John Lee Hooker

Good bye, John Lee
and thanks for everything

de Gérard Herzhaft:

Dire que le décès de John Lee Hooker laisse un vide considérable dans le monde du blues est un euphémisme. Même très diminué par l'âge et des problèmes de santé, le vieux maestro demeurait une référence essentielle, une source vivante qui indiquait par ses interviews ou par ses incursions en studio ou sur scène, ce qu'était le blues joué par un bluesman. De sa classe, de sa catégorie, de sa stature, il ne reste dans le monde des vivants que B.B. King.

Pour les amateurs de ma génération, ceux qui ont découvert le blues à la fin des 50's et au début des 60's, la disparition de Hooker - après celle de tous les bluesmen qui nous ont fait aimer le blues: Howlin' Wolf, Muddy Waters, Sonny Boy Williamson, Lightnin' Hopkins et hélas tant d'autres - renvoie désormais dans l'histoire et dans les souvenirs un blues encore imprégné des langages et des traditions du monde noir des ghettos des villes et des campagnes sudistes. Un univers qui était seulement en train d'être découvert par les Blancs américains et européens, qui commençait à peine à inspirer des apprentis-musiciens extérieurs à la communauté noire américaine et qui n'imaginait absolument pas ce qui allait suivre, cette appropriation progressive du blues par le monde du rock et les changements de manières, d'attitudes et finalement de la musique elle-même. Car, contrairement à ce que n'ont cessé de répéter à satiété radios et télés au lendemain de la mort du vieux bluesman, John Lee Hooker n'était pas seulement grand parce qu'il avait influencé des gens aussi "merveilleux" que Carlos Santana mais d'abord par la place éminente qu'il avait réussi à conquérir dans l'univers du blues et auprès de ses compatriotes Africains-américains, et ceci dès les années 40.

Souvenirs personnels? Si Lightnin' Hopkins a été mon tout premier contact avec le monde du blues, je crois bien que Hooker est arrivé juste après. J'avais acheté, un peu par hasard, un 45t EP qui comprenait quatre titres par Big Bill Broonzy, Muddy Waters, Alec Seward et le "Whistlin' and moaning blues" de Hooker, un morceau dans lequel il se contente de murmurer et de siffler sur un canevas de guitare électrique suramplifiée (et qui figure en CD dans l'anthologie "Wild and young": Frémeaux & Associés FA 265). Que les lecteurs de "La gazette de Greenwood" imaginent l'impact d'un tel morceau sur les oreilles de jeunes auditeurs d'alors qui n'avaient jamais entendu quelque chose de similaire, le contact brutal, presque sensuel et physique, avec un monde étrange, étranger, rugueux, envoûtant, totalement fascinant. Je me souviens les centaines de fois que j'ai mis ce titre sur mon électrophone et comment, souvent en compagnie de mon frère Cisco,

     

de Cisco Herzhaft:

J'ai de John Lee Hooker, que j'ai accompagné quelques jours en tournée dans le sud ouest de la France, il y a plus de trente ans, ce souvenir qui s'est ravivé lorsque j'ai appris sa disparition charnelle.

Chaque fois que je jouais à ses côtés, sans jamais aucune consigne ni répétition, juste en appuyant une rythmique basse, comme il me l'avait demandé, j'essayais de savoir si ça lui convenait... Systématiquement, il me disait "very good" en me tapant sur l'épaule. S.P. Leary, lui, qui normalement était seul à tourner avec John Lee, me faisait un clin d'oeil mais ne disait rien.

En fait, je crois bien que ça leur était égal, et je n'ai jamais su si ça leur plaisait ou pas...

Seul le feeling comptait, et d'ailleurs, toute l'émotion reste....

Cisco Herzhaft

     
je l'écoutais, subjugué. Dès lors, je n'eus de cesse de chercher d'autres titres par cet incroyable musicien dont nous ne savions alors rien: qui il était, d'où il venait, quand il avait enregistré. Etait-il seulement vivant? Peu à peu, en Angleterre puis chez des soldeurs français, j'ai réussi à trouver des LP's de John Lee Hooker sur le label Crown, une collection destinée à être vendue dans les supermarchés des ghettos noirs américains. La qualité sonore était épouvantable, le qualificatif de Low-Fi tout à fait justifié, l'aiguille de mon tourne-disque menaçait à tout moment de traverser la mince couche de vinyle. La pochette du disque était ornée d'une photo de pin-up noire et ne portait bien sûr aucun texte et encore moins de note discographique. On ne savait pas d'où tout ça venait mais cette musique extraordinaire résonnait dans ma chambre d'étudiant et finissait par intriguer mes voisins même les moins tournés vers ce type de musique.

Et puis... le choc de voir John Lee Hooker sur scène à l'occasion de l'American Folk Blues Festival. La voix était la même que sur le disque mais il était là, un homme encore jeune et fringuant, assis sur un tabouret, psalmodiant son blues avec cette voix caverneuse et lançant quelques notes de guitare électrique... absolument extraordinaire. Puis la rencontre en coulisses. Son étonnement d'être connu jusque dans ce qui était pour lui, à l'époque, un pays lointain et exotique. Et ma stupéfaction de voir avec quelles difficultés il réussissait à peine à inscrire son nom sur les LP's Crown que je lui avais amené pour une dédicace que je garde encore aujourd'hui comme un de mes plus précieux souvenirs. Je crois bien que c'est à ce moment-là que j'ai décidé d'aller un jour, coûte que coûte, en Amérique noire voir ce qu'était vraiment ce monde du blues qui possédait des créateurs prodigieux qui n'avaient jamais eu les moyens d'apprendre à lire et écrire.

Hooker est alors souvent revenu en Europe et en France, a connu des hauts et des bas. Ses tournées étaient souvent loin d'être triomphantes et les salles qui l'accueillaient étaient parfois quasi-vides. Je ne crois pas avoir raté au moins à un endroit ou un autre aucun de ses nombreux passages sur nos rivages et j'ai pratiquement à chaque fois pu le revoir, discuter avec lui et même deux fois partager son dîner dans le petit hôtel bon marché que sa modeste tournée lui permettait d'occuper. Sauf lors de sa dernière venue dans les années 90 lorsque je venais lui remettre en mains propres la biographie que je venais de lui consacrer. A ce moment-là, un service d'ordre musclé ne m'a pas laissé approcher celui qui était finalement et à juste titre devenu une vedette internationale!

J'ai également rencontré longuement et interviewé John Lee dans un Motel 6 de Washington D.C. dans les années 70. Malgré le coup de pouce des Canned Heat, sa carrière (comme sa vie personnelle) était alors en panne. Il ne pouvait plus se payer un orchestre et tournait seul aux quatre coins des USA dans des "petits lieux", joignant difficilement les deux bouts. Il ne se doutait pas que quelques années plus tard il deviendrait le "Healer" et le chouchou des artistes comme de la presse rock. Mais il avait le sentiment très net d'avoir marqué l'histoire du blues et cela le rendait très fier. En relisant cette interview aujourd'hui, je ne perçois aucune amertume. Il se complaisait surtout à raconter sa vie et d'innombrables anecdotes (plus ou moins réelles, me semble-t-il), mettant en scène quantité de personnages, obscurs ou célèbres.

Je suis persuadé qu'aujourd'hui qu'il a rejoint ces vieux compagnons de musique et de virées, il s'asseoit avec eux pour jouer de la guitare et raconter quelques bonnes histoires de cette élocution hachée (il avait réussi à surmonter un bégaiement très prononcé mais cela revenait assez souvent quand il était fatigué) si caractéristique.

Good bye, John Lee and thanks for everything.

Gérard Herzhaft, le 25 juin 2001 © la Gazette de Greenwood, n°33, Juillet 2001




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