Charles Isaiah "Doctor " ROSS :

The One Man Band

Philippe PRETET
LGDG n°64

Charles Isaiah "Doctor" Ross (1925-1993) fut l'un des rares hommes-orchestres d'après-guerre qui a su développer une assise rythmique et un swing dignes des plus grands interprètes. Ce musicien atypique excellait dans un phrasé composé de riffs rythmiques et des motifs de boogie qui lui donnaient une plus grande ampleur de son. La rythmique jouée était généralement construite à partir de l'harmonisation des riffs de base, ce qui explique que l'on retrouve souvent dans sa musique un mouvement mélodique uniforme et quelque peu "basique". Son surnom "The One Man Band" résume à lui seul l'œuvre magistrale d'un truculent personnage, docteur es blues. Le mystère plane toujours sur le sens à donner au contenu obscur de sa légendaire mallette dont il ne se séparait jamais...


L'homme-orchestre à la mallette mystérieuse...

Charles Isaiah "Doctor" Ross, d'origine Cherokee, était un véritable homme-orchestre : chanteur, guitariste, harmoniciste et batteur foot-stomping (Tunica Ms 21 octobre 1925 - Flint Michigan 28 mai 1993). Il fut, avec Joe Hill Louis, l'un des principaux représentants du courant ayant adapté le blues rural qui ont sévi à Memphis pendant les 50's...

Tous deux jouaient de la guitare et de l'harmonica. Le "Doctor" portait son harmonica fixé à un harnais autour du cou, actionnait les pédales, au choix, d'une grosse caisse ou d'une cymbale " charleston " si ce n'est les deux en même temps.
Cette technique qui consiste à jouer simultanément de la guitare et de l'harmonica peut surprendre et paraître parfois rudimentaire… Certes, elle ne permet pas de grands exploits instrumentaux. Mais elle peut procurer une unité de rythme et de swing personnel que n'auront jamais ou rarement les instrumentistes.

Blue Horizon

Doctor Ross était de ceux-là, qui excellait dans un phrasé composé de riffs rythmiques et des motifs de boogie qui lui donnaient une plus grande ampleur de son. La rythmique jouée était généralement construite à partir de l'harmonisation des riffs de base, ce qui explique que l'on retrouve souvent dans sa musique un mouvement mélodique uniforme et quelque peu "basique".
C'est en 1951 qu'il commença à enregistrer ses premières faces en 78 tours pour le label Chess. En 1952, Isaiah Ross fut l'un des tout premiers à enregistrer pour Sam Phillips et le label Sun. Les titres Boogie Disease, ou Chicago Breakdown avec lequel il signera un succès d'estime, sont considérés comme les morceaux qui préfigurent le rockabilly. Ces titres feront la fortune des studios Sun... au grand dam de Doctor Ross !

Seul ou en groupe, Doctor Ross était capable de surprendre. C'est à l'armée qu'il gagna, semble-t-il, son surnom, dû à sa curiosité et à son goût prononcé pour la médecine. Sa mallette mystérieuse qu'il trimbalait partout aurait contenu d'obscurs bouquins ainsi que ses harmonicas...

Loin des supputations, les amateurs de blues savent bien qu'à l'écoute de Call The Doctor, la prescription d'un bon boogie blues vaut bien mille "médecines", à consommer sans modération !

Un vrai gaucher qui jouait sur une vieille Gibson sèche à l'envers
et de l'harmonica retourné...

Avec son fameux triptyque, guitariste, harmoniciste et chanteur auteur compositeur, Dr. Ross a perpétué, tant en individuel qu'en combo, une tradition qui inclut également Joe Hill Louis, Daddy Stovepipe et Jesse Fuller.

La musique de Dr Ross n'a pas été forcément novatrice, par rapport à celles de ses pairs, mais elle est tout de même immédiatement reconnaissable, en partie parce que le jeune Isaiah - qui était un vrai gaucher - a appris à jouer de la guitare de sa propre manière, inversée, disait-il.
Doctor Ross ne confiait-il pas à Barry Lee Pearson pour Living Blues en 1991 : "Je joue à l'envers parce que je suis gaucher. Je fais tout de manière opposée. J'ai mes grosses cordes en bas et mes fines en haut ; c'est pour cela que je joue de manière inversée." [1]

Doctor Ross Copyright Robert Barclay

Signe de sa grande maîtrise des secrets du Boogie, la guitare de Dr Ross était accordée en Open G tuning, comme le mythique John Lee Hooker et, semble-t-il, d'autres artistes du Delta.
Ross a également joué de l'harmonica dans un harnais, le french harp, qu'il se plaisait à retourner, avec les notes basses vers la droite. Son jeu est fortement inspiré de celui de John Lee " Sonny Boy " Williamson.
Au niveau instrumental, Ross a perfectionné la relation entre la guitare et l'harmonica. A la différence d'autres artistes du Delta qui s'accordaient en open G tuning, Ross n'a pas employé de bottleneck, préférant jouer sur sa vieille Gibson en riffs, tout en percussion, sorte de réminiscence du jeu de Barbecue Bob, le guitariste douze cordes d'Atlanta.

Bon chanteur, d'une voix tranchante et puissante, le jeune Ross a débuté en jouant de l'harmonica à l'âge de six ans. En, 1936, il rencontre G. P. Jackson avec qui il joua, ainsi que le pianiste Willie Love - dont il épousera plus tard les deux cousines - dans les juke joints du Delta de sa région natale autour de Tunica (Ms) jusqu'en 1942, période à laquelle il a formé un combo avec Wiley Galatin.
Avec ce dernier, ils s'installent à West Helena (Arkansas) ; sous le nom de "Doctor Ross and His Jump and Jive Boys" et plus tard "Dr Ross and the Interns", ils sont engagés à la station KFFA pour animer des programmes radiophoniques patronnés par "Cat Clothing". Dr Ross jouait aussi ponctuellement avec des musiciens de blues du Northern Of Mississippi comme le batteur Barber "Bobby" Parker ou le percussionniste Robert "Bro Muck" Moore.

Mobilisé en 1943, il perd de vue ses acolytes des débuts. En 1947, libéré de l'armée où il a appris à jouer de la guitare, il participe à des émissions de radio à nouveau avec Wiley Galatin sur les antennes de la WROX à Clarksdale (Ms) et de la WDIA à Memphis, chef-lieu du Tennessee, pour des émissions radio sponsorisées par les cigarettes Camel. C'est aux studios de la WDIA qu'il découvre B.B. King.

Les premières faces pour Chess et la période Sun

Image empruntée à Stefan Wirtz

Rappelé comme réserviste par l'armée en 1950, Ross fut libéré en 1951 et devait graver avec Wiley Galatin Country Clown et Dr. Ross Boogie, ses premières faces en 78 tours pour le label Chess. Celles-ci ne furent tirées qu'à peu d'exemplaires et ne se vendirent pas bien. Dr Ross était alors drivé par Sam Phillips qui faisait du scouting pour le label chicagoan des frères Chess.
Sam Phillips lui proposa alors de travailler directement pour lui sur son tout nouveau label. Dr Ross fut donc l'un des tous premiers à enregistrer pour Sun. C'est entre 1951 et 1954 qu'il réalise une superbe session pour Sam Phillips qui restera inédite jusqu'en 1972, année pendant laquelle elle a pu paraître grâce à Chris Strachwitz pour le compte du label Arhoolie. (His First Recordings, LP 1065).

Cet album - avec ceux de Joe Hill Louis - devait constituer l'archétype du boogie down-home joué dans les bouges des années 50... enregistré selon les titres avec Henry Hill (piano), Reubin Martin (washboard), Tom Troy et Wiley Galatin (guitare), outre le batteur Bobby Parker.

Des rapports épiques entre Sam Phillips et Doctor Ross

A l'évidence, la période Sun marquera à jamais Dr Ross.

En effet, les rapports entre Isaiah Ross et Sam Phillips étaient épiques, comme ils le furent entre le producteur et d'autres bluesmen noirs américains en mal d'enregistrement. (cf article Frank Frost LGDG # 62)
Selon Doctor Ross, Sam Phillips qui enregistrait pour le label Sun, affirma que s'il arrivait à trouver un blanc capable de jouer et de chanter aussi bien qu'un Noir, il lui ferait gagner un million de dollars. C'est ainsi que Sun découvrit le jeune Elvis Presley. Doctor Ross en avait gardé un souvenir précis :
"C'est la manière dont ils me traitaient au sujet de mes disques. Ils ont pris mon argent et l'ont mis sur Elvis Presley. Vous savez, pour soutenir son disque (...)" [2]

Dans ce contexte, l'amertume et la rancœur étaient exacerbées.
"La fois suivante, quand je suis revenu, Elvis Presley venait d'entrer dans la maison. Ils ont donc entièrement supprimé toute ma promotion pour la reporter sur lui. Joe Hill Louis, Willie Nix et moi, nous avons sans doute été parmi les premiers visés. On s'est retrouvé ainsi toute une bande. Et pourtant, c'était nous qui étions à l'origine de tout cela." [3]

En 1991, Doctor Ross, qui se remémorait pour la revue Living Blues ses souvenirs en présence de Barry Lee Pearson, faisait le cruel parallèle entre Big Mama Thornton qui n'avait gagné que $500 en chantant Hound Dog par rapport aux millions de dollars d'Elvis Presley qui avait repris le titre pour en faire un hit.
"(...) il y a une vieille loi dans le Mississippi, quand vous voulez traverser la ligne Mason-Dixon, qui dit ceci : White Here and colored there. C'était leur manière de nous traiter." [4]

Du Michigan aux festivals européens en passant par l'AFBF

Déplorant que ses royalties ne puissent servir en fait qu'à promouvoir les enregistrements d'Elvis Presley, Doctor Ross devait quitter définitivement le label Sun et partir s'installer en 1954 dans le Michigan à Flint.

Doctor Ross trouvait un emploi aux usines General Motors et enregistrait sporadiquement à Flint et à Detroit. A partir de 1958, Dr Ross devint alors un véritable One-Man Band et grava entre 1958 et 1963 quelques petites perles pour DIR (Industrial Boogie), Fortune (Cat Squirred) et Hi-Q (Cannonball).

Doctor Ross Copyright Robert Barclay

Retrouvé par Pete Welding et Don Kent, Dr Ross allait enregistrer en 1965 un bon album, sous la houlette de Pete Welding pour le compte de Milestone, paru chez Testament Records, et un "Live" à l'Université de Chicago paru en LP sur le label Takoma. Suivait une galette recherchée par les collectionneurs pour Blue Horizon (The Flying Eagle) et quelques faces pour XTRA. Il devait alors s'embarquer dans la grande aventure des festivals de blues, aux States et en Europe (American Folk Blues Festival). Un album Live at Burnley Blues Festival devait être enregistré en 1991 pour le label JSP.

Au début des seventies, les amateurs européens purent découvrir un véritable bonimenteur qui baragouinait dans un anglais peu orthodoxe des compositions personnelles émouvantes par leur sincérité et leur âme authentique, comme dans Dr Ross Breakdown, prise alternative de Chicago Breakdown, ou dans Little Soldier Boy qui relate l'expérience militaire de Ross en Corée. (*)
Son humour truculent rejaillissait positivement sur le public. "I'm kind of like the little boy from the West; I'm different from the rest." Différent peut-être mais très bon, comme en jouant l'un des morceaux phares de son illustre mentor, Good Morning Little Schoolgirl dont la structure aérée lui permettait tous les écarts de voix et d'harmonica. [5]

Finalement, n'est-il pas Doctor Ross' One Man Boogie ? Ce qui est sûr, c'est que la potion magique du "Doctor" va encore nous faire tourner longtemps la tête ! A prendre entre tous les repas, matin midi et soir... sans modération.

© 2007 Philippe PRETET pour LGDG




(*) Steve LaVere indique dans les notes de pochette de Boogie Disease (Arhoolie CD 371) que Little Soldier Boy pourrait être une adaptation de Philippine Jump, titre de ses débuts réalisé en souvenir de son incorporation aux Philippines en 1944, et dont la mélodie sonne comme l'intro de Don't You Remember Me de John Lee Hooker.

Sources :

Remerciements à Gérard Herzhaft pour avoir mis à ma disposition sa collection de la revue "Living Blues" et à Maurice Duffaud pour sa collection discographique.

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La Gazette de Greenwood N°64