La Rubriqu'à blues...


Philippe Prétet
LGDG n°65

Frankie Lee Sims

Frankie Lee Sims : Walking with Frankie

AIM 1089 CD (Australie) - 14 titres (40:54)

Divine surprise en fouillant les bacs de mon disquaire favori pour y dénicher une réédition des rares faces d’un des artistes majeurs du Texas Blues d’après-guerre resté quasiment inconnu des amateurs outre-Atlantique. Frankie Lee Sims (1917-1970) n’a effectivement pas connu le destin exceptionnel d’un Lightnin’ Hopkins, loin s’en faut, quand bien même il fut son cousin et le neveu de Texas Alexander - excusez du peu. Sa discographie famélique explique peut-être cela : deux 78 tours gravés en 1948 et une production de qualité égale chez Specialty entre 1953 et 1954, outre quelques faces pour Ace à Jackson (Ms) et pour son obscur sous-label Vin pour lequel il enregistra l’excellent She Likes to Boogie Real Low. La plupart de ces faces originales ont été rééditées par Ace et par West Side. La présente session avait été enregistrée à New-York en 1960 au King’s et curieusement délaissée par le producteur Bobby Robinson. Le label australien AIM la remet donc au goût du jour après une édition en vinyle chez Krazy Kat en 1985. On y découvre un bluesman profond et torturé, à la voix sombre, rauque et intense. Son jeu de guitare est fruste et incisif. Des accords plaqués, un son saturé sale et ample donnent une atmosphère lourde et suintante à cette session qu’une rythmique homogène accompagne avec brio. Ce blues brut qui renvoie aux standards des 50’s (le son n’a pas été remastérisé) est profond et ne laisse pas insensible. Il est donc urgent de (re)découvrir les faces d’un brillant interprète mort prématurément de ses démons et trop longtemps oublié. Chaudement recommandé.

Philippe Prétet

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Beverley 'Guitar' Watkins

Beverley "Guitar" Watkins : Don’t Mess with Miss Watkins

Dixiefrog DFCD 8633 - 12 titres (45:46) + Vidéo (8:00)

Logiquement, cette jeune septuagénaire installée dans l’Alabama aurait mérité de couler une paisible retraite entourée de ses enfants et petits-enfants. Que nenni ! Beverley Guitar Watkins préfère « tourner, voyager, bien jouer le blues et être payée pour ». Tout est dit. Tim Duffy, le boss de la fondation Music Maker, ne s’y est pas trompé en l’engageant. Sur scène, cette blueswoman charismatique propose un show bluffant dans le droit fil d’un Chuck Berry mais en plus bluesy, bien sûr.

C’est en 1958 que derrière Piano Red, Beverley débuta à la guitare rythmique. Ensuite, à partir de 1966, d’abord avec le pianiste Eddie Turner et ensuite seule, cette blueswoman atypique jouera entre deux jobs précaires au gré des engagements, souvent dans les clubs, les églises, parfois dans la rue voire dans le métro. Tim Duffy lui redonnera il y a peu une seconde chance en tant que guitar leader. Ce disque constitue donc une reconnaissance certes tardive mais bien réelle pour celle qui a (trop) souvent galéré. Voix au timbre suave et chaud, technique avérée, jeu souple, fluide et délié, Guitar Watkins prend les choses comme elles viennent, nonchalamment, les unes après les autres. Son blues lui ressemble. L’ambiance au final en sort bonifiée. C’est ce que le producteur Mike Vernon a su préserver. La superbe version de Red Mama Blues, slow down avec un léger falsetto, vaut à elle seule l’achat de cet album. Get out on the floor possède un groove saisissant réhaussé par une section de cuivres rutilante. Cerise sur le gâteau avec ce regard affûté sur le monde par une femme qui a un long vécu, comme dans le vibrant Late Bus Blues et dans Baghdad Blues. L’album s’achève sur une note gospélisante rafraîchissante dans Jesus Walked the Water avec en back-vocal un chœur à l’unisson. Philippe Langlois, le boss de Dixiefrog reprend une formule CD audio + vidé qui a déjà fait ses preuves et que l’on a déjà louée ici (cf. LGDG 63) La version DVD qui comporte deux titres résulte d’un enregistrement live au New Morning à Paris réalisé en mai 2007 avec Albert White (g), Sol (b) et Ardie Dean (d). On y découvre sans surprise une Beverly Guitar Watkins qui fait son show devant un public médusé. Le digipack est comme à l’accoutumée de qualité chez Dixiefrog. Sans fard ni paillette, Beverly Watkins, artiste noire américaine qui vient d’avoir 70 ans, est inconnue de la majorité des amateurs en Europe. Cela ne l’empêche pas de faire le bonheur de ceux qui la découvrent sur scène. Si elle passe près de chez vous n’hésitez pas à vous rendre à son concert. Un achat fortement conseillé.

Philippe Prétet

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The British Tours 1963-1966

The American Folk Blues Festival : The British Tours 1963-1966

Universal 06025172058888/Universal DVD - 74 minutes

Les amateurs qui possèdent les trois premiers volumes incontournables de la série vont à nouveau pouvoir se réjouir. Une autre rareté est enfin disponible. Certes, les sourcilleux diront que la plupart des artistes de ce quatrième opus ont déjà été présentés auparavant. Mais qu’importe...? on ne s’en lasse pas ! En effet, comment faire la fine bouche lorsqu’on (re)découvre un Sonny Boy Williamson II truculent à l’harmonica, un grand Muddy Waters, la technique hors pair d’un Lonnie Johnson ou encore les débonnaires et attachants Joe Turner et Big Joe Williams ? Les images de l’histoire du blues noir américain d’après-guerre défilent devant nos yeux ébahis avec une sirupeuse indolence. Tout cela a un côté magique qui donne le frisson... quand bien même un certain Lightnin' Hopkins semble fatigué, détaché et lointain, avec un jeu souvent à la limite, hésitant et arythmique. Or, n’est-ce pas justement ce côté-là « humain » du mythique personnage qui est criant de vérité ? Junior Wells, tel un danseur de rue, donne un show infernal qui est précurseur de ce qui deviendra le hip-hop. La cerise sur le gâteau est constituée par les deux titres décoiffants du Loup, Howlin' Wolf, au regard glaçant, dont la voix puissante et râpeuse, la stature et la présence charismatique éclaboussent la scène. Une telle intensité et une puissance émotionnelle lorsqu’il hurle littéralement ses textes font raidir les poils. Que dire aussi de ses phrases certes linéaires mais bigrement efficaces à l’harmonica diatonique. Le grand art, tout simplement. Sugar Pie Desanto fait figure à côté de jeune fille sage tout comme lorsqu’elle est au contact de Willie Dixon. Que nenni ! Ce petit bout de femme prometteuse est de celles que l’on oublie pas lorsqu’elle chante avec brio un langoureux et très expressif Rock Me Baby. Le caméraman émoustillé en oublie d’ailleurs de se concentrer sur le superbe passage de la guitare du tout jeune Hubert Sumlin. En prime, les plans du bonus track sont tournés au terminus d’une gare qui semble désaffectée et dans laquelle les voyageurs du blues descendent du train pour assister au… concert . Incroyable mise en scène ! On y retrouve, comme si on y était, Muddy Waters d’abord entouré de fans et surtout ensuite Sister Rosetta Tharpe qui arrive... en calèche dans cet endroit incongru et imprévu. Elle est accueillie par un Cousin Joe hilare et entame, en faisant les cent pas sur le quai, une version géniale de Didn’t it rain? et de Trouble in mind. Moment quasi intemporel que ce bonus tourné en 1964 à l’occasion de l’American Gospel Caravan et non pas lors de l’AFBF (dixit Jean Buzelin). [NDLR: dixit aussi Patrice Champarou, qui précise que ce spectacle du "Folk Blues and Gospel Caravan" s'est également déroulé à Paris (auditorium de la R.T.F. Quai de Passy) le 12 mai 1964. On y attendait Mississippi John Hurt et Lightnin' Hopkins qui ne sont jamais venus, le second étant paralysé par la même peur de l'avion dont il a eu peine à se remettre au début de la tournée AFBF.]

Un bémol : les approximations sur les crédits (par exemple, c’est bien Willie Big Eyes Smith qui est aux fûts [NDLR: et Ransom Knowling à la contrebasse] avec Sister Rosetta Tharpe sur Trouble in Mind et non pas un inconnu) et quelques omissions dans la discographie qui ne doivent pas cacher l’intérêt évident de ce nouvel opus. Ce qui est rare est précieux. Bref, vivement le cinquième opus...

Philippe Prétet

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Second Degree Burns

Eddie Burns : Second Degree Burns

Blue Suite BS-120 D - 11 titres (43:42)

Eddie Burns est, comme Eddie Kirkland, l’une des figures emblématiques des clubs de Hasting Streets, piliers du Detroit Blues d’après-guerre. Après avoir joué avec John Lee Hooker au début des fifties, il s’est construit une solide réputation d’ harmoniciste et de guitariste discret et efficace. Blue Suit, label de l’Ohio, a eu nez creux en produisant avec 2nd Degree Burns un album d’excellente facture. D’emblée, l’écoute révèle une subtile alchimie entre ses racines du blues du Mississipi et celles de l’urban blues, deux styles qu’il affectionne tout particulièrement. Ses onze titres originaux de cette galette swinguent parfaitement avec un zeste roots bien léché à la production. Entouré par des musiciens de clubs tels Bobby Welch (d), Joe Hunter (p), Frank Bryant (b) et par son frère Jimmy qui a fait le déplacement depuis « Chi-Town » pour l’épauler à la guitare, Eddie convainc par sa sensibilité musicale et son style tout en retenue qui s’inspire de son mentor John Lee « Sonny » Boy Williamson. Cet album s’inscrit donc dans la veine de ses deux derniers LP remarquables qui datent de 1972 et 1973 pour Action et Big Bear. Sans hésitation.

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Philippe Prétet


Pascal "Paco" Martin
LGDG n°65

Check E. Weiss

Chuck E. Weiss : 23dr & Stout

Cookyng Vinyl - 13 titres

Il y a des trucs qui sont... comment dire? des expériences. On ne les conseille qu'à ceux dont on sent qu'ils en seront dignes et qu'ils pourront le supporter. Âmes sensibles s'abstenir donc. La dinguerie de la chose doit avoir du répondant parce que pas formatée, sauvage et nécessitant de la part de l'auditeur une attention se rapprochant de celle du mateur à la James Ellroy, teenager reniflant sa proie au creux d'un buisson tacheté de néons du côté de Hancock Park. Un max de plaisir pour un max de danger. On entre dans le film que l'on se fait comme par effraction mentale c'est-à-dire que tous les verrous sautent.

Je suis en train de déguster le dernier CD de Chuck E. Weiss intitulé Deranged Detective Mysteries. L'équivalent au cinoche est à aller chercher du côté des films de Tod Browning. On est en plein dans "Freaks" et sa galerie des monstres dont la monstruosité physique n'a d'égales que le coeur et l'humanité qui s'en dégagent même au plus profond de la boue dans laquelle les gens "normaux" les confinent.

Le premier titre : Prince Minsky's Lament est un espèce de boogie mutant sur lequel la voix de Chuck déroule d'un flot monocorde une histoire imbitable sur un tapis de guitar swamp, de guimbardes et toms basse régulier comme un encéphalogramme de plongeur en apnée. Une sorte de grand bleu envoûtant.
Le deuxième titre Sho is Cold en hommage à Sterling Holloway (acteur américain génial plus connu pour ses doublages : voix de Dumbo, Bambi, les aristochats et Winnie l'ourson) est un morceau jazzy sur le lequel ce grand malade balance son texte avec une voix de fausset plus qu'inquiétante. Un grand moment de déjante. Node Nada bastonne sec. Le genre de titre que les mecs de Hells Kitchen et Jésus Volt doivent rêver d'écrire sans arrêt. Le quatrième Half Off at the Rebop Shop me fait penser aux impros jazz-beat. Jack Kérouac à qui on aurait greffé les cordes vocales de Yosemite Sam.
Another Drunken Sailor Song (The lil' Ligeemo Song) est une ballade sublime contrebasse-accordéon-trombone-tuba à chialer se terminant sur un sifflotement émouvant.
Room with a View est une espèce de boogaloo doo-wop sur un lit de guitares crasseuses simplement souligné par le rythme lancinant d'une grosse caisse. Ce qui est tordant c'est que Chuck semble vouloir faire toutes les voix en même temps. Le sanglot d'orgue à la fin en jette.
Fake Dance avec son harmo lancinant et son riff de guitare Deep South sur lequel le saxo déboule comme une sirène de steamboat est un hommage à Slim Harpo. Quand on a été batteur de Muddy Waters, Willie Dixon et Dr John... bon sang et bourbon en perfusion ne sauraient mentir.
Quant à Primlose Lane avec sa dentelle jazzy à la gratte et les accords de piano tombant derrière tel un crachin bluesy, on se dit que la bande de l'époque... Tom Waits, Rickie Lee Jones et sa seigneurie, ça devait être quelque chose. De vrais princes de la nuit dont le palais était le Tropicana Motel.
"23rd and Stout" permet de comprendre qu'avec sa voix ce mec est capable de refaire à lui seul l'intégrale de Tex Avery à toutes les vitesses. La partie de saxo crémeuse à souhait est à tomber, guitare et congas à l'avenant. Pour ce qui est de Man Tan le monologue au début tient de Lenny Bruce avant de dégénérer en Gospel a cappella avec pour seul accompagnement des claquements de doigts.
Le 11° titre The Phone Conversation est un chef-d'oeuvre, un sommet de mélancolie... juste l'acoustique sur lequel Chuck a la voix au bord des larmes sauf qu'on ne sait pas de quel côté tellement c'est beau. Comme équivalent je ne vois que Town Van Zandt chantant My Proud Mountains ou The Hole sur son dernier disque Highway Kind paru en 1997 chez Normal.
Piccolo Pete... rien que le titre est une sorte de Country New Orléans complètement schtarbé où on parle de Jésus qui aurait du mal à enfiler ses cuissardes de rodéo, si j'ai bien compris. Dur de ne pas dérailler avec ce genre de gusse.
Le dernier titre Goodbye, so Long sent l'écurie avec son rythme rockab' frelaté. Le truc idéal pour fin de concert quand tout le monde est rincé. De toute façon un mec dont Tom Waits dit qu'il est plus déjanté que lui, pour qui Rickie Lee Jones a écrit une chanson... remember Chuck E's in Love, qui a monté avec Johnny Deep le "Viper Club" quand sur L.A. les groupes de heavy moule burnes et crinières de juments faisaient la loi, qui de plus n'a sorti que 4 disques en 25 ans et qui a répondu à un journaleux qui lui demandait pourquoi il avait attendu aussi longtemps entre deux : "j'avais des courses à faire" ne peut qu'être "extremely cool", à l'image du titre de son album de 1999.

Discographie :

If you ask me why I recorded this album I would tell you "because it was the wrong thing to do" - Classe, non ?

Paco.

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Steve Verbeke

Steve Verbeke & le Roots Trio : Parano

SV/Mosaic - 13 titres

Pour sa troisième galette, Steve Verbeke est tombé sur la bonne part car c'est une sacrée tranche de feeling authentique qu'il nous sert chaude bouillante au comptoir. Le son est sale (prise de son géniale) mais comme peut l'être la bouille d'un gavroche de Paname et de sa banlieue. Sourire craquant comme un croissant sortant du four du boulanger au petit matin après une nuit de déglingue, d'amour ou de musique au coin du zinc. C'est d'ailleurs souvent là que l'on entend les plus belles histoires.
Donc pour moi on tient là un peu notre Gavroche du Blues, mais pas seulement à l'image de la pochette du livret graphé par Jeff Pourqué qui a fait un boulot remarquable. On sent que l'univers au coeur duquel les 13 morceaux vont nous essorer le nôtre correspond à une réalité vécue qui ne va pas chercher à nous faire croire que l'on est à Chicago ou ailleurs. Il est à noter d'ailleurs que deux des musiciens viennent d'horizons divers. Jean Marc Labbé au sax a joué avec la Mano Negra entre autres, ce qui explique cette façon de jouer tout en tension sans jamais lacher le morceau. Il faut dire que les concerts dans les squats de l'époque tenait du combat de rue entre les différents alternos et que si un groupe commençait à penser aux petits oiseaux ils se faisaient aussi sec bouffer par les Cats bondissants de la fosse. Cette façon canaille de balancer ses chorus me fait d'ailleurs sacrément penser au sax de Michel G. période "Quartier libre" de La souris déglinguée. A l'abordage et pas de quartier. Quand à Corine Thuy-thy... la belle... la sensuelle... la... bon, on se calme, donc la magnifique Corine elle a ce background qui compte aussi bien dans ses rangs Sophie Kay, Traoré, que ses délicieuses ballades métissées du groupe Tipari.

Le premier titre Enervé flingue d'entrée. Un boogie-blues poisseux oû le baryton de Jean Marc Labbé pousse derrière à la manière de la sirène d'un steamboat. Le solo d'harmo court et effilé comme un lame courte taille près de l'os. La voix est hargneuse et urgente et ce qui frappe est la puissance que donne le sax à la place de la basse, ce qui va d'ailleurs être le cas pendant tout le CD. Un peu à la manière de Steve Berlin chez les Los Lobos.
Personne à mes côtés est une sorte de funky blues ou Stan Noubard Pacha égrène les riffs et se renvoie la balle avec le sax au moment des breaks. Le texte sur la séparation est trés beau et permet d'apprécier la vois de Steve qui, je trouve - et ce n'est pas une critique en soi - s'est débarassée de certains tics qui pour certains le faisait un peu trop ressembler au style de Benoit Blue Boy. Le saxo déchire la fin du morceau d'une façon géniale. Pas d'harmo mais pour les amateurs, la tonalité est en La et essayer de coller au shuffle est assez sympa.
Quelque chose a changé lorgne du coté de Billy Boy Arnold. Ca bastonne dur et la voix un peu forcée dans les aigus se rattrapent aux branches. Le solo d'harmo amplifié descend à la cave dans les graves. Derrière Fabrice Millérioux (de toute façon son drumming tout au long du CD est à tomber comme d'hab'), Stan et Jean Marc poussent méchamment en mélée.
J'ai de l'argent... alors là it's a real thing ! C'est un blues lent en intro qui s'accélère et dégénère sur un beat syncopé un peu comme quand après avoir compris qu'elle est partie et surtout qu'elle ne reviendra plus, après un moment d'abattement un mec dévaste tout dans l'appartement. Corine au choeur et au coeur du morceau promène son phrasé félin et écorché. Le solo d'harmo en Do est génial tandis que la guitare et le sax relancent la machine sans arrêt. Grand morceau... un vrai combat de rue qui sur scène devrait arracher.
Tu vas me manquer est un blues nonchalant avec un shuffle à la cool. Lazy Lester n'est pas loin. Diction paresseuse avec une partie d'harmo sans effets de manches inutiles, d'overblows acrobatiques ou de loopings dans les aigus à coups d'overdraws. Il y a comme une fausse fin juste avant le break final avec un trait d'effet wah-wah à l'harmo non ampliflié pour corser le tout.
Les trucs que tu fais me fait encore penser à Billy Boy Arnold. La caisse claire tient le rythme, régulière comme une machine à sous gagnante dans un casino à Palm Springs un Vendredi 13. L'harmo en La trépigne derrière comme une palanquée de mémères californiennes addicts au jeu tandis que le sax déboule comme une avalanche de jetons au fond du cendrier. Stan à la guitare balance un riff à la Bo Diddley. Le truc méchant composé par Benoit Blue Boy où l'harmo suit une progression dramatique qui, live, devrait cartonner.
La femme du fakir est à se tordre de rire au niveau des lyrics. Corine Thuy-Thy répond d'une façon coquine à Steve tandis que la batterie et le sax allument les braises et que Stan balance ses riffs comme des poignards, comme si c'était une scène de ménage. Le style de morceau pour pois sauteurs en Ré pour l'harmo. Jubilatoire.
Celle que j'aime est un blues lent en Do (au fait quand je donne une tonalité c'est bien sûr celle du ruine babine). Le titre dit bien de quoi ça cause et c'est superbe.
Le tango a roulettes est un instrumental ou la guitare feuilletée de réverbs me fait penser à Link Wray et aux tarés de Los Streetsjackets. Pas d'harmo.
Drole d'île m'a trotté dans la tête un bon moment car cette chanson me faisait penser à quelque chose mais sans que j'arrive à savoir quoi. Et puis un soir... bon sang mais c'est bien sûr... la version par John Hammond de Nadine de Chuck Berry sur Got love if you want it. C'est un titre sur la Corse en La au cours duquel l'harmo grimpe à l'échelle dans les aigus tout en dialoguant avec le sax d'une superbe façon. Le riff à la guitare me fait penser aux Cramps sans que je sache trop pourquoi.
Parano... réverbs et voix déglinguée. Un harmo crade et teigneux balance sa rage dans les graves. Le texte est très pertinent. C'est un morceau façon juke joint à la Arthur Williams qui devrait être une tuerie en club.
T'es seule maintenant. L'intro est à la Screamin' Jay Hawkins style I Put a Spell on You. Le solo d'harmo et le chant sont poignants. Le genre de truc que l'on gueule au milieu des poubelles dans la cour en bas de la fenêtre complètement bourré parce qu'elle est partie.
Chanzy stomp est un instrumental et hélas le dernier morceau où l'harmonica déboule à toute pompe avec un petit coté Lester Butler tandis que Stan semble jouer avec des gants de chantier à travers un grille pain bricolé en ampli. Du brut et sauvage sans concession et aussi une façon maligne de la part de Steve de montrer que la virtuosité n'est pas son principal souci mais que si on le cherche... no problem.

Voilà pour moi ce disque vit, est réel, émouvant, drôle et en un sens important. Blues français? Blues en Français? En tous cas il donne envie à certains de danser en plein soleil devant le One Way en serrant contre eux la cage à oiseaux qu'ils viennent d'acheter. Si c'est pas un signe ça !

Paco.

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Jimmy Reed Highway

Omar Kent Dykes & Jimmie Vaughan : Jimmy Reed Highway

RUF Records - 12 titres

Casting de rêve (Kim Wilson, Delbert Mc Clinton, James Cotton, Lou Ann Barton, Gary Clark Junior, Derek O'Brien...), covers de standards évidents (Baby What You Want Me to Do/Bright Lights Big City en une version fondue enchainée sur le même riff, Big Boss Man, Good Lover, Caress Me Baby...) cette galette a tout du plan casse-gueule à chroniquer... limite arnaque pour celui qui l'achète. Le style "T'as pas 5 minutes qu'on se fasse un petit plan Jimmy Reed... you know Buddy... y'aura toujours un mec pour se l'avaler dans un coin paumé de la vieille Europe. C'est le genre de trucs qui les font bander là-bas". Bien vu les gars... en passant chez Gibert je tombe là-dessus et ni thunes ni deux je l'achète, saute sur mon vélo, un Peugeot Mississipi bleu et rouge, et pédale comme un dingue jusqu'à chez moi pour l'écouter.

Le premier titre Jimmy Reed Highway, une compo de Omar me rassure. Un riff limite Swamp et la voix qui déboule tout en graviers chauffés à blanc dans le gosier. Lou Ann Barton file des frissons sur le refrain et Jimmy Vaughan balance un de ces solos pic à glace dont il a le secret. Bel hommage au vieux Jimmy.
Baby what you me to do/Bright Lights Big City tient du fusil de chasse c'est-à-dire deux coups pour le prix d'un ou plutôt deux décharges de plomb bien brûlantes avec Kim Wilson (tonalité en Sol je crois, j'ai perdu la plaque d'immatriculation de cet harmo) qui fait tournoyer tout ça comme si c'était de la chevro à ailettes. Droit au coeur et en arrachant tout sur son passage.
Big boss Man a un coté "Ouvrez, ou on enfonce la porte!" avec Omar et sa façon de chanter qui par moment fout vraiment les foies. Kim Wilson envoie la sauce en A, la tonalité préféré de Big Walter Horton (voir le live avec Ronnie Earl).
Good Lover fait d'entrée une haie d'honneur à Lou Ann Barton, Jimmie Vaughan fait un solo de ce qu'il sait faire le mieux c'est à dire du blues tandis que Omar pète les plombs. Peut-être un jour sur scène ce trio infernal? On peut rêver.
Caress Me Baby, les mêmes au chant. Omar ronronne comme un vieux lion et Lou Ann... n'est pas en reste. Hot ! D'ailleurs James Cotton (en D encore) ne s'en laisse pas conter en miaulant derrière. Une ambiance de ruelle sombre par grosse chaleur en période de chasse.
Aw Shucks, Hush your Mouth... celle là je la connaissais pas. Du sérieux avec Jimmy Vaughan et Derek O'Brien se renvoyant la balle.
You Upset my Mind ramène tout le monde en classe après la récré. Kim Wilson ouvre le bal (D). Puis Omar et Lou Ann se greffe là-dessus tandis que Jimmie Vaughan pompe le riff tout en souplesse. Solo d'harmo poisseux comme une flaque d'huile sous une Indian que l'on retape. Greasy!
I'll Change my Style donne la part belle aux grattes et à la drague. Bad Boy de Eddie Taylor est à l'image de son auteur, une virilité tranquille que la voix et la guitare soulignent bien. Le style "Les vrais durs ne dansent pas"... pour ceux qui voudraient connaître l'histoire, dégottez vous le bouquin de Norman Mailler. Pas une danseuse celui-là non plus! "Baby What's Wrong" avec Gary Primich (D) à l'harmo file la danse de Saint Guy. C'est le premier titre où Omar est à la gratte avec Gary Clark Jr. Primich envoie un superbe solo.
Hush Hush avec Delbert Mc Clinton à la voix et l'harmo (D) ferait passer ZZ Top pour de la new wave.
You Made Me Laugh boucle le tout avec Jakes Dykes aux drums (le fiston?). Gary Primich s'en taille une bien saignante (D).

Voilà, ce CD méritait que je brûle les feux rouges et me tape les pavés tape-cul de la pyramide du Louvre. Entre le William Clarke Live in Germany et le Mike Morgan & The Crawl Texas Man dégotté à Cognac, le Little Ray & The Blues Sonics Going Back To Eunice que m'a prété Aurélien pour ceux qui le connaissent et le dernier Lenny Lafargue Intemporel (celui là je le loupe pas au One Way) ça va se finir à coups de bourbon dans le bidon fixé au cadre à la Landis... le seul cycliste pro qui pédale avec une jambe et qui soigne ses courbatures au whisky. Le copieur!

Paco.

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18 mai 2007

Ce papier, c'est live que je vais me le faire et l'envoyer comme on s'envoie un shot de téquila façon "Revo" (pour ceux qui connaissent Tijuana), avec le loufiat s'amenant par derrière le holster à la ceinture et, au fond, la boutanche de San José. Du brutal donc... mais du qui réchauffe, décape et râpe quand il vous fourre le bec verseur au fond du gosier tandis que des vieilles femmes mexicaines, la haine au fond des yeux, balancent des seaux d'eau grise et sale sur les pompes des premiers touriste américains débarquants du tramway de San Diégo.
Au menu donc, deux galettes qui m'ont sauté à la gueule dès la première écoute.

Neal Black and the Healers

Neal Black and the Healers : Handful of Rain

Dixiefrog - 13 titres

La première est le dernier Neal Black and the Healers. Sorti comme d'hab' chez DixieFrog, Handful of Rain comme une tortilla sortant du four n'arrête pas de me tourner entre les pattes et dans les amplis tellement c'est chaud. Ces treize titres qui déclinent la poisse et la rage le font avec un tel bonheur que je n'ose pas imaginer ce que Wolfman Jack ou Président Roscoe en auraient fait en studio en les présentant de l'autre coté de la frontière.
Roll Away Voodoo Sister vous explose à la tronche comme une porte de saloon. On pige que derrière c'est du sérieux... sax hurlant et guitare balançant ses riffs et ses solos comme des bouteilles dans le miroir tandis que la voix pousse tout le monde vers la sortie.
Black Girl est un superbe slow blues. En fait une reprise de My Girl où le traitement acoustique doublé à la gratte électrique rend bien l'émotion de l'original. L'accélération finale est sublime avec ses flammèches de steel sur lesquelles Neal Black se greffe à l'acoustique.
Fish Drip Jones est un instrumental taillé pour la route. N'importe quel désert... auto-radio à fond les ballons, quelques bières et la moue d'une Lady somnolant sur ton épaule... it's allright for me.
God Down Here est plus dangereux avec son harmo amplifié et ses lyrics sans complaisance. Basse entêtante, solo de guitare au rasoir et voix rageuse. Un grand titre.
Cry Today annonce la couleur au piano. La voix taille dans le vif et sans fioritures à la manière d'un John Campbell. La guitare acoustique cisèle de vrais petits bijoux de solos.
Dirty Leg Fever , plus syncopé, est un titre où l'harmo de Rusty Martin et la guitare de Neal Black se renvoient grave la balle. Sur scène on devrait pas s'ennuyer.
Handful of Rain est un de ces boogies après lequel court ZZ Top depuis quelques années. Solos dignes d'un lanceur de couteaux tandis que la rythmique fait tourner la roue à toute vitesse.
Who They Really are est un des sommets de l'album. Un Blues lent aux poings serrés comme ceux d'un taulard. On sent que c'est du vécu. Les mots sont rageurs et les cordes de la guitare secouées comme les barreaux d'une cellule en pleine nuit.
Black Mountain Rag est un titre de Merle Travis. Picking d'enfer, on se retrouve sous la véranda tandis que les balais du batteur nettoient le plancher. Le piano guilleret se fait entendre par la fenêtre ouverte.
Bad Rose Tatoo est une ballade digne de Joe Ely (dégottez son CD Letter to Laredo sorti en 95 chez MCA... à tomber!) où l'accordéon Tex-Mex, la voix et la guitare tireraient des larmes à un bataillon de légionnaires et à l'armée mexicaine entre deux corps à corps, je devrais d'ailleurs plutôt dire au coeur à coeur à Cameron. Superbe chanson d'amour avec un petit côté Tom Waits d'avant qu'il arrête de picoler, quand il sortait avec Rickie Lee Jones et zonait avec Chuck E. Weiss. Bref quand il était moins chiant et qu'il se prenait pas pour un artiste.
Rainbow Graveyard est un instru à la Roy Buchanan. Guitares en nappes et solos grimpant dans les aigus. Le genre de trucs à faire un clip avec des mouettes volant au dessus de la plage. Sauf que c'est pas mon truc et qu'avec le bol que j'ai, il y en aurait bien une pour me chier dessus.
Evil bastonne sec. Le solo de guitare est une véritable invitation à garer sa Harley. Du blues rock couillu comme une noix de coco... faut dire qu'en bas ça secoue sec.
Judgement Day de Robert Johnson a un coté jazzy qui devrait bien le faire en fin de concert.

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The Wheel Man

Watermelon Slim : The Wheel Man

NorthernBlues - 14 titres

Pour la seconde, c'est à dire le dernier Watermelon Slim sorti chez Northernblues, c'est simple : j'ai cru que les écouteurs des bornes de le FNAC se refermaient comme les mâchoires d'un piège à loups à l'intérieur de mon crâne. The Wheel Man flingue d'entrée avec cette putain de voix et cette guitare dont il se sert comme d'une machette. Derrière, le batteur tout en toms basses et giclements de cymbales ne lâche rien.
I've Got News ne laisse pas le temps de respirer. Ce mec à l'harmo est un tueur. Quand au solo de David Maxwell au piano... il n'y a pas une note en trop.
Black Water a un beat limite martial, tendu comme un nerf mis à nu. La partie de guitare n'en est que plus impressionnante.
Jimmy Bell juste à la voix et à l'harmo témoigne de la classe du bonhomme. Aucun effet, pas de sloops en boucles ni de voix faussement salies pour faire typique.
Newspaper Reporter retrouve sur le ring la voix de Watermelon et le piano de Maxwell tandis que le reste de l'orchestre fait monter la pression autour. Puis déboule, vicelard, l'harmo comme le méchant dans un combat de catch. Superbe blues lent.
Drinking & Driving est un rock au parfum Zydeco. Hands claps et piano boogie. L'harmo cherche désespérement un 11ème trou sous le capot. Le genre de truc à caler dans le juke box de la salle de bain (mon rêve!) en prenant sa douche le matin.
Fast Eddie... ce titre je le sens bien en caisse. La main battant le rythme le long de la portière au son du Dobro slide guitar. La voix épaisse et noire comme le bitume.
Sawmill Holler, a cappella comme un gospel, est digne d'un medicine show. Grandiose!
Truck Driving Mama est une sorte de Rythm' and Blues déviant et dansant. Le genre de truc où si tu restes assis à partir d'une certaine heure au One Way, tu ne vois plus rien tellement ça danse devant.
I know one est du même tonneau ou plutôt du même fût de bière version Rock'n'Roll. S'il fait suivre les deux à la suite c'est le SAMU qu'il faut appeler... crise cardiaque assurée dans le public.
Got Love If You Want It grasseye en médium, lourd comme un ciel d'orage. Rattlesnake... mais il fonctionne à quoi, ce mec? Sur scène, ça doit déblayer sec avec un titre pareil.
Peaches poisse justement comme du jus de pêche. Chaud et sexy, ce blues est incroyablement lascif avec ses riffs de gratte en réverb planquée derrière la voix.
Judge Harsh Blues est joué tout acoutique au Dobro. La voix est toujours aussi sublime. Ca semble d'ailleurs être comme une signature, ce côté roots pour le dernier titre. Le style "je reprends tout à zéro"... belle humilité.

Voilà! buddies, en temps réel, ce que je voulais vous dire au sujet de ces deux CDs. J'ai tout balancé au feeling, d'ailleurs mon écran dégouline de Tipp-ex® maintenant, à cause des fautes de frappe. [NDLR : on en a épongé une partie, mais les prélèvements effectués sur la couche déjà sèche ne sont jamais revenus du labo...]

Buenas noches,

Paco

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La Gazette de Greenwood N°65