de se reposer mais on n'oublie pas 70 ans de carrière comme ça, à chanter et écrire dans tous les styles et se faire élire meilleur artiste de blues de la région. Ce deuxième disque du chanteur sur Bonedog Records est un raccourci saisissant de la vie artistique de Piney, compilant des nouvelles versions de son répertoire des années 50 à nos jours et des reprises de Percy Mayfield ou Roscoe Goedon. Piney a traîné dans beaucoup d'endroits des Etats-Unis mais jamais vraiment à Chicago, et ça s'entend. Orchestre complet avec cuivres, guitares discrètes, claviers bien présents, rythmes variés, ambiance rhythm and blues, alternance de titres bien balancés et ballades dansantes, production "live" renforcée par la cohésion extrême du groupe, rythmes habilement variés entre tension et détente, c'est un disque qui se savoure comme un concert. Par-dessus tout, la voix dont chaque inflexion, même chevrotante, charrie un blues épais, une expérience sans pareil, qui, malgré le poids des ans, laisse bien sentir qu'il y en a encore plein sous le pied. Et le look qui tue, tout ce qu'on aime ! Ne manquez pas l'incroyable Cream In My Coffee, ni My Love !

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Joe Doucet : Houston's Third Ward Blues

Dialtone Records

L'histoire veut que Joe Doucet se soit spontanément présenté dans la rue à Roger Ward, historien du blues du Texas et de la Lousiane, prétendant savoir jouer de la guitare qui était posée là. Roger le prit au mot et faillit tomber par terre à l'écoute de ce que Joe réussit à tirer de l'instrument. Tout ceci se termina en studio chez Dialtone et ce CD en est le résultat. Comment cet homme de petite taille, à la voie aigrelette et au jeu de guitare pour le moins incertain dans les solos, arrive à produire une musique aussi prenante est un de ces mystères dont le blues est fait. Accompagné par un groupe de vétérans dont Earl Gilliam au piano, Joe vous prend aux tripes du début à la fin. Cela commence par une ballade mourante, où chaque musicien semble vivre sa vie propre, pour se poursuivre avec un boogie torride, I Ain't Going Down, qui renvoie aux oubliettes tous les pseudo Canned Heat de la terre, braillé plutôt que chanté, qui vous scotche à l'écoute du reste du disque. Ballades cajun speedées, reprises déjantées (Scratch My Back et If You Love Me (Like You say), rythmes chaloupées, sax velu en riffs ou solos, intermèdes acoustiques plus texans que nature, ballades langoureuses avec paroles en français, production brute, répertoire taillé pour la scène, un disque dont on ne se remet pas.

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Mac Arnold & Plate Full O'Blues : Nothin' To Prove

Plantation Productions #1

La biographie de Mac Arnold met en avant le fait qu'il ait accompagné Muddy Waters sur scène pendant un an. Il a aussi joué avec James Brown, Otis Spann, John Lee Hooker, les Temptations ou BB King, quel CV ! Ceci explique peut-être le côté iconoclaste de son Chicago blues. Comme quoi, on peut faire vivre la tradition de la cité des vents sans abuser du shuffle. La variété des rythmes utilisés rend ce disque bien vivant, propulsé par des guitares au son millésimé, des claviers et harmonicas en contrepoint, et une batterie volontaire. Mac Arnold finit de pomper le tout par son jeu de basse minimaliste et une voix à réveiller les morts. Nulle envolée héroïque mais une recette simple consistant à raconter des histoires qui sentent bon le vécu sur des musiques dansantes, gorgées de notes bleues. Tout cela pourrait être vu comme similaire à ce que faisait Willie Kent mais j'y trouve personnellement plus de chaleur et de profondeur. Ecoutez les deux versions de (Get On) Back To The Country, l'une acoustique, intimiste, en studio, l'autre électrique, live, avec des riffs de slide qui ressuscitent Muddy Waters, et essayez de résister...

C'est dans les vieilles marmites que l'on fait le meilleur blues. Ajoutez à ces trois-là Harmonica Shah, Big George Brock et Big Pete Pearson et vous verrez que l'avenir appartient aux papys !

Christophe Mourot

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Fillmore Slim : The Legend of Fillmore Slim

Mountain Top Productions CD MPT777 - 13 titres (67:35)

Good job ! Mountain Top Records, le label californien, vient de sortir une - nouvelle - petite perle : The Legend of Fillmore Slim. Les 13 titres de ce natif de la Nouvelle Orléans qui alla tenter sa chance pendant les 50's sur la côte Ouest dans la baie de San Francisco vont régaler les amateurs d'un blues atypique et très personnel, dans le droit fil des précédents opus sortis sur ce label (cf. The Game). Le combo qui a été formé pour la circonstance en studio est particulièrement à son aise avec Rick Estgrin, Joe Louis Walker, Frank Goldwasser, Bobby Webb et Leonard Gil. Ses textes sont mortels, qui évoquent un sacré tempérament ainsi qu'une vie aux tribulations et aux accents "borderline" fascinante. L'album est d'un excellent niveau musical mêlant subtilement funky/blues, ambiance branchée de la West Coast et blues low-down, le tout avec un groove décapant... Cerise sur le gâteau, les touches vocales et rythmiques empruntées au rap sont elles aussi terriblement accrocheuses. Que du bonheur ! Parmi les titres les plus réussis de cette galette, citons Hey Little Brother, slow down en mode mineur, à l'atmosphère saisissante et profonde, sur lequel on découvre son fils Franck Sticks. Qu'on se le dise, Fillmore Slim s'inscrit désormais dans la légende des grands auteurs interprètes de la Côte Ouest. Incontournable.

Philippe Prétet



Andrew Brown : Big Brown's Blues

Black Magic Records 9039-2 (CD1 73:37, CD2 68:14)

En rééditant quasiment toute l'oeuvre d'Andrew Brown (1937-1985) dans ce superbe pack cartonné double, Gerard Robs, le boss du label hollandais Black Magic fait le bonheur des nombreux amateurs du West Side Sound qui se sentaient orphelins de leur héros et regretté guitariste chicagoan. Véritable collector avant même sa sortie, ce coffret renferme un remarquable livret signé Dick Shurman et Bill Dahl comprenant la discographie complète et datée, et les enregistrements effectués pour le label USA, la compagnie Brave Records, Four Brothers, Double Trouble et Black Magic. Au rayon surprise, on découvre deux titres inédits de la séance Alligator de 1979 et une superbe session privée de 1982 (trois titres) enregistrée dans le sous-sol de sa propre maison avec ses amis musiciens dont Jimmy Johnson, Pr Eddie Lusk Jr ou Jerry Porter. Les faces des deux albums vinyles parus en 1982 et 1985 constituent à l'évidence un des sommets du Chicago blues des années 1970-1980. Voix chaude et suave, soli incisifs, compositions en mode mineur, atmosphère sensuelle et évocatrice... Les superlatifs ne manquent pas pour caractériser cet artiste au sommet de son art au début des années 80. Malheureusement malade, Andrew Brown s'épuisera et sera emmené par la grande faucheuse en 1985. Il a néanmoins enregistré vers la fin de sa vie des titres emblématiques d'un talent pur et rare. Parmi d'autres, et toute chose étant égale par ailleurs, on écoutera en priorité une sublime version de morceaux lents comme Losing Hand, et de It Took A Long Time à l'intensité dramatique saisissante, issus du LP Double Trouble de 1985, Mary Lane ou encore le truculent Love Me paru en 1982 chez Black Magic. Les heureux détenteurs des LP précités pourraient légitimement hésiter à investir dans ce coffret qui doublonnera en partie avec leur véritable trésor en vinyle. Or, le son remastérisé, la présentation superbe et soignée voire la passion du blues nec plus ultra l'emporteront aisément sur des considérations bassement mercantiles.
Un achat absolument indispensable. Attention, vente en ligne limitée !

Philippe Prétet

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Charles Pasi : Mainly Blues

Autoproduit

Je suis en train de réécouter Mainly Blues de Charles Pasi, et ce que je trouve de plus en plus remarquable c'est qu'en plus de n'aligner que des compos personnelles, il n'en fait jamais des calques ou des copies carbones de classiques. Les influences sont là mais ont été intégrées au feeling de l'artiste pour créer quelque chose d'original. D'ailleurs, le fait que cet album ait été choisi par la "Blues Foundation" pour la finale à Memphis indique qu'ils y ont trouvé quelque chose que les autres concurrents du crû ne leur proposaient pas. Est-ce cette délicieuse nonchalance jazzy que l'on retrouve dans She's, le shuffle endiablé du début de If I Move contrastant avec le refrain lancinant jusqu'aux solos respectifs, à la fin, d'Antoine et Charles, la "poignance" de White Boys Blues avec son attaque en wah-wah à l'harmo, des premières notes jusqu'à la progression finale, le snappy jazz contrebasse-fingers-guitare de Talking with my Friends avec Charles babillant joyeusement dans les aigus, la descente ragtime de The Private's Last Night avec ce sublime solo de gratte sur lequel ensuite l'harmo déboule countrysant et guilleret, le funky blues This Girl surprenant après un début tout en douceur et sa succession de breaks, l'enjoué Happy Man et son tricot gorgé de feeling à la National derrière, le virtuose Balkans Boogie d'une écriture très cinématographique à sa façon de nous faire voyager à travers l'ancienne Europe, et pour finir le très beau They Call Me Lazy. Lazy ? Non, moi j'appelle ça prendre le temps de vivre et d'exister.

Paco



Tom Feldmann & the Get-Rites : Side Show Revival

Magnolia MRC 003

L'auhentique photo sur papier glacé que j'ai reçue avec la doc de ce CD présente un jeune cow-boy campé derrière sa National, flanqué d'un contrebassiste et d'un batteur à l'équipement minimaliste. Je confesse - pour rester dans le thème du disque - avoir éprouvé une certaine appréhension à la lecture des titres, tous d'inspiration religieuse. Persuadé que cette firme de Montrose (Minnesota) n'avait pas frappé à la bonne porte, j'ai tout de même ouvert... mon lecteur de salon, et faute de trouver l'adjectif approprié je livre platement ma première réaction à l'écoute de ces onze morceaux : "c'est vachement bien!"
On est très, très loin des choeurs de Gospel, mais on ne tombe jamais dans les accents lénifiants de la country music ni dans un expressionnisme faussement inspiré de Blind Willie Johnson. La conviction qui anime la voix de Tom Feldmann laisse transparaître de sacrées réserves de puissance, son jeu de guitare slide dénote une solide technique, mais tout ici sonne "juste" et jamais ses ponctuations instrumentales ne viennent briser la continuité du chant. Dans quelle mesure ses textes constituent un renouveau du message évangélique, j'avoue ma totale incompétence pour en juger ! ;-) tout ce que je constate, c'est une expression exempte d'artifices, une communication directe servie par une mise en place impeccable, qui coule avec une telle évidence que même les répétitions "passent" sans produire l'effet incantatoire tant redouté. Une musique légèrement folkisante, inventive et dynamique, qui malgré ses accents modernes n'est évidemment pas exempte de références à la tradition - et un son très sympa (enregistrement analogique, proclame la pochette), si on excepte quelques effets de cymbale discutables et une basse un peu trop présente.

Patrice Champarou



Robert Lockwood Jr : Steady Rollin' Man

Delmark DD-630 - 14 titres (41:06)

Dans cette session enregistrée en 1970 et qui fait l'objet d'une réédition remastérisée aujourd'hui, Robert Lockwood Jr (1915-2006) apparaissait pour la première fois comme leader. Le bluesman installé à Cleveland depuis les années 60 s'était entouré de la fameuse formation des Aces comprenant alors Louis Myers (g), Dave Myers (b) et Fred Below (d). L'influence de son beau-père le mythique Robert Johnson, d'un Charlie Christian ou d'Eddie Durham transpire dans cette session à la musicalité et aux sonorités du Chicago blues des 50's matinées d'une ligne mélodique jazzy. L'album, à travers des titres comme Blues and Trouble par leur côté nonchalant et cool, baigne dans une atmosphère sirupeuse et indolente qui était la marque de fabrique de Robert Lockwood Jr, caméléon flirtant avec les styles et qui fut tant apprécié par les musiciens de la cité des vents (voir LGDG 63, article de Romain Pélofi). Un album recommandé pour redécouvrir l'un des monstres sacrés du blues.

Philippe Prétet

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La Gazette de Greenwood N°64